Bandeau Longueur d'Ondes n° 101

DORA DOROVITCH

 

DORA DOROVITCH

 

Au nom de l’humain

Dora Dorovitch, label au nom énigmatique, œuvre par amour de la scène indie hip-hop, bien loin d’être révolue. Francisco Esteves, (ex-Experience, fondateur de Binary audio Misfits) et co-fondateur de la maison révèle ici, pour cet entretien, un discours qui place l’humain et sa singularité au dessus de tout. Authentique et différent.

Il suffit d’interroger Francisco sur l’origine du nom du label, si intrigant, pour comprendre que nous évoluons ici en une aire sensible et poétique : « Nous avons rencontré Dora pour la première fois en1999, à Montréal, lors d’une soirée organisée par un ami.  Nous l’avions déjà remarquée quelques jours plus tôt lors du concert de Town n’Country, un groupe de Chicago venu jouer à la Casa Del Popolo, boulevard St Laurent. Nous avons parlé de choses très banales, de la neige qui atténuait tous les sons de la ville, des vols intercontinentaux entre l’Europe et le Canada…  Le soir où nous l’avons retrouvée, nous avons parlé jusque tard dans la matinée. La disparition de son père, le printemps à Rome, la situation politique en Italie, les théâtres occupés et les îles Eoliennes au nord de la Sicile… La musique qui traversait sa vie, son envie de créer une maison de disques. Nous sommes repartis en France. Un an plus tard, après de nombreux coups de fils de l’autre côté des Alpes ou de l’autre côté de l’Atlantique, le label Dora Dorovitch est né. Et la colère de Dora lorsqu’elle a appris que nous l’avions baptisé de son propre nom. Les quelques noms d’oiseaux italiens dont elle nous a affublé par téléphone…  Elle nous a juré qu’elle ne remettrait plus jamais un pied en France. »

Dora Dorovitch révèle, dés sa création il y a plus de 10 ans, une touchante singularité et se définit comme une “manufacture de projets matériels et immatériels“, jouant sur cette image d’artisan. Le label indépendant dans toute sa splendeur, où aujourd’hui bon nombre d’artistes et projets ont trouvé refuge. Si Dora s’affirme comme un des premiers hébergeur français de la scène alt-rap, ses critères sélectifs fonctionnent en réalité selon un partage commun de valeurs essentielles, et permet donc une ouverture aux différents univers et propositions : « En parallèle de ses sorties officielles et de la mission que s’est donné le label de promouvoir l’intégralité de la scène alt-rap, Dora a crée la structure The Dora Network. Certains artistes valent d’être défendus même s’ils sortent de la ligne artistique que Dora a choisie. Orienté sur la promotion d’artistes, elle offre ses services aux artistes qui remplissent un certain nombre de critères essentiels qui vont de l’amour de la scène à une volonté de défendre leur projet en général 400 fois supérieure à la moyenne ! Dans ce cadre, Dora se fait le relais de la scène ou de projets individuels qui y sont liés auprès des différents acteurs du monde médiatique qui n’ont jusqu’à aujourd’hui jamais eu vent de la richesse de ce style. » La démarche est plus que louable.

 

Francisco Esteves @ Balint Porneczi

En choisissant cette voie à rebours de l’époque médiatique, Dora se fait, sans aucune prétention mais par obligation, porte-parole d’une contre-culture et d’une certaine vision de la diffusion musicale qui semble être de plus en plus occultée. L’attitude paraît silencieuse, osée, engagée et pourtant humble… Bref, elle va à l’encontre de ce que l’on met en avant aujourd’hui. Le label prône ce côté underground, à la proposition esthétique forte, mais constate également que c’est en résultante d’une société assez verrouillée, aux oreilles bouchées. « Certaines personnes ont de la suite dans les idées, une forme d’abnégation devenue un style de vie, une façon de voir le monde et de concevoir le spectacle, la musique, les arts. Chez Dora Dorovitch nous faisons partie de ces gens-là. Fin 2011, (bien avant le mouvement gilet jaune), j’entre dans la boucle du projet Occupy International (Th’Mole, Dead Prez, Filastine, Sole…) et l’envie me reprend  de repartir en lutte et de constituer un nouveau collectif, une nouvelle « armée musicale ». Activiste et musicien depuis plus de vingt ans, mon approche musicale a toujours été large, entière, participative et encore plus aujourd’hui qu’hier, ma manière d’aborder l’industrie musicale n’échappe pas à ces règles. Je viens de la scène indépendante avec ma formation Expérience ex-Diabologum. J’ai été signé par des majors et de minuscules labels. Je ne parlerais pas « d’underground » mais plutôt du propos qu’il y a dans mes créations musicales ou dans les propositions soutenues par le label. La mutation vient de la manière dont est vendue et circule la musique. Le milieu de l’industrie musicale s’accorde et se focalise sur des balises  fragiles comme les ranks, nombre de vues, de fans pour palier à leurs manques d’investissement sur des artistes en développement.  Dans les années 2005, alors que j’étais signé chez Labels j’ai pu être témoin de ces mutations. Mes interlocuteurs chez les labels étaient avant tout des passionnés  qui construisaient leurs carrières par une connaissance du milieu. Puis est arrivé cette nouvelle génération qui sortaient directement de HEC et qui a commencé à imposer le marketing « produit » dans la musique.  Il fallait fabriquer une image en relation avec un produit pour vendre à un public. »

On sent que ce thème abordé touche profondément l’artiste, et comprenons encore plus cette volonté de donner la chance à des projets alternatifs, ne s’inscrivant pas dans cette tendance suffocante. « Dans ce contexte-là, effectivement que nous sommes « underground »  de fait et que nous nous battons pour apporter une alternative à un système ultra commercial. Nous ne nous battons pas avec les mêmes armes. C’est la passion qui nous anime, qui est garante encore de ce plaisir de défendre « la différence ». Le alt-hip hop vient du milieu punk des années 80 et s’est construit sur ce schéma DIY, contre culture, revendicatif. »
Et cette scène est encore bien foisonnante ! En décembre est sorti l’album conceptuel de Thorts et Kady Starling sur le label. Des projets comme celui ci sont précieux et urgents. « Ici, pour ce concept album, l’équipe Dora Dorovitch à voulu répondre à une question sociale d’actualité : la parité homme/femme. Nous connaissions Kady et Thorst pour leurs carrières de MC respectives. La société met souvent en dualité l’homme et la femme ; le fait d’avoir ce couple mari et femme dans notre équipe nous a amené à co-construire cet album. Nous avons donc passé « une commande » avec un cahier des charges et un cadre imposé. Chacun avait une face de vinyle pour construire un dialogue sur sa sensibilité et sa culture homme/femmes au sein d’un couple d’artistes évoluant dans le milieu du hip hop qui a une image machiste pour le grand public. Au final c’est un album qui questionne par ses réponses. Nous tenons aussi à mettre en avant les artistes féminines de notre scène pour lutter contre l’effet bling bling « biatch » vendu en cliché marketing que je retrouve auprès des publics plus jeunes. La créativité et le talent n’ont pas de genre! »

Un discours bien étoffé, une volonté de se battre, une ligne directrice qui n’est autre que celle que la passion génère… Que peut-on alors souhaiter à Dora Dorovitch pour la suite ? « Réussir à trouver les moyens financiers pour toujours exciter  dans le paysage musical, continuer à aider une scène hyper prolifique encore plusieurs années… Que la presse se penche un peu plus sur l’aspect artistique engagé plutôt que sur de l’actualité à sensation marketing, celle de nos influenceurs de tendances métropolitains. Nous fêtons nos 20 ans cet année… Souhaitons de toucher encore plus d’auditeurs par notre sincérité et la qualité de nos projets d’artistes engagés. » De la détermination à s’absoudre des injonctions, donc. Tout en se propageant, à contre courant .

 

Quelques groupes Dora Dorovitch

Telefax – France
Panti Will – France
Loisirs – France
Thomas Mery – France
Binary Audio Misfits- France (le groupe de Francisco)
We are Disco Doom Revenge – France/USA
Ancient myth- USA
Swordplay and Pierre the Motionless – France
Jamesreindeer – Angleterre
Moodie Black – USA
Triune Gods – Montréal
Drones – USA
Dum Spiro – France
Thorts et Kady Starling – Australie

 

ANNA KRAUSE
photo : BALINT PORECZI

 

>> Site de Dora Dorovitch 

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