Feu! Chatterton craque l’amulette suédoise

Une longue amitié usée sur les bancs de Louis-le-Grand pour les trois instigateurs. Un renfort d’une basse et d’une batterie. Un nom comme une mise en joue, doublée d’une référence à un poète maudit. Un EP largement loué par la critique et le public. Feu! Chatterton avait besoin de prendre le large pour confectionner son premier album. Brillant et noir à la fois.

Feu Chatterton - Photo : Marylène Eytier - Longueur d'Ondes N°76

1.180 km à vol d’oiseau. Partir. Loin. Échapper aux tentations parisiennes. Fuir le quotidien. S’extraire du bain tiède de l’Hexagone. Filer à Göteborg, son fort, son port, sa banlieue. Et s’enfermer. Non dans un monastère ou un chalet au bord des lacs, mais dans le Svenska Grammonfon, un studio comme une goélette, tout parqueté, avec des cabines exiguës pour des nuits courtes. Un studio repéré par Samy Osta, réalisateur de l’EP, qui a dirigé à nouveau les séances d’enregistrement. Repéré pour ses fantômes magnétiques : une console Neve des années 70, construite en 4 exemplaires, ex-propriété de Queen, sur laquelle David Bowie a mixé Heroes. « On ne l’a appris qu’à la fin, heureusement. Ça nous aurait mis une sacrée pression », glisse Arthur, chanteur et parolier. Sans compter que le propriétaire des lieux, le bassiste du groupe suédois The Soundtrack of Our Lives, collectionne les instruments, les amplis et les effets introuvables. Une caverne miraculeuse. « Généralement dans le studios en France, quand il y a du matériel aussi rare, aussi précieux, tout est entouré d’infinies précautions. Or, créer, faire de la musique, ça demande une certaine légèreté ; on nous demande d’être dans l’émotion, la spontanéité. Les précautions compliquent un peu l’affaire. Alors que là, tout nous facilitait la tâche. Tout était à portée de main. Pas besoin de demander de permission. »

Chaque titre est une stratification très lente.

« On est arrivé en studio avec beaucoup de matériaux épars et des chansons très souvent incomplètes », poursuit Sébastien, guitare/clavier du groupe. « Pour le même budget que dix jours de studio en France, on pouvait passer trois semaines en Suède. Le temps a été notre seul luxe, notre seule exigence. Pour l’EP, on a enregistré quatre titres en trois jours. Là, on a pu passer deux jours par morceau. » Une prise de risque assumée. « Ophélie », ouverture tonitruante de ce premier album, a ainsi été achevée in extremis. « La composition n’existait même pas avant Göteborg. On avait des fragments musicaux que l’on aimait bien, qui dataient de deux époques différentes. On a osé les mettre ensemble, on s’est rendu compte que ça marchait. Là-bas, on avait composé un piano-voix qui s’est finalement révélé être un super pont. Avoir ce son de basse-batterie, un orgue Hammond et une cabine Lesli complètement dingues, à disposition, ont complètement façonné la physionomie de cette chanson », explique Clément, guitare /clavier, lui aussi. Et Arthur de remarquer : « Chaque titre est une stratification très lente. Cet album est une fermentation, une suite logique de tentatives et d’accidents. » Même mise en danger pour les textes. « Le rythme de la tournée ces derniers mois ne m’a pas laissé le loisir d’écrire dans la longueur, de contempler, d’être linéaire. En revanche, ça m’a permis de collectionner méticuleusement des bribes de pensée. Je suis venu à Göteborg sans avoir mis le fermoir. Il fallait rester dans l’excitation, dans l’effervescence. Pour « Harlem », le matin même de l’enregistrement, j’étais en train d’écrire un nouveau couplet qui a changé toute l’histoire », explique-t-il avant d’ajouter : « Notre directeur artistique et notre manageur nous ont rejoints en Suède au bout de deux semaines. On a bien vu dans leur regard que l’on vivait une expérience quasi autistique. On n’utilisait plus que quatre mots. On était effarouché comme des oiseaux surpris dans leur nid. » Partir. Loin. S’enfermer pour écrire la légende.

 

Site de Feu! Chatterton

Texte: SYLVAIN DEPEE
Photo: MARYLENE EYTIER

A lire dans le Longueur d’Ondes N°76

 


feu-Chatterton - Longueur d'Ondes N°76Ici le jour (a tout enseveli)

Barclay

Rarement la langue française déçoit. L’adjectif « alambiqué » figure pourtant parmi les déconvenues. Le Larousse retient : « Qui recherche une subtilité excessive, qui est trop raffiné », faisant peu de cas des passages par le col-de-cygne qui donnent les parfums les plus beaux. Ici le jour (a tout enseveli) est alambiqué en ce qu’il est un précipité chimique aux accords profonds. Un album mordoré, amniotique et boisé, brodé d’accents gainsbouriens, zébré de fulgurances. Capiteux, avec de belles notes de tête, l’album vous enveloppe et on se laisse prendre par son rythme effréné, son souffle littéraire et sa rauque interprétation. Clairement du rock sur lequel on bâtit un grand répertoire.

 

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