Mad Rey

L’intelligence du cœur

Voler aux riches pour redistribuer aux pauvres… C’est en quelque sorte la quête de Quentin Leroy, jeune Parisien qui depuis quelques années déjà, redonne ses lettres de noblesse à la musique house hexagonale, en faisant du sample un geste de générosité…

Passé par les Beaux-Arts, arpentant l’art pictural pendant un temps, Quentin sera vite rappelé à son véritable amour : le son. En effet, grandissant dans le quartier de Pigalle, influence directe de l’un de ses meilleurs EP à ce jour, Quartier Sex, il en a aussi retenu une culture de la rue, confondant rap et graffitis. C’est par cette combinaison, qui n’est pas sans rappeler un certain collectif de Bristol, que l’artiste apprendra les codes d’un art urbain alors en pleine explosion. « Il y avait une véritable ébullition artistique dans ce quartier avant qu’il ne s’embourgeoise. La vie à Paris m’a cependant grandement inspiré, je n’ai pas cessé de traverser cette ville de nuit, seul, en me laissant transporter par la ligne 2 du métro ; être en mouvement est une chose que j’apprécie, car c’est inspirant. » Un geste qui définira par la suite l’essence de la musique house de Mad Rey, brute dans le beat, sensuelle par son groove et nerveuse dans la direction du mouvement imposé à l’oreille. L’histoire était ainsi en marche pour celui qui dit avoir commencé la composition musicale sur ordinateur après l’écoute de « Blue Lines » et « Protection » de Massive Attack : « J’ai découvert ce groupe quand j’avais 14 ans, et je revendique particulièrement l’éthique du Wild Bunch, collectif ayant donné naissance à Massive Attack. »

Dans cette légende du trip hop, le Parisien a aussi puisé la technique, à savoir le sample, une manière de s’inspirer des autres qui a coûté aux Anglais de nombreux procès (voir à cet égard le livre très pointu de Melissa Chemam En dehors de la zone de confort). Sampler n’est pas forcément voler, seule l’intention derrière ce geste doit être interrogée. Mad Rey précise : « Le Net à une grande importance dans mon processus créatif, mes outils sont Ableton Live tournant sur un Mac Book avec quelques fenêtres ouvertes sur les navigateurs Facebook, YouTube, Gmail… Tu crées ainsi en réaction à des informations qui te sont transmises en temps réel. Le sampling c’est finalement une manière de voler la musique qui est disponible. Par contre je vole la musique intelligemment, pour rendre hommage et dialoguer avec les gens à qui j’ai piqué des éléments. »

 

Mad Rey

 

Une technique habile, maline, et qui, au-delà de son caractère usurpateur, rend à César ce qui lui appartient. Le crew américain du Wu-Tang Clan l’avait bien compris en reprenant directement dans sa musique des sons issus de films de kung-fu asiatiques. Tarantino révolutionna le 7ème art en reprenant pêle-mêle des influences de films qui l’ont marqué, inséminant ainsi dans son œuvre des clins d’œil allant parfois jusqu’à la décalcomanie cinématographique. Le dernier EP du Parisien U.M.A (voir encadré) s’est ainsi constitué dans un effet de miroir avec le film Kill Bill. Le sampling est donc à la musique ce que le collage est à l’art visuel, le graphiste et publicitaire Roman Cieslewicz aurait bien du mal à prétendre le contraire…

Au-delà du « casse sonore » auquel le geste de Quentin peut ramener, plus French Connection que French Touch, on peut parler d’une aspiration visant à la transmission. Une intention sociale qui amène le garçon à œuvrer pour les autres. « Je commence une série de workshops dans les collèges avec un appel à projets de la SACEM qui propose à des artistes et des producteurs de soutenir des jeunes en difficultés notamment à Saint-Denis et à Créteil. Je vais ainsi leur apprendre à faire du beatmaking et du rap. C’est l’association Zebrock qui est à l’origine de ce projet pédagogique. Transmettre aux autres est essentiel. » Dans un monde où l’intelligence artificielle soutient de plus en plus l’industrie, une telle posture se doit d’être saluée et encouragée, sans quoi, nous serons demain tous des robots…  « Je ne veux pas paraître pessimiste, mais notre époque est proche de l’apocalypse ; l’humain se perd. J’ai découvert récemment le film Akira, c’est incroyable comme son message est actuel. On est en plein dedans, aucun retour en arrière n’est possible à présent. L’ordinateur quantique D- Wave a été racheté par Google, la NASA et consorts… L’I.A. a commencé à diriger notre monde, on ne peut plus rien faire contre ça. Moi ça me fait marrer de me dire que je bosse pour Google en même temps que ces derniers bossent pour moi. » Devant ce constat où la science-fiction a définitivement rejoint la réalité (Daft Punk en tête), il nous restera la danse pour oublier que le monde n’est plus « stone », mais bel et bien « fuck » ! En piste maintenant…

 

Mad Rey

« Être en mouvement est une chose que j’apprécie, car c’est inspirant »

U.M.A

Chez Emile Records / Promesses

UMAPlus ambient et moins tech house, voilà l’orientation de ce nouvel EP baptisé ainsi en hommage à l’actrice fétiche de Quentin Tarantino. Composé de lignes rythmiques aux rebonds endolorissants et de samples puisés directement dans Kill Bill, Mad Rey réalise un disque d’une beauté froide où le synthétique l’emporte sur le physique, mais pas sur le dancefloor, ainsi que le rappelle la cadence extatique du morceau “I’ll never forget you”. Encore une belle production pour celui qui dit vouloir amoindrir la cadence de ses lives pour se consacrer aux autres et notamment à la production. Aux dernières nouvelles, il avait monté son propre studio ouvert aux apprentis rappeurs…

JULIEN NAÏT-BOUDA

photos: DAVID POULAIN

 

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