Nouvelles normes du son

l’État échauffe l’oreille des festivals

 

Depuis le 1er octobre dernier, un texte limite les seuils sonores des lieux de concert, afin de prévenir les risques liés notamment aux sons amplifiés. Et provoque ainsi une vague de protestation… Explications.

Partant du constant qu’en France, 9% de la population est sujette à des problèmes d’audition liés au bruit (un chiffre en progrès chez les 17-25 ans), la limite autorisée de 105 dB est passée à « 102 décibels pour les fréquences basses médium et hautes ; 118 décibels pour les fréquences basses » [décret n°2017-1244 du 7 août 2017]. Vous n’y comprenez rien ? Ou ne voyez pas la différence ? C’est là toute la difficulté d’un dossier aussi technique, du manque d’intérêt du public ou de la méconnaissance de certains acteurs…
D’autant que, lancé à l’initiative des ministères de la Culture, de la Santé et de l’Environnement, le texte ne suit pas les recommandations du secteur (une annulation a même été déposée au Conseil d’État en 2017). Car abaisser de 3 dB le volume autorisé revient à diviser par deux l’intensité sonore (exit notamment les basses, propres aux clubbers et autres pogoteurs). Oui, oui !
Pire : ces niveaux sonores doivent être respectés en tous points du lieu où se déroule le concert (même si le vent, l’humidité et la température modifient la propagation du son de celui-ci) et que les instruments de mesure répondant à cette exigence n’existent pas encore…

 

NNouvelles normes du son

 

AGI-SON (Angélique Duchemin)
Association de défense des professionnels du son
« C’est une hygiénisation de la société »

Dès 2013, via le Conseil national du bruit, nous avions recommandé de prendre en compte les spécificités de chacun (festivals, salles, écoles de musique, esthétiques différentes, durée d’exposition…) et que l’évaluation s’établisse depuis la console (plutôt que partout). Nous avons également diagnostiqué plusieurs structures (Hellfest, Rock en Seine, Eurockéennes et Musilac). 1er constat : contrairement à une idée reçue, les normes sont respectées ! 2e : aucune recommandation n’a été prise en compte… D’autant qu’à la méconnaissance de notre domaine se joint le lobbying des riverains (et futurs électeurs…).
Personne n’a conscience que certains métiers sont en danger, que cela nécessite un fort coût pour certaines salles (dont il faudrait attacher la sonorisation au plafond parfois inadapté) et que cela a un impact sur la production artistique (beaucoup de cafés-concerts ferment ou se tournent vers l’acoustique). On pénalise ainsi le spectacle vivant, alors que les jeunes passent une majorité de leur temps à écouter de la musique au casque. Si problème de santé publique il y a, il est là !
C’est une hygiénisation de la société… On infantilise un public qui est au courant des risques et auprès de qui il y a déjà de la prévention ! Or la musique a aussi un impact sur le lien social, le bien-être, et reste un levier économique. Sur des tournées, dont les réglages sont préparés en amont, devra-t-on désormais créer une exception pour le sol français ?

HELLFEST (Twiggy)
21-23 juin 2018 – Clisson
« Une baisse anticipée depuis 2018 »

C’est vrai que l’on préférerait un 105 dB. Mais la mesure n’est pas handicapante, car nous l’avions anticipée dès 2018 et avons toujours distribué des bouchons d’oreilles. C’est comme pour McDo : parce que la marque se coltine une réputation de “malbouffe”, elle est justement drastique sur l’hygiène… Idem pour notre festival de metal ! On a tout intérêt à être les premiers de la classe : nous avons suffisamment de procès d’intention comme ça…
Forcément, on a des artistes gourmands qui réclament du 106/108 dB… Mais dès que tu leur exposes le texte de loi, ça va. Et les sondiers sont souvent les mêmes d’une tournée à l’autre…
Aujourd’hui, depuis que nous avons changé notre système d’insonorisation, nous avons peu de différences de niveaux. On perd, quoi : 2 dB entre la scène et la régie ? Avant, on était plutôt sur du 15 dB… Et puis, à part un problème sur Body Count l’année dernière (un son faible et moins équilibré qui n’est pas dû au changement de config’), le retour positif du public nous a rassurés.
Par contre, si nous passons un jour à du 100 dB comme en Suisse, il y aura une vraie perte de qualité. Dès le moindre vent, on peut dire au revoir à notre activité…

 

NNouvelles normes du son

 

VIEILLES CHARRUES (Jérôme Tréhorel)
18-21 juillet – Carhaix
« Nous n’avons jamais été consultés ! »

Il n’y a pas besoin de décret pour être responsable… Bien avant son application, nous avons toujours organisé des zones de repos auditif, des médiations avec les riverains ou encore distribué des casques (sous caution) aux enfants et des bouchons d’oreilles… Il faut bien comprendre que ce n’est pas une contrainte : le confort du festivalier est évidemment un levier important pour créer de la fidélité.
Quand bien même, il est impossible de faire appliquer une même mesure à l’ensemble des festivals : le son circule différemment selon le système choisi, la taille du site, la fréquentation… Or, tout comme sur le sujet des brigades mobiles et alors que nous sommes le plus grand festival de France de musiques actuelles, nous n’avons jamais été consultés !
Via le sénateur de Morlaix, nous avons donc alerté le gouvernement sur l’incapacité à collecter une mesure constante, les inégalités de traitement selon les territoires et les coûts qu’entraîne ce type de modifications… Et en parallèle, nous tentons aussi d’intervenir via le Prodiss [syndicat national du spectacle musical et de variété].
Cela ne nous empêche évidemment pas de nous mettre en conformité et de laisser inchangé depuis des années le prix du billet d’entrée… Mais on frôle tout de même la répression, tout en faisant (encore) payer le contribuable.

SAMUEL DEGASNE

 


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