The Young Gods

Bain de jouvence

Si les dieux demeurent éternellement jeunes, c’est parfois en remontant le temps qu’ils trouvent la force de se projeter vers l’avenir. Ainsi The Young Gods qui, en replongeant dans leurs premières années, ont su créer un huitième album plein d’une sève nouvelle. Franz Treichler, pilier de l’iconique formation suisse, nous en dit plus sur la genèse de Data mirage tangram.

Neuf ans et une période de « flou artistique » séparent ce nouvel album de son prédécesseur, Everybody knows. En 2011 en effet, Alain Monod (en charge du sampler et des guitares) nourrissant un nouveau projet, une période d’incertitude s’installe pour The Young Gods. Puis c’est finalement le retour de Cesare Pizzi, membre fondateur du groupe qui l’avait quitté plus de vingt ans auparavant, qui l’a revivifié : « Nous devions jouer pour le vernissage d’un gros ouvrage retraçant l’histoire de la musique, des débuts de l’art contemporain et du squat en Suisse dans les années 80. Comme Cesare avait participé à mes côtés à nos deux premiers albums sortis au cours de cette décennie, je lui ai proposé que nous fassions un concert avec précisément ce matériel-là. » De répétitions réussies en concerts sporadiques de fin 2012 à fin 2013, c’est l’année suivante que la flamme se rallume tout à fait, lorsque Cesare décide de réintégrer pleinement le groupe. Si les nombreux concerts qui s’enchaînent en 2014 reposent toujours sur l’ancien répertoire de The Young Gods, il devient bientôt nécessaire pour continuer de créer à nouveau…

 

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Une matière neuve qui naît dans des conditions particulières, au cours d’une résidence musicale dans le cadre du programme off du Cully Jazz Festival, en Suisse. Cinq soirées durant, à raison de trois sets par soir, à la manière d’une formation de jazz, le trio joue en public, de façon plus ou moins improvisée, autour d’une vingtaine de thèmes préalablement préparés. « C’était osé parce que nous avions déjà effectué dans le passé, notamment pour l’album Everybody knows, une sorte de résidence qui consistait à s’isoler une ou deux semaines dans un endroit où nous n’avions rien d’autre à faire que chercher des idées et se concentrer sur la musique… mais cela n’était pas public ! » Une présence de spectateurs qui eut un effet stimulant : « Nous étions dans la situation de devoir présenter quelque chose, cela génère une tension et un sentiment d’immédiateté qui font que de la magie est possible, d’autant plus qu’il s’agissait d’un public de mélomanes habitués à ce genre d’expérimentations, ouverts. Ils ne venaient pas forcément voir un résultat mais un laboratoire en action. Il n’y avait rien à prouver… »

 

 

En l’occurrence, l’expérience a agi comme un déclic qui a permis de continuer l’aventure The Young Gods : « C’était ça le défi : refaire de la musique neuve qui corresponde à qui nous sommes aujourd’hui. » En résulte une quinzaine d’heures de musique, des morceaux aux longueurs variables, auxquels le groupe donne le titre de travail Songs with no ending, et qu’il réécoute patiemment pour choisir, session après session, la meilleure version de chacun. Ce contexte de grande liberté dans lequel est né Data mirage tangram lui confère une instrumentation particulièrement riche : « Chacun pouvait arriver avec un thème ou une boucle sur ordinateur et nous nous lancions. D’où une instrumentation plus large : suivant les morceaux, je jouais de la guitare ou de la basse, j’essayais plein de choses, Cesare utilisait le sampler, mais aussi son ordinateur avec des programmes de synthèse et Bernard avait aussi un sampler en plus de sa batterie. Nous avions donc plein de possibilités et cela se ressent sur l’album, notamment avec beaucoup de guitare live qui ont été gardées. Cependant, déjà sur Everybody knows, nous avions une volonté d’aller plus vers l’instrument à cordes ou analogique. »

Par son titre en forme de juxtaposition de noms communs, l’album s’annonce d’emblée comme une construction en patchwork, un tissu fait de morceaux indépendants mais harmonieux. « Le tangram, jeu chinois, est un puzzle créatif mais aussi un casse-tête. J’aime bien cette idée que, selon notre utilisation, il puisse être l’un ou l’autre. Le big data est quant à lui un thème très actuel : toutes ces données sauvegardées auxquelles on se réfère pour n’importe quoi, des tests ADN aux entretiens d’embauche, suscitent des craintes, mais en fait, il y a tellement de données que, scientifiquement, cela devient un mirage, on ne peut plus vraiment s’y fier. Il y a cette idée dans le titre et aussi celle que, finalement, nous voyons tout cela avec distance, c’est aussi un jeu. »

 

Data mirage tangram Two Gentlemen Records

The Young GodsAvec ses neuf ans d’écart avec son prédécesseur, ce dernier né a forcément un caractère à part. La gestation lente et naturelle dans une situation live, entre improvisation et patient réarrangement, fait ressortir une tonalité plus organique, une richesse instrumentale plus évidente, en même temps qu’une tranquille assurance, celle d’une formation qui n’a plus rien à prouver et connaît (trop bien ?) ses atouts. À savoir, bien sûr, toujours un art du sampling subtil, mais aussi quelques zébrures de guitares tranchées, un étirement de la matière sonore qui vous enveloppe ici avec une douceur qui confine au confort. Un calme dans la tempête en forme de message d’espoir dans une époque qui n’en finit plus de le malmener et de le décourager.

 

 

JESSICA BOUCHER-RETIF

Photos : MEHDI BENKLER

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