Plongée en émotions profondes

Svbmariner vient de publier un deuxième album qui figure parmi les sorties les plus enthousiasmantes de la rentrée. L’occasion de revenir avec le quatuor parisien sur son parcours entamé il y a huit ans, sur son processus créatif et sur les ambitions qui nourrissent son post-metal conçu comme une œuvre picturale.
Vous avez démarré en tant que trio sous le nom de Golden Crowned Flying Fox et dans un style post-hardcore teinté de shoegaze, un peu différent du post-metal très contrasté et nourri de prog que vous pratiquez aujourd’hui. Qu’est-ce qui a motivé ces changements de nom, de line up et de style ?
Vincent Boyer (basse) : Quand nous avons commencé à trois, le concept du trio nous séduisait particulièrement. Nous avions tous eu différentes expériences de groupe qui s’étaient plus ou moins bien passées et l’idée de jouer en configuration légère était assez rassurante. Gérer trois agendas est évidemment plus simple que d’en gérer quatre et l’entente entre nous trois était excellente. À l’époque, nous étions très influencés par des groupes comme Cloakroom ; l’idée de créer des ambiances était donc bien présente. Mais plus nous avancions, plus nous complexifions les morceaux, si bien que Guillaume (Pilliteri, voix et guitare, ndlr) se retrouvait à faire des claquettes en permanence pour créer des boucles et empiler les couches de guitare. Nous avons donc pris la décision de faire entrer un quatrième membre pour réussir à concrétiser les morceaux que nous commencions à avoir en tête. Florian (Nermont, ndlr), qui assurait la batterie jusqu’alors, est passé à la guitare et nous avons recruté Corentin (Achard, batterie et clavier, ndlr). Cette nouvelle configuration a vraiment fait franchir un cap au groupe, tant en matière de composition que sur scène; c’était donc l’occasion de changer de nom, d’autant plus que Golden Crowned Flying Fox était cool, mais que personne ne s’en souvenait ! Au final, ces changements représentent une évolution naturelle. Nous avons toujours joué ce qui nous plaisait et avons fait évoluer le groupe avec nos envies et nos aspirations.
Corentin Achard (batterie, clavier) : Florian a ensuite quitté le groupe puis l’arrivée de Yome nous a apporté une stabilité. Nous étions assez inquiets au départ de Florian qui était là depuis les débuts du groupe. C’est un rôle assez particulier que celui de guitariste lead, il faut vraiment que le courant passe bien et que les sensibilités s’accordent. Et avec Yome tout a été très naturel dès la première répète, les astres se sont bien alignés au moment de jouer les nouveaux morceaux.
Malgré votre évolution stylistique, une constante demeure : vous abordez toujours les morceaux comme de grandes fresques sonores aux ambiances changeantes. Cette conception cinématographique de la composition est-elle ce qui définit la musique de Svbmariner ?
Corentin Achard : Oui, c’est ce que nous trouvons passionnant avec les styles post-metal, post-rock et progressif, que ce sont des genres où il n’y a pas vraiment de limites. La seule limite est notre imagination et cela remet au cœur du processus de composition des notions que je trouve essentielles : les dynamiques, l’interprétation, l’expérimentation, l’émotion. Cela permet de penser la façon de construire les morceaux en dehors des structures classiques. Quand nous commençons à écrire, nous avons un point de départ, qui commence souvent d’une idée d’expérimentation comme une gamme particulière, une métrique bizarre, une ambiance que nous aimerions explorer. Mais nous n’avons jamais de point d’arrivée a priori, il arrive à mesure que le morceau se développe et que nous arrivons au bout de l’histoire que nous avons envie de raconter. J’aime bien l’idée de paysages qui se succèdent au sein d’un même morceau, j’ai particulièrement cette sensation sur “Best Mistake”.
Vos morceaux sont à la fois de plus en plus longs et de plus en plus riches en contrastes. Votre nouvel album, Another Rotation, comporte notamment plus de parties atmosphériques et mélodiques que son prédécesseur, Before the Celestial Realm. Cette évolution était-elle volontaire ou s’est-elle faite naturellement ?
Corentin Achard : Il y a toujours eu des plans très bas auparavant, mais je pense que nous osions ou assumions moins de dépouiller à ce point. De mon côté, j’ai vraiment eu à cœur de développer cette facette-là de notre musique. Par exemple, j’ai remarqué que la batterie ne s’arrêtait jamais plus de quelques secondes sur l’album précédent ! Nous nous sommes beaucoup attardés sur ces textures, par le biais de nappes de clavier, de piano ou d’accords de guitare. Cela a aussi à voir avec l’évolution de nos influences, à mon avis. J’ai énormément écouté de Crippled Black Phoenix, Kauan, Mono, etc., et cela a ouvert de nouvelles possibilités et envies.
Vous préférez parfois des ruptures nettes d’un passage à un autre plutôt que des transitions entre les différentes ambiances. Pourtant, il ressort de l’ensemble une impression de fluidité. Avez-vous particulièrement travaillé sur cet aspect ?
Corentin Achard : Nous passons en effet beaucoup de temps à réfléchir aux transitions, pour que l’ensemble soit assez fluide. Je me souviens de soirées passées autour du piano avec Guillaume pour trouver le bon accord qui amènerait correctement la partie suivante. Sur cet album, nous avons tenté de jouer sur ces contrastes jusqu’au bout en amenant quelques ruptures très nettes, c’est quelque chose que nous faisions peu avant. C’est une des parties les plus compliquées mais en même temps les plus intéressantes de la composition à mon sens, la façon dont vont s’imbriquer et s’enchaîner les différents plans. Certains sonnaient super bien individuellement mais n’ont pas été gardés car nous ne parvenions pas à les intégrer, et inversement un plan peut être sublimé lorsqu’il est intégré dans une progression logique. Nous continuons à beaucoup jouer sur les crescendos et decrescendos, mais parfois la rupture nette permet de casser cette linéarité qui peut paraître prévisible dans le post-metal.
Vincent Boyer : C’est effectivement un point absolument clé dans ce que nous faisons. Depuis le départ de Florian, la plus grande partie des idées est apportées par Guillaume et Corentin, mais nous passons des heures en répète à tout remettre en question et à tester les enchaînements pour nous assurer que tout fonctionne parfaitement. Il n’y a pas de logique de couplet/refrain dans nos morceaux : ce ne sont que des parties qui se suivent pour raconter une histoire. La fluidité entre les différentes sections est donc tout aussi importante que les parties en elles-mêmes.
Quel est votre processus créatif : repose-t-il sur un travail de composition individuel ou plutôt sur des séances d’improvisation communes ?
Guillaume Pillitteri (chant, guitare) : Pour cet album, la majorité des idées est venue de sessions à deux avec Corentin, nous avons essayé des choses, puis nous les avons jouées aux autres pour les mettre en forme, les faire évoluer. Nous passons beaucoup de temps à peaufiner, à changer les dynamiques, repenser des parties entières, en supprimer d’autres. Nous n’avons gardé qu’une petite partie des idées que nous avons eues à deux. J’aime bien le parallèle avec les paysages car parfois cela s’approche de la peinture, on ajoute une petite touche de couleur par-ci, une autre par-là, on recule, on regarde la toile. Parfois on réajuste, parfois non. Pour résumer, c’est un mélange entre de l’improvisation et une démarche particulièrement réfléchie.
La construction assez complexe et la structure rythmique de vos morceaux portent une influence progressive. Est-ce une inspiration que vous reconnaissez particulièrement ?
Corentin Achard : Effectivement, nous avons beaucoup plus laissé s’exprimer nos influences progressives sur cet album… ce qui rend les répètes plus complexes car maintenant, il faut plus compter ! Mais la complexité doit à mon sens servir le propos. Une mesure impaire, une polyrythmie ou une suite d’accords prog doit donner du sens au plan, que ce soit pour jouer sur l’instabilité, permettre une résolution, créer de la tension… C’est en tout cas ce que nous essayons d’amener, nous ne voulons pas jouer des plans compliqués juste pour montrer que nous savons le faire.
Le son de cet album, que l’on doit à Étienne Sarthou pour la production et le mixage, et à Magnus Lindberg pour le mastering, est particulièrement impressionnant et rend vraiment justice à vos morceaux.
Yome Venice (guitare) : Avec mes précédentes formations, j’ai enregistré trois albums avec Étienne. Quand nous avons fini l’écriture de l’album et que nous avons commencé à établir une short list, j’ai naturellement pensé à lui car c’est un producteur qui respecte le matériau de base des compositions et du son du groupe tout en cherchant sans cesse à l’optimiser pour arriver au meilleur résultat. Il a fait le choix d’une production très naturelle presque dépouillée avec très peu d’overdub, beaucoup d’espace et une forte dynamique qui sert totalement les compositions. Nous avons énormément de retours très positifs sur le son du disque et nous en sommes très fiers. Magnus était dans le radar du groupe pour son travail avec Cult of Luna. Étienne travaille avec lui depuis longtemps, c’était donc parfait pour nous.
Le titre de l’album est assez énigmatique : que désigne-t-il ?
Guillaume Pillitteri : Cet album vient après des années de forts changements personnels et sociétaux, et avec ce titre je voulais transmettre l’idée qu’il ne s’agit que d’une autre page, autant pour le groupe, pour nous, que pour l’humanité en général. Le point de vue d’un observateur extérieur qui regarde tout cela de loin, qui regarde le globe tourner, et qui n’est pas autant affecté que nous le sommes par tout ce que nous vivons. J’ai été influencé par le travail de Julian Bast, un artiste américain qui a créé un personnage nommé “The Observer” ? Je l’imagine dans son vaisseau spatial nous regarder de loin en fumant sa pipe.
Pour ce nouvel album et son single, vous avez choisi pour artwork une peinture dans des teintes aux antipodes des codes du genre musical que vous pratiquez. Qu’est-ce qui vous a particulièrement plu dans le travail de son auteur, Joost Vervoort ?
Corentin Achard : Sur nos précédentes sorties, le visuel principal était le plus souvent une photographie, assez sobre et sombre, plutôt naturaliste. Nous aimions bien cette épure, mais pour cet album nous voulions que le visuel reflète l’ambition que nous voulions mettre dans l’œuvre globale. Et l’idée d’une peinture nous plaisait beaucoup. Joost Vervoort a une façon de peindre très organique, à la frontière de l’abstrait et du figuratif, avec un travail sur les couleurs qui nous a tout de suite emballés. Le fait qu’il s’agisse d’une peinture donne une puissance et un impact qui dépassent ce que j’aurais pu imaginer. À l’ère de l’IA, ce genre de rencontre artistique est exactement ce pourquoi nous faisons ce que nous faisons.
Entrevue :Jessica Boucher-Rétif – Photo : Amélie Jouchoux




