Ramon-Pipin

Au bonheur des vannes

Alain Ranval, de son vrai nom, utilise depuis plus de 40 ans la dérision et l’humour comme remparts ultimes contre les dérives d’un monde qui tourne de plus en plus à l’envers. Rencontre avec un véritable enfant du rock.

 

PARCOURS

Alain Ranval, artiste complet et toujours en éveil, semble avoir plusieurs vies tant le nombre de projets sur lesquels il a travaillé est impressionnant, les menant souvent en parallèle. S’il est avant tout connu du plus grand nombre pour avoir fondé les groupes cultes Au Bonheur des Dames puis Odeurs avant de continuer en solo, il a également contribué à un nombre incalculable de musiques de film télé ou cinéma (pour Laurent Baffie, Albert Dupontel et Antoine de Caunes notamment), n’hésitant pas à quelques reprises à passer du côté de la lumière comme acteur (entre autres pour le mythique Je t’aime moi non plus de Serge Gainsbourg,1976).

 

RETOUR

Comme un (contre-)pied de nez à l’actualité, le cinquième disque de Ramon Pipin Qu’est-ce que c’est beau arrive sans que cela ne soit aucunement prémédité, en pleine période de troubles, faisant remonter à la surface un sentiment de mal vivre latent depuis des décennies. Dans ce contexte, et sachant que l’artiste est friand des facéties, le message doit-il être pris au second degré ? « Non, je pense vraiment que le monde est beau, qu’il faut s’en émerveiller. » Et quand on lui demande si l’on n’y est pas jusqu’au cou avec peu de chance réelle de s’en sortir, la réponse est empreinte d’affection : « Tu connais la théorie du collapsing [N.D.L.R. : théorie sur les risques d’effondrement de la civilisation industrielle] ? Je n’espère pas qu’on y soit. Surtout pour mes enfants. »
Le disque arrive seulement deux ans après le précédent (Comment éclairer votre intérieur), alors que 24 longues années avaient passé depuis Ready steady go, son antépénultième album fait alors de reprises. Comme d’habitude, Alain a travaillé avec les potes de toujours… « Oui je suis grégaire. » Depuis 40 ans, au fil de ses projets dans la musique et ailleurs, beaucoup d’amitiés se sont tricotées, peu se sont dénouées. Il connaît (presque) tout le monde et l’homme est fidèle. À ses idées, à ses amis.

 

 Ramon-Pipin

 

Sur Qu’est ce que c’est beau, le titre “Anecdote” égraine des histoires croustillantes du monde du rock : Eric Clapton, Jimi Hendrix, Ozzy Osbourne entre autres. Souvent comparé à Zappa (« Je n’ai rien fait comparé à lui, il bossait sans arrêt »), il évoque les monstres sacrés comme Led Zep (« J’ai vu Plant récemment, il n’a rien perdu de sa voix »), Bowie, Donovan et plus récemment XTC, à qui il voue une admiration particulière.
De Led Zeppelin, il est d’ailleurs indirectement question dans le titre “Stairway to eleven”, histoire humoristique tirée d’un film où un lèche-cul patenté n’a pour seule raison de vivre que de réussir à monter à l’étage supérieur, symbole de son ascension professionnelle.
Avec Alain, tout est prétexte à rire (« Je peux rire de tout, mais pas avec n’importe qui », disait son ami Desproges), le bon mot étant sa forme ultime de défense à la morosité. En témoigne son projet avec les Excellents dont le leitmotiv est de massacrer méticuleusement (rien n’est jamais fait à peu près — règle de base —) quelques standards du rock. Armé d’un ukulélé et de deux acolytes, il revisite des tubes avec une approche extraterrestre, les transformant en saynètes d’une minute, formatées pour YouTube où les trublions ont leur chaîne. Tout le monde prend cher, de James Brown à Led Zeppelin (encore !).

 

les Excellents

 

Les Excellents assureront d’ailleurs les premières parties des concerts de Ramon Pipin. Quand on fait remarquer à Alain qu’il est ainsi sans doute le seul artiste qui assure lui-même ses premières parties, il rit. « Tu sais, les gens viennent pour Ramon Pipin, pas pour les Excellents même si certains nous ont demandé de monter sur scène. » On lui souhaite de s’amuser encore longtemps. On en a tous besoin.

 

>> Site de Ramon Pipin 

XAVIER-ANTOINE MARTIN
Photo Ramon Pipin : THIERRY WAKX
Photo Les Excellents : ERIC MISTLER

 

Qu’est ce que c’est beau / Pipin Productions

Pipin Productions

CDAvec son cinquième album solo depuis 1985, le mec à la trogne d’éternel étudiant espiègle ne change pas de ligne : l’humour est son arme contre la morosité, n’en déplaise à ceux qui préfèrent pleurnicher sur le verre à moitié vide. Les 13 morceaux de l’album invitent à regarder, sentir, écouter et toucher notre monde et à – enfin – s’en émerveiller. C’est du bonheur acoustique en mode open bar pendant une heure durant laquelle il n’y aura pas de taxe sur les sens. Par les temps qui courent, c’est un luxe qu’on ne peut pas refuser, surtout lorsqu’il est offert avec autant de générosité.
À écouter en priorité : “Qu’est ce que c’est beau”,“Stairway to Eleven” et “La fête aux Emirats”.

 

 


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