Le sentiment selon Daho

De son aveu même, « L’invitation » est un disque ouvert sur les autres. Après 25 ans de carrière, l’occasion était trop belle de questionner l’éternel jeune homme sur l’impact que peuvent avoir ses chansons. Confessions d’un peintre des sentiments.

Si on y réfléchit deux minutes, Etienne Daho est l’un des rares survivants des années 80. C’est peut-être même le seul qui a eu un succès colossal et qui continue son chemin avec le même talent. Il se bonifie même. On l’a dit mort, on l’a dit « ressuscité ». Le voilà aujourd’hui apaisé. Le pape de la pop moderne ne cède à aucune mode, mais sonne terriblement actuel. Daho laisse entrer le soleil dans la musique et dans sa tête, mais ça « turbule » toujours. Il n’a pas son pareil pour dépeindre les sentiments : c’est comme s’il vous parlait les yeux dans les yeux. Avec « L’invitation », son neuvième album, il va encore plus loin dans l’exploration de l’intime sans oublier de faire dodeliner de la tête. Chapeau.

Dans ce nouveau disque, le rapport aux autres est toujours aussi direct…

L’intimité vient du fait que ce sont des thèmes universels. J’ai l’impression d’être relié aux autres. Au bout d’un moment on arrive à toujours à trouver un lien précis de familiarité. Je pense que ça se retrouve à un moment dans mes chansons. Dans « L’invitation », je parle à une personne et donc… au monde !

On retrouve des thématiques intimes, à la limite du psy comme l’acceptation de soi…

C’est l’acceptation dans la turbulence. Je n’apprends rien de l’apaisement. L’agitation m’aiguillonne, me donne des forces et une philosophie insoupçonnées. C’est un album très apaisé, car même s’il parle de choses douloureuses, il est question avant tout de liberté. Pour moi, c’est l’invitation à la vie, au voyage. J’ai voulu mettre de l’énergie de vie dans ce disque.

Daho, c’est carpe diem ?

(sourire) On n’a qu’une vie…

Quels sont vos principes de vie ?

D’abord le respect absolu des autres. C’est la base pour aimer les autres. Et je suis un grand amoureux, dans son sens le plus littéraire. Je suis amoureux de l’amour. Tous les artistes sont dans un mode de fonctionnement érotique. On trempe sa plume dans la passion. J’ai besoin d’intensité… Pour moi le couple ne fonctionne que dans l’intensité. Ou alors je n’ai pas le talent de le faire durer car je suis déjà engagé avec la musique… Je suis entré en musique comme on entre en religion. Mais bon, tout va très bien dans ma vie !

Avec « Boulevard des Capucines », vous abordez le pardon. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ce morceau s’adresse à mon père. Le boulevard des Capucines, c’est l’Olympia. En 1986, mon père que j’avais très peu connu, est venu me voir sur scène. Je n’étais pas au courant. Et quand il est venu me voir backstage, je lui en ai refusé l’entrée. J’étais jeune, je l’ai toujours regretté. Entre temps, on ne s’est pas parlé et je l’ai perdu. Juste avant de faire l’album, j’ai reçu un paquet de lettres qui m’étaient adressées. Dans l’une d’elle, mon père parle de cette soirée-là. Nous portions le même prénom : il a vu son nom en énorme lettres rouges devant l’Olympia… Cette lettre m’a remué. Cette chanson prend son point de vue et devient aussi une chanson sur le pardon et l’apaisement.

Une chanson aussi personnelle, c’est plutôt rare…

En tout cas, ça m’a fait du bien de l’écrire. Je suis heureux de l’avoir fait. Cette douleur est devenue une chanson. Si elle est sur l’album, c’est aussi parce que tout le monde peut se l’approprier. Généralement je n’aime pas expliquer les chansons, car en tant que « consommateur », je n’aime pas du tout qu’on me dise quoi penser quand j’écoute de la musique.

Vous n’avez jamais fait de chansons réalistes non plus !

Pour moi si ! Parce que je sais tout ce que j’y raconte, même si j’emploie des métaphores, des formules pour planquer tout ça.

Et après, c’est à chacun de s’imaginer son histoire ?

Mais c’est ça la musique. C’est choisir quelqu’un qui vous parle et grandir avec. Certaines chansons vous font pousser, vous accompagnent.

Depuis 25 ans, vos chansons accompagnent la vie des gens. Ca ne vous fait pas un peu bizarre ?

Parfois oui. On me parle souvent du « Premier jour du reste de ta vie » : cette chanson a donné à des gens l’envie de prendre des décisions importantes. C’est fantastique ! « Ouverture » a eu cet effet-là aussi.

Comment le vit-on ?

Ca me dépasse forcément un peu. Mais quand on a un métier public, il faut l’assumer. J’ai toujours essayé d’avoir un propos adulte, mature. Il y a aussi une part de mystère que l’on ne peut pas expliquer. Les chansons provoquent des émotions différentes pour chacun. Il y a des chansons qui sont plus importantes que n’importe quelle leçon qu’on pourrait vous prodiguer !

L’artiste est-il payé pour souffrir ?

Il y a très peu de chansons sur le bonheur. Quelle que soit le type d’émotion qu’elle provoque, une chanson parle de l’amour ou de son absence. On ne s’intéresse pas beaucoup aux gens qui vont bien. Nous sommes des tissus de contradiction, alors on est forcément touché par les gens qui l’expriment. Je me sens assez solide dans la vie pour pouvoir parler de ces choses-là.

Et la pudeur naturelle dans tout ça ?

L’idée, c’est de la dépasser. Si on ne parle pas des choses qui sont essentielles, on passe à côté de tout. Ou alors, c’est que l’on a une recette et ça n’est pas mon cas. Je n’ai jamais fait de chanson parce que j’y étais obligé. Pour moi, c’est une passion-vocation. Mais c’est quand même tellement intime, que parfois j’ai l’impression de marcher à poil dans la rue.

Eric Nahon

CD : « L’invitation » – Capitol / EMI

Livre : « Etienne Daho, Portraits et entretiens » – Editions Tournon

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