LA FRAÎCHEUR

Fleur au fusil

Elle est de ces personnalités qui ont forgé leur caractère dans un combat perpétuel au service des autres. Un altruisme antinomique dans un univers musical où la concurrence est féroce, surtout et encore pour les femmes. Pourtant, par son parcours, Perrine Sauviat aka La Fraîcheur, démontre que « vivre est une possibilité collective » et non l’inverse, comme l’affirmait Gaspard Noé dans Climax

Être considéré selon le prisme d’une minorité n’est pas une chose aisée. Être femme défendant la cause LGBT dans la musique électronique, encore moins. Bien que l’espace soit déjà décloisonné par des pionnières telles que Jennifer Cardini et Chloé, certains clichés et arrière-pensées restent vivaces quant à la place de la femme dans cet univers, surtout quand l’artiste en question s’impose comme l’une des plus prolifiques et talentueuses productrices techno de sa génération. En pleine force de l’âge du haut de ses 36 balais, La Fraîcheur explique le récent harcèlement dont elle fut la cible : « Je serai la cible de gens énervés tant que j’aurai de la visibilité dans les médias car je suis pour eux un élément perturbateur. Cela fait quelques années que l’on dénonce les discriminations touchant la femme dans le secteur des musiques électroniques. La multiplication des témoignages, les statistiques sorties de collectifs tel Female Pressure (avec lequel je collabore), ont bien démontré que ce problème n’était pas dû à une certaine “sensibilité” de la femme. Il y a un espèce de ras-le-bol au contraire chez les mâles hétéros blancs (même ceux produisant de la musique électronique) et cela a abouti à un manque de patience sur ce sujet pourtant toujours actuel. La parité est loin d’être gagnée et les femmes subissent toujours des insultes sexistes et homophobes. »

LA FRAÎCHEUR © Emilie Mauger

 

Une litanie désespérante dont le climax fut atteint ces derniers mois lorsqu’elle commença à recevoir de nombreux commentaires outranciers à son égard. « L’invasion de ton quotidien par des gens qui t’insultent ou te menacent sur les réseaux sociaux crée une porosité entre le réel et le virtuel. Alors quand tu sors de chez toi, tu ne sais plus si cette angoisse est digitale ou non. Ce sentiment de danger, ce n’est vraiment pas supportable. » Loin de se laisser dévorer par la psychose, la jeune femme tirera de sa colère un élan créatif, formulé sur son disque Weltschmerz, traduit de l’auteur allemand Jean Paul et signifiant “Douleur du monde”. « La couleur de ce disque, sa résonance plus agressive, découlent d’une raison cathartique. La colère que j’avais en moi devait sortir. Il en résulte des sonorités cinglantes et coupantes. Au-delà, j’ai besoin de légèreté même si en tant qu’activiste, il est de mon devoir de pointer les dysfonctionnements du système pour ensuite les déconstruire. Ma rage n’est qu’une portion de moi-même, je suis un être qui aspire à la joie et je ne me vois pas comme une artiste torturée, j’ai besoin de lumière ! ».
Une face cachée qui va à présent conduire la DJ et productrice française à Barcelone, loin d’une grisaille coutumière qu’elle aura subi de trop nombreuses années, de Montréal à Paris en passant par Berlin. « Je me dis que j’ai officiellement vécu mon dernier hiver ! Le climat sociétal à Berlin a changé et l’esprit de fête s’en ressent. Ce nouveau challenge est un moteur. Quand je mixe, je suis là pour les autres, à savoir ceux qui sont venus pour danser. Je regarde la salle, le public, et je m’adapte ensuite à leurs envies selon leurs humeurs. La musique est universelle dans le fait que toutes les cultures de l’humanité, géographiquement et chronologiquement, ont eu un rapport à la musique. Ce matériau peut toucher tout le monde ! ».

De la rave à la danse contemporaine, M.A.D, une expérience polyartistique.

Comme un prolongement naturel de son travail, La Fraîcheur a été appelée par Julien Grosvalet et sa compagnie R14 pour composer la musique d’un spectacle de danse contemporaine qui se tiendra à la rentrée 2020. Son auteur précise la démarche : « Musique et danse étant intrinsèquement liées, M.A.D. sera l’aboutissement de cette volonté, entre spectacle immersif et concert augmenté. Une expérience hors du commun pendant laquelle les danseurs se mêleront au public autour de  La Fraîcheur à la façon d’une Boiler Room. » Perrine rajoute : « Il s’agit de réfléchir au rapport de l’évolution de la danse depuis les années 60, et les styles codifiés du type madison ou twist en rapport à la danse d’aujourd’hui, qui se définit par un aspect “free form” où chacun fait les mouvements qu’il veut, à l’instar de ce que l’on observe en rave ou en club. »

 

M.A.D © Samia Hamlaoui

 

JULIEN NAÏT-BOUDA

Photos : EMILIE MAUGER et SAMIA HAMLAOUI

Weltschmerz / InFiné Music

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