Hélène Barbier

Liberté, intensité, subtilité

 

 

En pleine préparation du dossier sur la chanson française pour le magazine numéro #108, la rédaction de Longueur d’Ondes avait contacté l’étonnante musicienne française Hélène Barbier, installée depuis des années à Montréal pour profiter de son point de vue et de son recul. Ses réponses subtiles, lucides et pertinentes permettent évidemment de prendre beaucoup de hauteur sur les questions que posait notre dossier. À l’origine d’un des albums indie les plus réjouissants et créatifs de la fin d’année 2025, le génial Panorama, l’artiste affirme en effet un songwriting décomplexé, qui laisse libre court à son imaginaire, se moque de la norme, navigue très librement entre l’anglais et le français au gré de l’inspiration. Il était impensable de ne pas mettre en lumière par quelques moyens que ce soit, la personnalité, la créativité et tout simplement la musique de cette musicienne pas comme les autres. Voici donc une retranscription fidèle des échanges par mails interposés en retour des questions que nous lui avions posé il y a quelques mois.

 

L’art d’écrire une chanson dans cette alliance subtile entre mélodie et mots, musicalité et sens est-il bouleversé aujourd’hui?

 

Je ne pense pas que l’art d’écrire une chanson ait tant changé. Depuis toujours, il s’agit de faire cohabiter des mots et une mélodie, de trouver un équilibre entre ce que ça raconte et comment ça sonne. Il y a cent ans, il y avait déjà de l’argot, des références sociales , des façons de parler propres à une époque. J’imagine qu’aujourd’hui ce sont juste d’autres mots et d’autres codes. Et ça permet aux anciennes générations de mettre à jour leur vocabulaire, je m’inclus là dedans, j’ai appris plein de nouveaux mots avec Aya Nakamura par exemple.

 

Quelle forme prend le jeu avec la langue ? Recherche de sonorités, d’une prosodie particulière, de jeux de mots, de punchlines ? Y-a-t-il un vocabulaire ou des mots récurrents ?

 

Je ne suis pas très à l’aise avec les grands termes lyriques ou les phrases trop “écrites”. J’ai plutôt tendance à aller vers des mots simples, parfois banals, presque un peu ringards, mais qui, mis au bon endroit, peuvent exprimer quelque chose de fort. Je ne sais pas si je réussis toujours, mais c’est vraiment l’intention derrière l’écriture. J’aime qu’un mot évident, presque quotidien, arrive à porter une idée ou une émotion sans avoir besoin d’en faire trop, et j’aime créer des images abstraites à partir de mots très simples.

 

Les chansons naissent-elles toujours de la même façon aujourd’hui, seul(e) derrière un piano, une guitare ou une feuille blanche et un stylo?

 

Les chansons ne naissent pas vraiment quand je suis assise à attendre devant une feuille blanche. En général, les idées surgissent quand je fais autre chose : quand je marche, souvent quand je fais la vaisselle. Et si j’ai peur d’oublier une idée qui me plaît sur le moment, je l’enregistre sur le dictaphone de mon téléphone. Quand je les réécoute plus tard, il m’arrive d’être fière, et d’autres fois franchement étonnée d’avoir cru que c’était une bonne idée. Mais ça fait partie du processus.

 

Quel lien avec l’héritage de la Chanson Française?

 

Il y a forcément un lien avec la chanson française, ne serait-ce que parce que j’écris parfois en français. Mais je ne ressens pas du tout le poids de cet héritage au sens classique. J’ai commencé à écrire en français assez récemment,j’étais réticente justement parce que j’avais l’impression qu’il fallait que ce soit érudit ou très maîtrisé. En réalité, ce n’est pas le cas : on peut faire une chanson avec n’importe quoi.

 

Peut-on encore faire des chansons engagées ? L’écho est-il toujours le même que par le passé ? Jusqu’où peut-on aller dans l’engagement sans risquer la censure ou la mise à l’écart ?

 

Oui, je pense vraiment qu’on peut encore faire des chansons engagées aujourd’hui. Par contre, l’écho n’est plus du tout le même qu’avant, parce qu’on vit tous un peu dans nos bulles. J’ai justement eu une discussion là-dessus récemment avec une amie. On parlait de Bad Bunny. Je lui disais que je trouvais ça bien qu’il refuse de faire des concerts aux États-Unis parce qu’il avait peur que ça devienne des lieux de descentes de l’ICE. Ce n’est pas une “chanson engagée” mais c’est une vraie prise de position. Je parlais aussi de son dernier album, que je trouve très fort, et du fait qu’il l’a écrit avec un historien de Porto Rico. Elle me répondait : “oui mais ce n’est pas un révolutionnaire non plus”, et c’est vrai. Mais je trouve que lorsqu’une une énorme star internationale, qui chante en espagnol, affirme clairement ses valeurs et montre d’où elle parle, c’est déjà super puissant. Et ça fait du bien de savoir où sont les valeurs des artistes qu’on écoute.

 

Pour avoir interrogé des artistes que je pourrais rapprocher de vous dans la manière d’approcher la musique indie, comme Claire days ou Chloé Serme-Morin de Caïman, c’est avant tout l’émotion du moment qui guide une expression en anglais comme en français. Il n’y a surtout pas de calcul, avec l’idée d’être par moments plus indie et d’autres plus chansons. Est-ce que c’est aussi votre cas?

 

Montréal est une ville vraiment bilingue, on passe sans arrêt de l’anglais au français, donc c’est assez naturel de naviguer entre les deux langues. Au début, je me tournais davantage vers l’anglais parce que j’avais l’impression qu’écrire en français demandait quelque chose de très intelligent, presque érudit. Avec le temps, et en côtoyant la façon de faire ici, je me suis détachée de cette idée. Aujourd’hui, je choisis surtout en fonction des sonorités et de ce que j’ai envie de chanter. Lapin sonne mieux que rabbit, Dans l’os sonne mieux que in the bone. Ce n’est vraiment pas plus compliqué que ça. Que ce soit en anglais ou en français, ce sont les mêmes chansons pour moi. Je comprends la distinction que vous faites dans la question, mais je ne la vis pas comme ça. Ceci dit quand je chante en anglais je me sens un tout petit peu plus à distance de ce que je raconte.

 

Derrière l’art de la chanson, il y a aussi la question du processus par lequel peuvent arriver les chansons, et qui peut être très variable selon les artistes. En France, la chanson a été notamment par le prisme de la variété, le lieu d’une création assez cloisonné par le fameux trident auteur parolier / compositeur / interprète, alors qu’aux États-Unis, le terme même de “singing songwriter” sous-entend un processus beaucoup plus global et intime. En écoutant PANORAMA, j’ai l’impression que les mots comme les mélodies, le texte comme les notes sont arrivés à travers un processus assez organique et intime. Il y a t’il vraiment une si grande différence entre la manière très française de faire de la chanson et celle regroupée sous le terme de “songwriting”?

 

Je pense aussi que le Québec a une relation très différente à la langue. Même si c’est francophone, l’écriture est beaucoup influencée par l’Amérique du Nord : on n’a pas peur de faire simplement sonner les mots, un peu comme en anglais. C’est très culturel, et beaucoup plus décomplexé. Ici, chanter en français n’a jamais été perçu comme ringard, c’est presque une évidence , à la fois politique et liée à une forme de survie de la langue. Au Québec on dit stationnement et fin de semaine et non parking et weekend. En France, j’ai l’impression que les chanteurs et chanteuses ont longtemps porté un poids différent, celui d’être comparés aux grands noms de la chanson ou rangés dans la catégorie variété. Alors, la quête de sens n’est pas tout à fait la même, on attend souvent quelque chose de très écrit, très chargé, là où ici on se permet davantage la simplicité et le plaisir du son.

 

Le communiqué de presse accompagnant la sortie de l’album Panorama utilise le mot d’exil. Sans vouloir rentrer dans votre parcours intime et personnel, est-ce que cet exil à Montréal était aussi une manière d’accéder à une certaine liberté pour votre musique? A sortir d’un certain carcan culturel qui peut encadrer les musiques populaires en France? au point par exemple, que la Chanson française soit même considéré comme un style de musique à part entière, ce qui représente une vraie prison pour des artistes que je rencontre, qui ont l’impression de faire du rock, de la folk, de la pop, de l’électro comme leurs alter-egos américains, anglais, australiens, japonais, suédois, … mais en français.

 

Je n’ai pas choisi le mot exil, il vient du communiqué de presse, mais c’est vrai que Montréal m’a apporté une forme de liberté. J’ai commencé la musique ici, à jouer en groupe ici, donc je n’ai finalement pas une grande expérience de la scène française en tant que musicienne.Quand j’ai essayé de jouer avec des gens à Lille, à la batterie, on attendait quelque chose de très technique et on me faisait sentir que je n’étais pas “assez bonne”. De mon côté, j’avais surtout l’impression qu’on jouait pour imiter. Mais ce n’étaient sans doute pas les bonnes personnes.Avec le temps, j’ai découvert en France des projets beaucoup plus intuitifs, plus ouverts, et ça a changé mon regard, Rose Mercie, Charlène Darling entre autres.J’ai un peu de mal avec l’idée que la chanson française soit pensée comme une catégorie fermée. J’ai plutôt l’impression qu’on fait de la pop, du rock, du rap, de l’électro, simplement en français, et je trouve ça assez sain. Après, si quelqu’un a envie de revendiquer la chanson française, aucun problème avec ça, mais je trouve ça réducteur.

 

En écoutant Panorama, je sens qu’il y a eu un vrai plaisir ludique à jouer avec la langue sur les morceaux en français en termes de sonorité, de musicalité en particulier sur “Lapin”. Sur quoi se base ce plaisir? celui du challenge ? Celui de la musicalité incroyable et sous-estimée du français ? 

C’est drôle que tu parles de Lapin, parce que la chanson est née de façon très simple. J’ai d’abord composé la mélodie en chantant des onomatopées, sans paroles précises. À un moment, le mot “lapin” est arrivé un peu par hasard, et j’ai tout de suite senti que ça marchait, juste au niveau de la sonorité. Ensuite, la chanson s’est construite autour de cette idée de ne pas savoir quoi dire, ou de trouver les mots trop tard, mais sans que ce soit dit de manière frontale.

 

 

Vous citez Laetitia Sadier, Brigitte Fontaine, Lizzy Mercier Descloux dans le communiqué de presse, autant de personnalités artistiques qui ont participé à faire tomber beaucoup de préjugés, à repousser les lignes… En France, l’industrie musicale, en particulier dans le domaine de la variété a été pendant longtemps sous le joug du patriarcat, de la domination masculine, d’un vrai male gaze, qui a influencé et orienté les représentations en matière de chanson française notamment, à l’image de la fameuse photo Brel, Ferré, Brassens. Ce n’est pas anodin que notre dossier soit aussi inspiré par le souffle créatif qu’entraîne des musiciennes et artistes femmes comme Rebeka Warrior, Klô Pelgag, Marie Gold, Bonnie Banane, Roma Luca… et de fait Lio avec son dernier album. En quoi la chanson peut aussi être aujourd’hui un terrain majeur d’expression du féminisme?

 

La chanson est un terrain fort pour le féminisme justement parce qu’elle n’est pas obligée de le revendiquer frontalement. Laetitia Sadier, Brigitte Fontaine, Lizzy Mercier Descloux sont des artistes que j’aime profondément mais encore une fois c’est dans le communiqué de presse que je n’ai pas écrit. Ceci dit ,elles ont montré qu’on pouvait être étrange, drôle et que ça avait une vraie force politique, même sans discours explicite. Aujourd’hui, cette liberté existe aussi chez des artistes très pop ou très “sexy”. Le féminisme, ce n’est pas s’opposer à ça, c’est choisir. Quand une artiste décide elle-même comment elle se montre, comment elle joue avec son image ou son corps, c’est tout aussi puissant. En effet, c’est vraiment malaisant, (et derrière nous j’espère) de se rendre compte que des hommes souvent plus âgés ont écrit des chansons pour de très jeunes femmes, et avec beaucoup de sous-entendus.

 


 
Panorama
Autoproduction/Modulor
 

Petite merveille d’ingéniosité et de liberté, Panorama est un pur disque d’indie rock : volontairement bordélique, joyeusement décalé et rêveur, tendrement bizarre, librement créatif, intrinsèquement puissant et électrique. A l’évidence, il serait facile de faire un lien avec des groupes iconiques comme les Slits, les Raincoats pour souligner le côté artisanal et bricolé de la musique, cette manière de jouer avec la norme; avec la technique. Plus largement, cet album s’inscrit dans un imaginaire indé, que pourrait incarner des figures comme PJ Harvey, Sonic Youth, Au Revoir Simone, Blonde Redhead… pour les noms les plus connus, mais aussi bien sûr dans le bouillonnement underground, plus confidentiel des micro-labels et des circuits alternatifs, comme il existe au Québec de fait, et dans lequel Hélène Barbier s’inscrit avec force et conviction. Sorti sur le génial label Bonsound (Annie-Claude Deschênes, Elisapie, Jonathan Personne…), Panorama est la promesse d’une expérience sensible vivifiante et revigorante, au coeur d’un univers artistique très personnel et très assumée, qui aime les guitares étranges et dissonantes, la basse ronde et dansante, les claviers joueurs, la batterie et les percussions percutantes, répétitives et envoûtantes, la poésie complice entre l’anglais et le français.

 

Entrevue : Laurent Thore

 

Photos : Dominic Berthiaume & Delphine Snyers