The Dizzy Brains - Photo: Guendalina Flamini - Longueur d'Ondes N° 78

La liberté guidant le peuple

Découverts par la rédaction dès juin 2015, les Malgaches The Dizzy Brains rappellent l’apport nécessaire des grands oubliés de la banlieue africaine. Punks malgré eux (la faute à un pays parmi les plus pauvres et corrompus du monde), ces déclassés prouvent qu’il y aura définitivement un avant et un après.

Il ne s’agit pas que d’une formule, c’est un fait. Révélations des dernières Trans Musicales, live au Petit Journal de Canal+ (durant lequel le chanteur adressera, au nouveau premier ministre malgache, un « Fais ton boulot, mec ! » hilare et rediffusé au Zapping), critiques dithyrambiques, concert enflammé au Printemps de Bourges, tournée en France de 8 mois…

Rares sont les musciens de cette contrée ayant eu une ascension aussi fulgurante. Avec une promesse : le futur s’écrira désormais sur les décombres du passé.

On se rappelle leur découverte sur le parking de l’hôtel Carlton d’Antananarivo (capitale de Madagascar), la chemise arrachée malgré les 8°C. Délavé de tous réflexes tropicaux et ne connaissant son batteur que « depuis 15 jours », le quatuor y trouvait son sauf-conduit vers Rennes. L’occasion de « prendre l’avion et voir la mer pour la première fois ». Détail anodin qui n’en est pourtant pas un [Le groupe demandera d’ailleurs à « apprendre à nager », à la suite de l’enregistrement de leur album…]. Ou comment, au contact de ces insulaires, ne pas être régulièrement invité à la modestie.

 

Entrevue vidéo en partenariat avec Findspire :

 

Décembre 2015 : les Trans Musicales programment du garage malgache ? L’événement tient de l’exploit quand on sait que le pays n’est électrifié qu’à 23%… Dans les rues rennaises, les musiciens s’arrêtent, médusés, devant le faste de certaines devantures. On pense alors au Buena Vista Social Club cubain découvrant New York. Une pause dorée, sorte de « quitte ou double », pour ceux qui peinent à s’habituer aux « trois repas complets par jour ». Choc également en jouant dans la prison locale : « Vu notre musique, nous avions peur d’une révolte ! », surpris de trouver derrière les barreaux un terrain de sport et la vente de tabac. « On dirait des vacances ! » Décalage, toujours…

Pour le grand soir, Longueur d’Ondes leur donnera un drapeau breton qu’ils brandiront sur scène, avant d’être finalement adoubés « révélation de l’édition ». Six mois plus tard, c’est le rappeur Orelsan qui venait les rejoindre sur la scène du festival Sakifo (La Réunion).

Révéler la réalité locale passe pour de l’antipatriotisme…

“Dizzy” signifie “étourdis”, mais également “vertigineux”… Tout est dit de l’innocence comme de l’instinct qui les caractérisent. La musique comme unique remède au sauvetage de leur pays ? Même sous ses contours naïfs – donc sincères –, le rock y trouve sa meilleure définition. On comprend mieux pourquoi il est à ce point imprégné d’un contexte : la tension et l’urgence de la jeunesse, la rage de (sur)vivre, la langueur sensuelle et l’oisiveté induite par la chaleur, le poids de l’ancienne colonie française…

« Évidemment, certains doivent nous aimer pour ce que l’on dit et non pour ce que l’on fait. On leur répond que nous sommes un groupe de rock avant d’être malgaches… Si, dans nos chansons nous évoquons notre quotidien, on ne veut pourtant en aucun cas être des porte-paroles », précise Eddy (chanteur), catégorisé lanceur d’alertes à la Johnny Clegg ou Midnight Oil, dénonçant des salaires moins élevés que le prix d’une prostituée. Peur des pressions politiques ? « Elles existent déjà ! Révéler la réalité locale passe pour de l’antipatriotisme… Mais le fait que le peuple soit avec nous freine momentanément quelques ardeurs… »

 

 

Le titre de l’album, Out of the cage, est justement inspiré de ce « carcan représentant notre condition sociale », d’une fatalité « à laquelle on souhaite échapper ». Mais plus qu’un premier galop enregistré dans les quartiers chauds, c’est en live que les canailles exultent. Prenez “Baby jane”, morceau étiré qui crie toute sa sexualité : poitrail en avant, yeux exorbités et contorsions des lombaires pour le frontman ; miaulement de cordes et sourire satisfait pour le guitariste ; mèche essuie-glace pour le bassiste en retrait ; muscles saillants et rastas arachnides pour le batteur. Le bestiaire suinte les préliminaires.

Reste à appréhender cette lourde tournée dans l’Hexagone. Comment ne pas se perdre ou se lasser de la répétition induite par celle-ci ? « Il ne faut pas forcément voir ça comme un piège. Acquérir des automatismes, c’est aussi gagner en confiance ! Et donc en naturel… », philosophe Eddy. « Et si le buzz retombe, ça fera mal, mais les chutes sont nécessaires pour avoir les idées claires. » On les aime aussi pour ça.

En attendant donc la « reprise des compositions en 2017 », votre rock grillé, vous le prenez sur place ou à emporter ? Get ready : be Dizzy !

 

Site des Dizzy Brains

Texte : Samuel Degasne
Photos : Christophe Crénel et Guendalina Flamini

 

A lire dans le magazine Longueur d’Ondes été 2016 / N° 78


Out of the cage

Libertalia-Music / X-Ray Productions

The Dizzy Brains - Out of the cage - Longueur d'OndesDans ce maelström, enrichi par ses propres vécus et traditions, il y a du The Hives, Tito & Tarantula, The Stooges, Jet, voire même du Nancy Sinatra… Excusez du peu ! L’enregistrement, savoureusement vintage, semble d’ailleurs conditionné pour le vinyle. Leur langue natale, étrangement si familière, s’y fond et confond. Comme une incantation. Se réappropriant les codes pour y créer sa propre grammaire. Explosion à combustion sur “Anao Inona”, talons sautillants sur “Figure up”, jus pressé sur “Les cactus” (Jacques Dutronc), hymne collégial sur “Noana be”, revival sixties sur “Daytime is a wrong time”… Vous avez le choix des (l)armes.


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