Radio Elvis ©Guendalina Flamini

À la conquête de soi

 

Leur premier album était un voyage initiatique. Dessiné comme un carnet de route, avec pour moyens de transport la poésie et l’imaginaire, Radio Elvis a su en un rien de temps fédérer critiques et public. Aujourd’hui, les artifices tombent avec un second album, nouveau voyage pour le groupe qui le fait cette fois-ci à cœur ouvert et à la première personne.

Ces garçons-là, c’est l’histoire de Pierre, Manu et Colin. Les trois musiciens de ce groupe à fleur de peau qui promet, maintenant qu’ils ont vu du pays, d’être encore plus sincère que sur leur première ballade musicale Les conquêtes, sortie en 2016. Cet opus, qui s’offrait même une Victoire de la Musique, n’aura pas eu à attendre bien longtemps pour voir naître son successeur. Pierre Guénard, chanteur : « C’est un disque qui a été fait dans l’urgence, on l’a écrit et composé en six mois et demi, ce qui est court. J’ai vu que les Doors avaient sorti leurs deux premiers albums en un an et demi, ça m’a fasciné. Ce sont en plus deux albums majeurs. » L’urgence d’une route prise à toute allure comme source d’inspiration ? Pas seulement puisque ce qui porte Pierre c’est la quête du sens, se dégageant ainsi de la quête d’esthétisme qui a vu naître son premier essai : « Tout ce que je me suis interdit toute ma vie et notamment sur le premier disque, je me le suis permis ici. Je me suis dit que j’allais beaucoup plus me livrer et moins me cacher derrière des images ; faire en sorte que les gens comprennent les textes, car j’ai fait le constat que sur le premier disque on ne les comprenait pas. »

 

S’assumer

 

La conquête du sens n’est pourtant pas une mince affaire. Il trouve alors de nouvelles références, le hip-hop qui vit, d’un avis général, son nouvel âge d’or : « J’en ai beaucoup écouté. J’ai découvert ce style, et la manière d’écrire des rappeurs m’a beaucoup influencé. » Des mois de travail à se centrer sur une sincérité sans artifices voient naître le dernier morceau de l’opus ; celui qui lui donnera son nom : « J’essayais de me livrer plus directement et à la fin de ce processus, il y a le titre « Ces garçons-là » qui est arrivé et je me suis dit ça y est, j’ai atteint ce que je voulais faire sur cet album. » Cette comptine pop maîtrisée retrace le souvenir doux-amer d’un adolescent qui voulait faire le voyage de l’amour en effleurant le thème de l’homme qui doit répondre aux codes sociétaux d’une virilité imposée. « En écrivant ce texte-là, j’étais ému, j’ai même versé quelques larmes, c’est quelque chose de très fort qui me touche. Même si je ne voulais pas forcément rentrer dans le débat de la question du genre, la question complexe de la virilité y est abordée, mais surtout le passage de l’enfant asexué à celui de préadulte sexué. À cet âge-là, si on ne montre pas qu’on est attiré par les garçons ou par les filles, on peut s’en prendre plein la figure et on est forcément homo. J’étais choqué par ces réactions. Et en plus me faire dire que j’étais gay, je ne comprenais pas en quoi ça pouvait être une insulte. Ça me faisait davantage complexer. »

 

L’adolescence, où l’on sort définitivement du cocon rêveur de l’enfance, cette période charnière, n’a de cesse d’influencer les musiciens aujourd’hui adultes qui cherchent à prendre du recul face à ce souvenir. Pour Pierre, c’est Brel qui a raison lorsqu’il dit “qu’à 18 ans on peut mourir parce que l’on a vu tout ce que l’on pouvait devenir et qu’après on ne fait que se réaliser”. « Sauf que je ne pense pas que l’on puisse mourir à 18 ans. Tous mes rêves je les ai vécus, c’est à l’adolescence que j’ai découvert que je voulais être chanteur et guitariste. Et je le suis devenu. Je pense que le drame c’est quand on n’arrive pas à se réaliser par la suite. » Aux adolescents qu’ils étaient, Pierre et Manu conseilleraient d’une seule voix de « ne plus avoir peur d’être eux-mêmes ». S’assumer c’est aussi le long cheminement de l’artiste, bien loin de la notion de choix. « On ne choisit pas grand-chose quand on fait un album, je crois que c’est plutôt la musique qui nous choisit » poursuit le leader qui a formé ce groupe avec des musiciens alors inconnus au détour d’une rencontre en studio. La tournée, les routes et comme toujours le mouvement ont su créer la complicité. La bande-son de ces road-trips sans fin y était un mélange des coups de cœur de chacun. Certains de ces titres ont fini par devenir le ciment du deuxième disque : le rock des années 90 pour Manu, le rock d’Arcade Fire et des Talking Heads pour Colin se regroupent alors pour créer une destination commune. En est sorti un objet aux textes mélancoliques et aux riffs faits de claviers qui promènent l’auditeur dans des traversées parfois sombres, parfois envolées, reflet d’une vie qui oscille et n’est jamais linéaire. « 23 minutes » et « L’éclaireur » entraînent dans un tourbillon dansant et romantique. Ces nombreuses facettes sont surtout le reflet d’un périple en équipe qui s’oppose à un premier album entièrement écrit et composé par Pierre: « Pour « Ces garçons-là », c’est Manu qui a apporté la musique, « Ce qui nous fume » part d’une idée de Colin. De plus, Manu m’a vendu son piano et j’en rêvais parce que je n’arrivais plus à composer à la guitare. C’est un instrument qui permet d’aller plus loin dans les mélodies et de pousser plus loin dans le chant. J’avais envie d’exploiter ma voix parce que ça m’a beaucoup manqué sur la précédente tournée. »

Radio Elvis ©Guendalina Flamini

Voyager

 

Fini de fantasmer le voyage et de le vivre seulement écouteurs sur les oreilles. Les trois musiciens jusque-là peu habitués à vagabonder ont pu passer de l’imaginaire au concret en s’offrant un tour du monde scénique. La beauté d’un paysage succède à celui d’une ville, avec ses joies, mais aussi ses spleens : « On a joué à New York, à Québec aussi. Ce sont des villes qui nous ont marqués. Et puis, sur ce deuxième album, nous voulions repartir à zéro et ne pas redire les mêmes choses. J’ai donc symboliquement vidé mon appartement de tout ce qui concernait le premier opus. Je me suis plongé dans de nouveaux romans qui, loin du voyage, traitent de l’échec de la société de consommation. Ça dit quelque chose de l’homme d’aujourd’hui. Le film Her comme les clips que Spike Jonze a réalisés pour Arcade Fire ont aussi été de grandes sources d’inspiration. Je parle de ces banlieues qui paraissent mortes, mais sont quand même habitées, de la misère sexuelle dans une ville. Il n’y a rien de pire que d’être seul au milieu de tout le monde. » Une vie changée par la reconnaissance qui trouve son écho dans les paroles de « Fini, fini, fini » : « Je mélange mon temps, mes mots et ma musique au désir d’exister. »

« La notoriété nous a faits exister tout court en tant que groupe. Quand on a la chance d’avoir une exposition médiatique, on se sent exister de manière un peu plus forte. On est pris au sérieux. C’est peut-être dommage, mais c’est comme ça que cela fonctionne. Pourtant c’est à double tranchant, ça peut donner des moments un peu douloureux puisque, quand on est exposé, ce sont des moments très forts, c’est enivrant, mais quand ça s’arrête, l’effet peut s’avérer assez perturbant. Même si c’est sain puisque ça nous remet les pieds sur terre. À côté, la tournée a aussi ce rôle : on y rencontre les vrais gens, et cette aventure c’est aussi la leur. »  Pour Colin : « Ce n’est pas simple de faire carrière puisqu’aujourd’hui pour exister il faut aussi avoir une image forte, qui soit reconnaissable par le plus grand nombre. » Les temps ont changé et l’ère du numérique a tout révolutionné. Détruisant sur son passage les anciens modèles de distribution et affectant par la même occasion l’oreille d’un public devenu mélomane. Manu en fait le constat : « Les gens sont de plus en plus ouverts à plein de choses. Il y a beaucoup de musiques populaires qui sont plus complexes qu’avant. En termes de créativité et d’audace, on peut aller plus loin. Ce qui crée aussi une plus forte concurrence. » Pierre complète : « Le streaming, c’est un accès à la diversité incroyable. Ce qui fait que les plus jeunes ont une maturité musicale impressionnante. »

 

Là où les genres se mélangent, les étiquettes perdurent. De nos jours, tout est pop. C’est l’étiquette évidente pour inclure des mélodies différentes qui touchent un public varié. Des années 50 où elle regroupait une culture ciblant les adolescents, devenus alors l’objet de séduction des publicistes à aujourd’hui, un fossé existe. Radio Elvis n’échappe pas à la règle labellisé pop pour simplifier ses cheminements créatifs. « Aujourd’hui, on dit pop pour cacher le mot variété », analyse Colin, « c’est un mot dans lequel on classe tous les musiciens qui touchent les gens. » Manu de poursuivre : « C’est aussi un style hérité des Beatles empreint de musiques colorées et de paroles légères. » Sur cette dernière partie, le trio se désolidarise de cette très grande famille, à l’instar d’un Daho qu’il cite volontiers.

 

Reflet d’un ressenti qu’est le monde actuel pour lui, le groupe se sent pris au piège d’une actualité morose et parfois dictatoriale : « Tous les jours, je reçois les actualités sur mon portable et parfois je n’ose plus sortir de chez moi. Un coup on nous dit qu’on va avoir un cancer à cause du plastique, un autre ce sont les gaz d’échappement, après on ne peut plus faire ses courses parce que quoi qu’on achète c’est mal. On a toujours mauvaise conscience sur un sujet ou sur un autre, et j’ai l’impression qu’on vit une période un peu fasciste. » Pour lutter contre l’oppression, rien de tel que la musique. Vecteur de liberté, qui parle à tous, qui unit plus qu’elle ne divise et qui invite toujours à un voyage intérieur. Celui-là même que proposent ces garçons modernes, pas bien différents de nous.

 

Ces garçons-là / PIAS

Texte : Julia Escudéro

Photo : Guendalina Flamini

 

Radio Elvis dans les yeux de Jeanne Added

« On a débuté à peu près au même moment et du coup on s’est beaucoup croisés sur la route parce que l’on a beaucoup tourné. Eux aussi, comme moi, ont fait une tournée monumentale et sans fin. C’est un vrai bon groupe de live, ils sont très bons musiciens et en plus fort sympathiques. »

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