Notre entretien avec Hubert-Félix Thiéfaine ©Sébastien Bance

Acronyme d’un accro de la chanson

Homme hermétique aux sonorités numériques, Hubert-Félix Thiéfaine, 70 ans, a toujours eu le génie de se préserver des modes et mouvances. Avec la sortie d’un colossal coffret vinyle remastérisant ses hymnes des 40 dernières piges, le rocker poète épris de classicisme s’élance vers une énième tournée.

 

Garder le verbe incarné

Il est l’un des derniers Mohicans de la chanson française à extraire à même le bitume toxique des villes, au moindre spasme humain, l’essence de son inspiration. Son immuable leitmotiv : écrire pour les humains. L’auteur-compositeur-interprète n’en a pas fini avec l’enivrante encre et ses traces indélébiles sur les vierges feuilles. Nostalgique du XIXe siècle, de ses paumés illuminés, il envisage toujours les rives prosaïques auxquelles se sont accrochées Baudelaire et Rimbaud. En 1978, l’album Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir… émergeait avec sa dose de dérision et de langueur. Univers où s’invitent les coups de dèche, le twist, la désintégration, l’éther et les femmes faciles, au détour de lieux inusités, parfois claustrophobiques, tel cet “Ascenseur de 22h43”. Sur ce besoin instinctif d’écrire avec verve malgré l’époque balisée par un sceau de carence du verbe, Thiéfaine reconnaît toujours son adhésion au clan de Ferré et Lou Reed. « Certes, nous sommes peu, mais je dois aussi admettre que je connais peu la nouvelle vague. Je cherche avant tout la chanson originale, celle qui me plaira, et ne m’occupe pas des autres. Je vais jusqu’au bout... » Navigue-t-il sur les plateformes Deezer et Spotify ? Sans façon. Il se tient à l’écart, serein de ne pas savoir de quoi il s’agit : « J’écoute peu de musique, peut-être ai-je les oreilles fatiguées maintenant ? » Bien qu’il ne soit pas friand de la nouvelle chanson, Thiéfaine accueille en son antre de rares artistes ayant saisi sa particule distinctive. Parmi ces privilégiés, la formation Tryo avec qui il a partagé la scène à maintes reprises, comme un gamin, guitare à l’épaule, seul au micro. En peu de mots, pudique, il évoque leur énergie désinvolte, un esprit festif renouvelé à chaque apparition devant public.

Notre entretien avec Hubert-Félix Thiéfaine ©Sébastien Bance

Homme traqué non étiqueté

À quelques jours de la première de sa tournée 40 ans de chansons, l’homme parle du stress et du trac qu’il porte comme un boulet : « Monter sur scène s’apparente à un rite religieux. Sans stress, impossible de se concentrer et par conséquent, le concert sera insatisfaisant. Sur scène, je dois saigner et monter sans trac ne me le permet pas. », souffle avec conviction celui qui compte un fan-club intergénérationnel. Sa tribu constitue l’un des remèdes à ce vertige. Des jeunes kiffant autant « Lorelei sebasto cha« , issue de l’album Soleil cherche futur en 1982, que son seizième album, Suppléments de mensonge, encensé en 2012 lors des 27e Victoires de la Musique. Une reconnaissance à double tranchant pour le sage philosophe s’étant affranchi avec panache de toute étiquette commerciale, jubilation d’un électron libre préférant être défini par les dingues. Il n’en demeure pas moins que ce réveil tardif de l’industrie à lui attribuer l’auréole de meilleur interprète masculin doublé du sacre de meilleur album de l’année a remué en son for intérieur une certaine pulsion de l’ordre du sentiment. « Entrer ainsi dans la grande maison, être reconnu artiste doté du droit de fonctionner a fait plaisir à mes fans, leur a confirmé qu’ils n’ont pas fait fausse route. Pour une fois, j’étais reconnu par mes pairs et les médias, une occasion de passer vers une autre dimension. » Vers de nouvelles formes de véhicule de son art tel que le vidéoclip auquel il avait échappé auparavant. Un canal visuel dont il ne raffole pas, n’impactant aucunement son imaginaire. Au même titre que la photographie, ficelle du marketing dont il se détache tout à fait. Son matériau réside dans les mots et les notes. À jamais, il privilégiera ces formes, soutient avec certitude l’homme s’étant adonné depuis le plus tendre âge à toutes les disciplines artistiques, de la peinture au théâtre : « Il m’est inutile de courir plusieurs lièvres à la fois ! J’ai tout sacrifié pour la chanson qui a été la plus innovante. »

Notre entretien avec Hubert-Félix Thiéfaine ©Sébastien Bance

Bilan d’un excessif 

En 17 albums aux titres élitistes d’un imaginaire inépuisable, le répertoire thiéfainien oscille entre ballades et volutes rock. Déchirements mélancoliques de l’enfance dans la “Ruelle des morts”, vertigineuses virées mues par les paradis artificiels, avec au bord des lèvres cette “113e cigarette sans dormir”, le gosier enflammé de “Mescal et tequila”. Des fréquentations sans intermédiaire avec une faune surréelle bien vivante, telle “La fille du coupeur de joints”, enlacée dans une mélodie étourdissante construite sur différentes chansons du terroir, incarnation d’une double sémantique. Pratique, ce joint qui lie des éléments en construction, et évidemment, celui de l’évasion de la Maria aux yeux verts ! Sur la mouvance de la légalisation du cannabis, l’homme discret a quelques réserves. Bien que l’hymne soit vibrant d’actualité, il valorise la pleine conscience de l’esprit à l’engourdissement des sens : « Aujourd’hui, je suis sage et sobre, car mieux vaut être lucide dans ce monde fou ! » Et qu’en est-il des emballements du cœur au passage des “Filles du Sud”, de cet amour remis au vent à l’époque légendaire du cabaret de la rue Mouffetard, repère précaire des années galères de la décennie 70, segment embryonnaire et exploratoire obligé où les menaces nocturnes allaient parfois jusqu’au couteau pointé à son endroit ? Est-ce que l’amour fou de Breton à l’égard de Nadja, l’un de ses maîtres littéraires, résistera à notre ère virtuelle ? Pour le disciple de Chateaubriand et Rousseau, le terme romantisme s’avère terni et “Avec le temps” résonne un peu moins qu’avant en son être imprégné de douce nostalgie. Cependant, ce qu’il considère comme le « premier romantisme » l’émeut toujours : « Dès que c’est émouvant, je suis réceptif à 360 degrés. J’ai souvent cité Goethe et la poésie allemande du XIXe siècle dans mes chansons d’amour. » La collectivité, autre mouvement auquel il a adhéré à fond aux côtés des illustres membres de la Beat Generation. Quel aurait été l’hurluberlu de ces poètes avec qui il aurait aimé passer une folle soirée jusqu’à l’aube ? « Je ne suis plus très fête. Il y a plus d’une centaine de poètes avec qui j’aurais pu m’émouvoir, mais seuls Breton et Perret sont des purs et durs. J’ai lu l’œuvre d’Aragon du début des années 30 puis m’en suis désintéressé. »

Notre entretien avec Hubert-Félix Thiéfaine ©Sébastien Bance

Sacre du vinyle

Cette sortie inusitée d’un condensé musical tout de vinyle n’a rien d’aléatoire quand on porte le prénom composé d’Hubert-Félix. La remastérisation de ses 17 albums, livrés au fil de l’année culte 2018 dont tout récemment Chroniques Bluesymentales et Fragments d’hébétude, lui a permis de retrouver la plénitude créative du studio et de redorer, à sa manière, le blason du disque circulaire à rayures en voie de disparition. Appréhende-t-il une quelconque réaction de ses fans ? « Leur offrir un objet beau en soi m’importe avant tout. Et les éloigner un instant de l’ordinateur devenu un juke-box à volo. »

La foi d’un septuagénaire

Longtemps, l’artiste s’est attribué le travers d’être de mauvaise foi. Marginal, marchant à l’ombre sans honte aucune, tel les Bashung de l’au-delà, il a beau se définir « homme bizarre à la traîne depuis 40 ans », son charisme demeure intact. Empreint de contradictions assumées, d’idées vagabondes allant parfois jusqu’à la dissolution de l’écorce terrestre, une certitude balise sa carrière sans qu’il n’y déroge : le doute. Son état de solitaire tournoyant dans le fil de son récit personnel l’a fait avancer malgré les embûches. Dans ce tableau au sombre obscur, la fidélité de ces milliers d’oreilles agit comme un phare. Mais l’âge pèse dans ce balancier incessant menant à l’ultime souffle : « Plus j’avance, moins j’ai de certitudes. Je m’affaire à m’occuper de mes chansons selon mes propres normes, à les rendre à mon auditoire. Bien que je sois dérangé par les lettres, l’art douloureux de l’écriture jusqu’à l’atteinte de la note juste, je suis agréablement surpris et conforté par ma vie d’auteur-compositeur. » L’interprète a développé une mise en scène digne des rockers, mais a su aussi se montrer dans toute sa vulnérabilité, seul à la guitare, dans le cadre d’une centaine de concerts et même en format symphonique à l’été 2017, à l’affiche du Festival Les Eurockéennes.
Au Québec, territoire encore peu défriché, il a fracassé l’amphithéâtre du Gesù en 2013 avec ses acolytes tout de cuir vêtus. Songe-t-il à y faire escale pour cette tournée mémorable ? Il ne sait pas encore, et fait confiance à ses tourneurs afin de capter l’opportunité rêvée. Pour l’instant, la période automnale s’affiche des plus effervescentes avec pas moins de douze représentations, du nord au sud de la France. Il compte sur une extraordinaire fratrie de musiciens. Des potes avec lesquels il envisage « une mise en scène plutôt calme, pas speed ; juste ce qu’il faudra. »

Au sommet de son art, il paraît inconcevable d’écouter HFT exprimer « ô combien il faut du courage pour se lever tous les matins, se laver et se vêtir... » Et si chacun de ses états d’âme relevait de l’hubertuétude d’un gosse du Jura sans âge ?

 Notre entretien avec Hubert-Félix Thiéfaine ©Sébastien Bance

 >> Site d’Hubert-Félix Thiéfaine

40 ans de chansons / Legacy

Bonheur & tentation / Sony Music

Bluesymental Tour / Legacy

 

Influences

Né dans la commune de Dole, en Franche-Comté, Hubert-Félix Thiéfaine fut fortement marqué par la forêt du Jura. Petit, il en rêvait et se voyait en songe courir avec un renard. La cour de récréation lui remémore encore aujourd’hui un lieu de désespérance où il figurait parmi les têtes de turc. L’inconscient et le rêve ont  alimenté son imaginaire qu’il a traduit comme autant de réalités à travers ses chansons. Ses thèmes de prédilection, sans aucune censure, passent par la violence, le sexe, la mort, la vie, l’amour.

Adepte de la guitare, il a développé un rituel de jeu des six cordes, dès le lever du jour jusqu’aux lueurs nocturnes du feu de la bougie. Ses influences passent aussi par le blues hérité des États-Unis, celui de Chicago Blues et de John Lee Hooker.

Texte : Hélène Boucher

Photos : Sébastien Bance

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