Bandeau Longueur d'Ondes n° 101

THE HACKER

The Hacker  © Katja Ruge

Des ténèbres à la lumière

Figure tutélaire du genre musical EBM (electronic body music), Michel Amato alias The Hacker n’a pourtant percé que tardivement sur le territoire francophone. Retour sur l’histoire d’un grand de la nuit qui a débuté il y a plus de 20 ans, dans l’ombre d’une French Touch alors en plein essor.

Il y a ainsi deux décennies, ceux qui n’avaient pas pris le wagon house initié par les Daft Punk et autres Cassius avaient de grandes chances de rester sur le carreau. C’est alors bien loin de ce nid musical que cet oiseau de nuit allait voir le jour, optant pour une musique autrement moins groovy, mais toute aussi stimulante. Confirmant que personne n’est prophète en son pays, c’est en Allemagne que sa carrière allait alors vraiment décoller. Une question de culture musicale, les Allemands étant nettement plus orientés vers des textures synthétiques et métalliques faisant l’apanage du kraut rock, Kraftwerk en tête. Mais c’est réellement avec l’explosion de l’électro clash aux États-Unis et la création d’un festival du même nom au début des années 2000, ainsi qu’à l’émergence de groupes tels que Peaches ou Goldfrapp, que la musique de Michel commencera à s’exporter à l’international. Une rencontre déterminante avec la DJ et compositrice Miss Kittin (avec laquelle il collaborera de nombreuses années) et une tournée américaine plus tard, The Hacker devenait alors l’ambassadeur tricolore du genre EBM dans le monde. Mais c’est véritablement avec son projet Amato qu’il semble le mieux s’exprimer : « Amato me permet de développer ce que j’aime le plus dans l’EBM. C’est un style vaste dont je n’apprécie pas tout, je suis surtout connecté au commencement du genre, début des années 80 avec D.A.F. ou Liaisons Dangereuses… »

C’est ainsi un pont temporel que le quadragénaire a construit. Usant d’instruments analogiques d’époque du type Korg MS 20, machine phare du son EBM, il puise aussi son inspiration dans un passé encore plus lointain. « Sur le titre “Industrie Lourde” de l’EP Mécanismes vol.1, j’utilise un sample de la série de science-fiction des années 60, The Outer Limits (Au-delà du réel). Il s’agissait d’une boucle avec un son très oppressant, le morceau s’est ainsi construit autour. Récemment, j’ai vraiment apprécié la série Tchernobyl, la B.O se situe dans les humeurs que je recherche. »
Auteur d’une discographie aujourd’hui vertigineuse, le doute a pourtant souvent touché cet esthète de l’obscurité. « Je n’ai jamais rien lâché même lors de pannes d’inspiration. Je me suis accroché en essayant d’évoluer dans un style unique, ce qui n’est pas chose aisée. L’achat d’un nouveau matériel peut aider à créer un nouveau souffle car cela ouvre des possibilités. »

Habitué à jouer à des heures tardives dans des soirées de dark techno, le monsieur a pu constater en vingt ans les évolutions de ce courant qui à l’heure actuelle devient planétaire. « Je joue principalement dans les pays de l’Est, Pologne, Lituanie, Serbie, une question de météo mais pas que… L’EBM marche aussi fort au Mexique et en Colombie, des pays où la scène gothique est très représentée. Je pense que l’énième retour de ce style musical s’est fait en raison de la montée d’une techno plus dure. La musique électronique actuelle cogne fort et va très vite avec des meufs comme Paula Temple. Je n’aime pas spécialement la rapidité du BPM actuel. Les gens semblent avoir besoin de quelque chose de plus physique, le retour des raves le confirme. De mon côté, j’espère juste que ma musique puisse déranger les gens ou les questionner. » Loin de se laisser séduire par les sirènes de la mode et des tendances (Ibiza est pour ce dernier une dimension parallèle), voilà peut-être pourquoi Michel Amato est toujours là, indépendant et forte tête, être humain également sensible au politique quand il devient étrange et grotesque. « Sur le label Dark Entries, j’avais sorti le morceau “Body dictat”, en réaction à Instagram et autres réseaux sociaux qui déconnectent les adolescents de la réalité quant à l’image qu’ils ont de leur corps. La dictature de l’apparence physique m’avait inspiré cette création. » Des paroles éclairantes tel un phare dans la nuit, plonger dans la Sorgue rend les idées plus claires, faut-il ne pas y sombrer…

Voir aussi sa collaboration avec l’Italien Adriani,

mécanismes vol.1

Mécanismes Vol.1, Pinkman Records.

 

Ce premier volet met très peu de temps pour rentrer dans le dur. Dès la première seconde, un beat cinglant gicle sur la peau, rappelant au corps ses propriétés physiques et les lois de la gravité. “Trois machines” enfonce le clou, comme si l’auditeur était une enclume et Amato le marteau. Une force de frappe qui atteint son apogée sur “Industrie lourde” et ce kick fouettant l’oreille jusqu’à la soumission. “Séquencer rouillé” achève enfin ce qui reste de chair par ses aspirations industrielles infernales et sa cadence progressive maladive. Si ce projet est moins taillé pour le club, il témoigne du reste de séquences diaboliquement rythmiques prêtes à enflammer le dance floor. L’enfer est pavé de bonnes intentions…

 

The Hacker  © Katja Ruge

 

JULIEN NAÏT BOUDA 

Photos : KATJA RUGE

>> Site de The Hacker 

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