Coup de coeur francophone ©Michel Pinault - Longueur d'Ondes 80

 

Comment un festival tient-il trois décennies ? Qu’est-ce qui en fait le moteur ? Au creux de l’automne, Coup de cœur francophone a célébré son 30e anniversaire. On a suivi ce rendez-vous qui défend bec et ongle la nouvelle scène francophone québécoise et on a plongé dans ses archives. Elles ont livré des éléments de réponses…

Ce matin-là, la radio diffuse en boucle les chansons de Leonard Cohen. La mort du chanteur de 82 ans a été annoncée la veille et dans les premiers froids de l’automne, Montréal « se souvient ». Dans le bureau situé à deux pas du stade olympique, les échos de “Suzanne” s’évanouissent au loin alors que dans les tiroirs, les archives nous font remonter trente ans en arrière.

Fondé autour d’un journal, Chansons d’aujourd’hui, et de la Maison de la culture du quartier populaire de Maisonneuve, Coup de cœur francophone a tenu sa première édition en 1987 dans l’Est de Montréal. « C’était une période difficile pour la chanson, resitue Alain Chartrand, le directeur du festival. Il y a donc eu une prise en main. Au niveau du marché du disque, cela correspond à l’époque où les multinationales se retiraient des marchés nationaux. Les indépendants ont pris la place. Mais il y a aussi eu plusieurs initiatives autour de la musique, et pas seulement des festivals. La création de la chaîne de télévision Musique plus, du magazine Voir… »

 

CCF ChansonsDes « électrons libres »

Dès les premiers temps, le festival invite les découvertes de chez lui mais il regarde aussi de l’autre côté de l’Atlantique. Sur le programme de la première édition, une boîte à surprises éjecte un cœur sur lequel est inscrit : « France, Belgique, Suisse ». -M-, Dominique A ou Arthur H feront leurs premières scènes québécoises dans le cadre du Coup de cœur avant d’investir durablement celles des Francofolies de Montréal. En 1995, la venue contre toute attente de Bashung dans la salle du CEGEP de Maisonneuve (1) est un petit événement. Quand la grande histoire du rock en français rejoint celle d’un festival de “chanson francophone” qui a grandi pas à pas.

“Chanson francophone”, l’expression a son importance dans une province marquée par la résistance farouche du français face à la langue anglaise. « Le maillage entre nos influences francophones et anglophones fait que l’on présente une chanson nettement décoincée dans les sonorités rock et rap, où elle se rapproche plus de ce qui se fait dans les productions américaines », observe Steve Marcoux, son programmateur jusqu’en décembre 2016. Brassant large, cette chanson francophone marque aussi une rupture par rapport aux bons vieux carcans de la chanson française. Coup de cœur francophone présente une chanson de “chansonniers canal historique”, mais défend surtout des “électrons libres” comme Karim Ouellet, le couple Klô Pelgag / Violett Pi ou Philippe Brach.

L’“industrie” de la musique québécoise connaît les mêmes secousses que sa grande sœur française, à laquelle il faut ajouter la difficulté pour cette nouvelle génération grouillante de trouver son public par rapport à la pop mainstream. Face à cela, Alain Chartrand revendique que son rendez-vous ne soit pas « un festival Budweiser », où les pubs pour la bière prennent le pas sur les concerts. Steve Marcoux appuie : « Actuellement dans les tendances, on parle beaucoup d’expérience festival, l’activité d’aller à un festival prime sur le reste. Nous, notre souci, reste la rencontre entre l’artiste et le spectateur. »

Avec son million de dollars canadiens de budget (dont 700 000 dollars pour sa partie montréalaise), le Coup de cœur demeure à taille humaine. Mais on est bien loin de la fréquentation des 2 000 personnes pour quatre soirées de la seconde édition, en 1988. Aujourd’hui, sur dix jours, il accueille pas loin de 16 000 personnes dans treize salles et bars-concerts de Montréal, et a essaimé depuis plus de vingt ans, dans “les communautés francophones”, les endroits où l’on parle français au Canada. Un fonctionnement unique au monde rendu possible par une multiplication de partenaires dans les grands espaces.

Pour ce 30ème anniversaire, il n’y a pas eu de gâteau, mais une création chantée / dansée autour de Léo Ferré à la Maison symphonique de la Place des Arts, une tournée de Philippe Brach dans tout le Canada et quelques références discrètes au passé. On est loin du tape-à-l’œil. L’équipe de quatre personnes à l’année a été suppléée par une trentaine de bénévoles, trois -super- stagiaires arrivés quelques mois avant le festival, “une gang” dans laquelle il fallait compter deux « reporters Internet » pour bien alimenter les réseaux sociaux.

 

En ce vendredi 11 novembre, le festival pouvait publier sur sa page Facebook un fax daté du 18 juin 1996. Cette réponse à une invitation dépassait paradoxalement tous les clivages autour de la langue.

« Cher Alain Chartrand, Merci beaucoup pour votre invitation et votre reconnaissance de la contribution anglophone dans la culture du Québec. Malheureusement, mes activités ne me permettent pas d’accepter cette invitation. Soyez assuré de mes meilleurs vœux. Sincèrement, » Signé… Leonard Cohen.

(1) Classe préparatoire à l’université, le CEGEP correspond aux premières années de faculté dans le système scolaire français. Le CEGEP de Maisonneuve a accueilli les premiers concerts deCoup de cœur francophone.

CCF Alain Chartrand et son équipe - Longueur d'Ondes 80

CCF Alain Chartrand et son équipe

Quand les festivals se rapprochent

C’était en question depuis deux ans et cela va se faire cet été. Petite Vallée et Tadoussac, deux des principaux festivals de chanson au Québec vont se rapprocher « au lieu de se chicaner ». Pour ces rendez-vous basés chacun sur une rive du Saint-Laurent, la Gaspésie et la Côte Nord, l’union portera principalement sur la création d’un parcours touristique musique / découverte du fleuve. Musicalement, les deux festivals vont faire des ponts dans leurs programmations et collaborer sur leur politique de découverte. Les deux festivals ont donc rapproché leurs dates. Le festival de Petite Vallée aura lieu du 29 juin au 8 juillet et celui de Tadoussac, du 29 juin au 2 juillet. Trentenaires, ces festivals de chanson basés “en région” au Québec négocient actuellement un virage dans un contexte financier difficile et face à une démographie défavorable (vieillissement de la population, exode massif des jeunes vers les grandes villes…) fragilisant ces manifestations.

>> Site de Coup de coeur francophone

Texte : Bastien Brun / Photo : Michel Pinault

 

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