Drôle d’endroit pour une drôle de rencontre…


Ils semblent opposés mais leurs parcours se croisent. François Hadji-Lazaro l’indépendant (Pigalle,
les Garçons Bouchers) est aujourd’hui chez Universal et Alain Chamfort, le produit Sony est aujourd’hui chez XIII Bis.

Direction les salons rupins de l’hôtel Costes, plus feutré tu meurs. Ici on se demande si les serveuses ne sont pas connues tellement elles se la pètent. Côté actu, Chamfort prépare l’édition de son intégrale tout en furetant sur MySpace. Hadji-Lazaro part en tournée (à partir de février) avec sous le bras, son dernier album baptisé « aigre-doux ».

Fin des années 70 et début 80, Alain Chamfort est en plein succès. François Hadji-Lazaro monte Pigalle et les Garçons Bouchers en réaction au show-biz justement.

François Hadji-Lazaro : La scène rock en tant que telle était vraiment variétisée et il n’y avait pas la place en France pour des musiques rock plus dures ou plus subversives. Il avait des groupes de rock « variété » comme Indochine ou des groupes qui chantaient en anglais. J’avais envie d’une autre démarche qui n’était relayée ni pas les médias, ni par les grosses maisons de disques. Il y avait un mouvement souterrain relayé par les petits disquaires, les fanzines, les autoproduits, des associations. Tous ces gens ont fait que du jour au lendemain des disques et labels se sont créés. Et ce phénomène n’a pas été marginalisé, ces groupes ont pris une place importante dans le paysage, en utilisant des moyens de diffusion différents.

Alain, comment as-tu vu apparaître cette scène indépendante : Pigalle, les Garçons Bouchers, Ludwig Von 88, ça te parlait à l’époque ?

Alain Chamfort : Il y avait aussi des groupes comme ça qui étaient signés dans les majors comme Trust ou Starshooter. L’apparition des labels indépendants était un phénomène innovant en France, une création pure. Mais c’était assez loin de moi, j’étais chez Sony à l’époque, par choix. Ça correspondait à ma manière de faire de la musique. Je ne me sentais pas forcément concerné par cette mouvance. J’avais accès aux médias importants dans une structure qui le permettait, appuyé par un gros système de promotion. Je n’avais pas besoin de chercher d’autres modes de diffusion.

Comment étaient les majors dans les années 80 ?

AC : C’étaient des lieux avec beaucoup d’argent, beaucoup de suffisances et un pouvoir important. L’arrivée des radios libres a changé des choses. Les majors ont cru qu’elles allaient mettre les FM dans leur giron, mais c’est l’inverse qui s’est produit. Sony par exemple, a aidé NRJ à voir le jour et le pouvoir a changé de main. NRJ étant ensuite en place, elle a fait sa propre loi…

FHL : C’est un bon exemple. Autant les majors n’ont pas vu venir l’émergence des indés, autant NRJ (qui venait des radios libres) a tout de suite essayer de récupérer le mouvement. Au moment du « Bar-Tabac de la rue des Martyrs », NRJ a appelé Boucherie Productions savoir si j’étais prêt à changer la phrase qui parlait de seringue dans les bras. Si c’était le cas, ils mettaient le morceau en playlist pour prendre la première place dans le circuit. On les a envoyé chier mais c’est révélateur. Ils ont senti le vent venir avant les majors.

Les radios sont toujours intervenues auprès des artistes et des maisons de disques non ? A quel moment on dit oui et à quel moment on dit non ?

AC : Chacun a ses propres limites par rapport à ça. Le premier réflexe est toujours de dire non quand on veut raccourcir le morceau de quelques minutes parce qu’il est trop long ou couper la fin, une ligne. Après, on essaie de nous faire comprendre que si on accepte on a une chance de rentrer dans la playlist… Alors on se dit pourquoi pas. Mais bien souvent, ça ne sert à rien : les radios ne tiennent pas leurs promesses. Une fois qu’on s’est fait avoir une fois ou deux, on reste sur ses positions et on refuse systématiquement ces interventions.

François, les majors étaient-elles l’ennemi ou le truc à contourner ?

FHL : Notre position était très politisée, l’ennemi n’était pas les majors mais le système dans lequel elles fonctionnaient. A la fin même de Boucherie Prod’ dans les années 90, on s’est rendu compte que ce n’étaient même plus les majors qui contrôlaient tout mais les circuits de distributions comme les Fnac, qui avaient détruits les petits disquaires. C’étaient ces circuits qui faisaient que la durée de vie d’un disque était de plus en plus courte dans les bacs. Pour nos artistes inconnus, c’était la cata. Le temps de les sortir, de les faire tourner, de faire en sorte qu’ils soient un peu reconnus… hé bien les disques n’étaient déjà plus trouvables en magasins. Au moins, les majors avaient l’avantage de ne pas cacher leur jeu. Ce sont des boites commerciales qui vendent du disque et qui ont intérêt à en vendre un maximum, qu’ils soient bons ou pas. Alors que les Fnac se voulaient au début une Fédération Nationale d’Achat des Cadres, un groupement pour que les consommateurs payent moins cher. Très vite, ça n’a plus été le cas. C’est ça qui a, à mon avis, grandement bouffé le système. Aujourd’hui un label peut te dire que de toute façon comme on ne pourra pas remettre des disques en place, ce n’est pas la peine d’en fabriquer 1000 de plus !

La crise du disque, la faute à la Fnac ?!

FHL : Non, tout ça c’est un ensemble. Les Fnac n’ont existé qu’en mangeant les petits disquaires qui eux-mêmes mourraient par l’arrivée des radios qui diffusaient toujours la même musique… du coup, la mort lente des associations, l’assèchement des circuits parallèles. C’est une relation de cause à effet. Tout ça est logique.

A quel moment est-ce que ça a commencé à merder dans les majors ?

AC : Bien avant qu’on me rende mon contrat ! J’ai vu pas mal de plans sociaux, des réorganisations, des restrictions de budgets. Dans les années 80 on pouvait faire n’importe quoi. Je suis parti comme ça une semaine à Tokyo pour faire une pochette d’album. Tout ça générait tellement de fric… mais dans les années 90, on a senti les restrictions sur l’enregistrement etc. tout s’est ensuite reporté sur le marketing, l’achat de pub à la télé, les partenariats entre radios et télés… surtout sur les artistes débutants car il y avait plus de marge. C’est à partir de là qu’on a senti un gros changement.

FHL : Et aujourd’hui, on en est au stade où on fabrique des disques à mille exemplaires près pour ne pas prendre de risque de fabrication. Quand on en arrive là, c’est que ça devient grave.

Beaucoup de groupes s’autoproduisent de la même manière en limitant leur nombre de CD.

FHL : C’est bien mais ça n’évite pas le reste. Souvent ces groupes, divers et variés, ont un style bien défini. La cible est plus facile à trouver. Je considère, et pour Alain c’est pareil, que je fais de la musique populaire et que je touche des tranches d’âges très différentes. Et c’est très difficile pour ce genre de musique de travailler dans des conditions comme ça, en produisant 1500 disques. C’est plus facile quand on trash-métal-emo-machin. Ce circuit-là est trop restreint, il n’ouvre pas toutes les oreilles.

Est-ce pour ça que tu t’es retrouvé chez une filiale d’Universal ?

FHL : Oui pour être entendu par le plus de monde possible. Quand l’histoire de Boucherie Prod’ a touché à sa fin, j’aurais pu remonter un autre label du jour au lendemain. Il y avait plein de gens pour me prêter de l’argent immédiatement. Mais si on arrêtait cette histoire au bout du quinze ans, ce qui était déjà un record, ce n’était pas pour en refaire une autre pareille. Si on arrêtait, c’est qu’on considérait que la situation financière, et même la situation dans son ensemble, faisait qu’on n’avait plus de place pour exister. Pour survivre on aurait dû faire trop de compromis. En tant que boss de Boucherie Productions, j’ai produit plus de 140 albums, je me voyais mal faire un autoproduit.

AC : Effectivement !

FHL : Restait le circuit des labels indépendants. Je suis désolé de le dire ici, mais on les détestait ! J’ai du respect pour les labels indé spécialisés en jazz, en world, en techno. Heureusement qu’ils sont là. Ils existent par leurs styles particuliers. Mais les autres labels pour moi sont exactement pareils qu’une major mais avec une taille plus petite. Le principe commercial est le même. Au moins, chez une major, il n’y a aucune ambiguïté. Il s’est avéré que la personne que je connaissais le mieux était Pascal Nègre avec qui j’avais débattu pas mal de fois à la radio, à la télé etc. Et puis nous étions déjà en distribution chez lui et ça avait été un bon bras de fer. Nos rapports étaient clairement définis, il m’a garanti une liberté totale pour mes albums. Et jusqu’à présent ça fonctionne. J’ai une liberté artistique totale et sans intermédiaire, même s’ils perdent de l’argent avec moi.

Et alors que François Hadji-Lazaro, sort chez Universal un album « spé » à tonalité cajun, Alain Chamfort sort son intégrale chez XIII Bis.

AC : J’avais l’expérience de la major. Je vais surtout parler de Sony car mon expérience chez Capitol n’a duré que six mois. J’ai souhaité sortir de chez Sony car en un vingtaine d’année j’ai eu affaire avec six PDG différents, autant de labels… Il n’y avait aucune garanti de pérennité d’équipe. Les gens sont amenés à voyager beaucoup en fonction de leurs résultats. Des affinités entre personnes se créent et des envies naissent. Puis tout est par terre parce qu’une personne se fait virer ou muter. Et tout est à refaire. Je ne pouvais plus supporter cet état-là. J’ai re-signé pour trois albums parce qu’à la fin ils me restituaient mon catalogue. Ca valait la peine de souffrir encore quelques années car après je pouvais être en possession de tout ce que j’avais fait chez eux. Le label indépendant sur lequel je suis appartient à deux associés. C’est vrai qu’il n’y pas une couleur musicale ou une politique affirmée de signatures cohérentes. Mais il y a peu d’artistes. Ca permet un travail sur la longueur avec les gens à qui ça appartient. Pour moi, cela garantit une certaine continuité dans le relationnel et dans le parti pris artistique. J’aurais pu aller signer chez Warner, j’ai préféré XIII Bis pour cet aspect. Cette petite équipe a trois artistes dans l’année à défendre. Il y a du temps pour élaborer des choses et les mener à terme. Dans les majors, il y a quinze références par semaine.

L’intégrale ça découle de l’obtention du catalogue ?

AC : Il fallait bien en faire quelque chose. Beaucoup de mes albums ne sont plus distribués, Sony n’ayant plus de le droit de l’exploiter. Alors nous l’avons re-fabriqué. On remet l’intégralité des albums, plus l’intégrale dans les bacs, début 2007. Je vais pouvoir aussi sortir des chansons qui ne sont jamais parues. Ca n’empêche pas l’idée de faire un nouvel album mais il y avait une nécessité de remettre tous ces albums dans le circuit.

L’idée de jouer dans un kiosque au jardin du Luxembourg, devant les passants, sans être annoncé, c’est une idée culottée et « indé », non ?

AC : J’aurais difficilement pu faire ça chez une major, naturellement frileuse. Les investissements doivent être amortissables. Tout est pris en compte. Quand on est libre on peut faire tout ce qui nous passe par la tête.

FHL : Ce qui était culotté aussi, c’est le clip avec les pancartes « je suis viré de ma maison de disque »…

AC : Oui, on est plus préoccupé par une satisfaction artistique avec tous les risques que cela comporte. C’est aussi un choix de vie car on peut aller au bout de nos projets, sans l’avis d’un chef de projet incompétent. Pour le clip ou le concert impromptu, je n’ai demandé son avis à personne. C’est assez jouissif quand même. C’est pas forcément très rentable mais ça donne des clefs sur ce qu’on est, au-delà de la musique. Dans les majors, on applique la même recette de promotion pour tous les artistes.

FHL : En même temps, ils ne sont pas combatifs comme toi tu peux l’être. Ils ont des représentants qui les prend en charge. Jusque-là, ce n’était pas dans l’esprit des Artistes de se bouger le cul et de trouver des idées.

AC : Ca marchait comme ça aussi.

Est-ce plus difficile d’exister musicalement aujourd’hui ?

FHL : J’en suis convaincu. Quand je vois des jeunes qui veulent produire leur disque ou monter une boite, j’ai un peu peur pour eux. Je n’ai pas forcément une vision noire pour le long terme, mais pour 5 ou 6 ans, ça va être un peu le marasme.

AC : Tant qu’on n’a pas vu se décanter une perspective différente, on ne sait pas. Que va apporter le téléchargement ? quel est l’avenir du disque ? des artistes ? Pour l’instant on peut avoir le pire comme le meilleur. Tout ça va s’organiser, se mettre en place.

FHL : J’espère oui.

AC : La musique n’est qu’un des aspects, ça touche aussi le cinéma. En ce moment tout le monde s’observe un peu. Tout bouge vite, en ce moment on parle des sonneries téléphoniques mais c’est bientôt terminé.

FHL : ça l’est déjà ! L’année dernière, la téléphonie a généré des profits et a fait en sorte que les grosses boites gagnent encore de l’argent. Mais cette année, ce n’est plus le cas. Les majors cherchent les nouveaux trucs.

AC : La scène marche pas mal non ?

FHL : Je ne suis pas d’accord. Je dénonce la fainéantise des journalistes qui ne vont voir les artistes qu’à Paris ou sur les gros festivals comme les Charrues ou Bourges. Mais la scène classique, celle des salles rock associatives, des petits festivals, les scènes culturelles financées par les régions ou départent, ne va pas bien.

Est-ce plus dur de monter une tournée aujourd’hui ?

FHL : Les financements perdent environ 5% par an depuis cinq ans. Il y a moins d’argent donné à la culture. Du coup les programmateurs sont plus frileux et ne doivent programmer moins de concerts. Alors effectivement Bénabar remplit Bercy, c’est bien. Mais quand je lis ou j’entends les journalistes dire que si un jeune chanteur indépendant a réussi à s’imposer c’est que tout va bien, ça m’énerve. Ce n’est pas vrai, c’est l’arbre qui cache la forêt. Les tourneurs aussi en souffrent. Ça rame très fort là-dedans.

AC : Il y a beaucoup plus de gens qui tournent quand même. Plus qu’avant. Ce qui tournent sont aussi ceux qui demandent le moins d’investissement. On est obligé de tourner en équipes réduites.

FHL : Pour tourner beaucoup j’ai fait des compromis. J’aurais voulu avoir quinze musiciens sur scène. Si j’avais fait cela mon tourneur aurait dit niet, c’était pas rentable. C’est un compris économique mais aussi artistique. Pour moi ça se répercute sur les gens qui payent leur place de concert.

AC : Ces deux dernières années je tournais avec cinq musiciens. Là nous ne serons plus que trois, moi aux claviers, un guitariste et un DJ qui fait des scratches et un peu tout.

Est-ce que ça fait venir plus de gens ?

AC : Je ne sais pas mais ça incite plus d’organisateurs à nous engager parce que ça fait moins de frais. Le plus important, c’est que ça permet au total de se produire devant plus de gens.

Eric Nahon
Photos: Pierre Wetzel

www.alain-chamfort.net

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