dEUS

L’Olympia, Paris, 13 mars 2026

 

Ce n’est pas dans une tournée ordinaire que vient de se lancer dEUS en ce mois de mars  : alors que 2026 marque le trentième anniversaire de son deuxième album, In a Bar, Under the Sea, le groupe belge célèbre l’occasion par une série de concerts consacrée à ses deux premiers albums. Le caractère a priori nostalgique de l’entreprise est ici contrecarré par le fait que ces deux albums étaient précisément – et restent encore aujourd’hui – d’une audace précurseuse. Paradoxalement, ce regard vers le passé pourrait même offrir une cure de jouvence à dEUS qui a ensuite abandonné la veine expérimentale et déjantée de ces deux disques fondateurs pour un rock beaucoup plus classique.

 

Le public, composé en majorité de quinquas, est lui aussi venu retrouver en live ses émotions adolescentes. Les Parisiens ont la chance d’assister à la deuxième date seulement de la tournée et c’est un Olympia plein à craquer de fans qui connaissent sur le bout des doigts Worst Case Scenario et In a Bar, Under the Sea qui attendent le groupe.

 

Le concept des tournées anniversaires d’albums est en vogue actuellement (de Weezer à Two  Door  Cinema  Club en passant par Liam Gallagher et Europe) mais, alors qu’il consiste souvent en l’interprétation d’un album dans son intégralité et dans l’ordre, les Belges en reprennent les règles à leur manière, en revenant non pas sur un, mais sur deux albums, et en ne les interprétant qu’en partie et en mélangeant les morceaux. Le groupe semble même avoir concocté sa setlist en prenant un malin plaisir à bouleverser la succession des titres, comme pour souligner la nature instable et imprévisible des deux albums en question.

 

Fidèlement à l’intitulé de la tournée, Worst Case versus In a Bar, et à la symbolique visuelle qui l’accompagne (deux escrimeurs qui s’affrontent et dont chacun porte, en guise de dossard, l’artwork de l’un des albums), le groupe ne mélange cependant pas les deux albums. La première moitié du concert est consacrée à Worst Case Scenario puis la seconde à In a Bar, Under the Sea.

 

C’est donc avec un morceau du premier album, le tranquille “Jigsaw You”, que débute le set,  avant que l’ambiance ne commence à s’agiter avec le bien connu “Via”, qui permet au violon de Klaas Janzoons d’entrer dans la partie. Il sera évidemment un des acteurs principaux de l’ensemble du concert puisque ses interventions aussi folles que minimalistes sont un des ingrédients essentiels des deux premiers albums célébrés ce soir.

 

S’enchaînent sans temps mort, pour une dizaine de minutes de chaos maîtrisé dans l’art duquel les Belges sont passés maîtres, “Morticiachair” puis le débridé et noisy “W.C.S (First Draft)”, qu’accompagnent, projetées sur l’écran en fond de scène, d’anciennes images filmées du groupe, en noir et blanc, qui défilent et se répètent façon film expérimental.

 

Entre douceur et distorsion, la mélancolie de “Let’s Get Lost” calme un peu l’ambiance puis se prolonge et s’intensifie avec le plus posé et funèbre “Right as Rain”, interprété avec profondeur par Tom Barman sur un lit de lents arpèges de guitare (dont la sienne, acoustique), zébré des stridences de violon. Un moment suspendu et plein d’émotion.

 

L’atmosphère s’électrise de nouveau avec le bouillonnant et bruitiste “Mute” dont l’explosif refrain est repris avec enthousiasme par le public et où Tom Barman adopte son chant à la Tom Waits. La ballade “Secret Hell” fait de nouveau retomber la tension, avant que l’intermède foutraque “Shake Your Hips introduise, comme dans l’album, “Great American Nude” tout en ruptures rythmiques, vocaux débridés et motif répétitif qui laissent libre cours à la facette la plus surréaliste de dEUS.

 

Avec “Hotellounge (Be the Death of Me)” arrive un des moments les plus attendus de la soirée. L’intensité de ce morceau-phare de Worst Case Scenario est soulignée par un jeu de lumières sobre mais efficace, constitué de faisceaux bleus pendant ses parties calmes, qui se muent en faisceaux rouges lorsque se libère toute la tension émotionnelle sur l’envolée du refrain, tandis que défilent en fond de scène des images issues du tournage du clip. Clin d’œil au public français  : un peu avant la fin du morceau, Tom Barman glisse quelques lignes de “Requiem pour un con” de Serge Gainsbourg  : «  Écoute les orgues / Elles jouent pour toi / C’est un joli thème / Tu ne trouves pas  ?  »

 

S’ouvre alors, devant une fosse survoltée, le deuxième volet du concert avec le premier single d’In a Bar, Under the Sea, l’échevelé “Theme from Turnpike”, construit autour d’un sample de Charlie Mingus. Les images extraites du court métrage que dEUS avait tourné pour la version DVD de son best of, No More Video, projetées en fond de scène, soulignent la portée cinématographique de ce morceau.

 

S’ensuit le plus léger et entêtant “Guilty Pleasures”, devenu rare en live, puis Tom Barman retrouve ses accents waitsien pour le joliment bancal et fiévreux  “A Shocking Lack Thereof”, avant de sublimer par une voix bien plus grave que sur l’album (allant jusqu’à évoquer celle de Stuart Staples de Tindersticks) la pop ombrageuse et élégante de “Serpentine”.

 

L’entraînant “Little Arithmetics” précède l’exubérance de “Fell Off the Floor, Man”, pot pourri stylistique si représentatif du dEUS première période, dont le déchaînement tous azimuts entraîne dans sa folie communicative un public conquis.

 

C’est par un retour à Worst Case Scenario que se termine la partie principale du concert avec “Intro” et “Suds & Soda”, les deux premiers titres de ce premier album, dans un parfait bouclage de boucle. Folie sonore devenue hymne, conclusion habituelle des concerts des Belges, “Suds & Soda” a forcément ce soir un pouvoir fédérateur décuplé.

 

Après une brève absence de scène, le groupe revient finalement pour offrir en rappel l’inattendu “Gimme the Heat” et le plus attendu mais très réclamé “For the Roses”. Juste avant d’interpréter ce dernier titre, Tom Barman glisse une nouvelle qui achève de ravir les fans déjà comblés  : «  On revient l’année prochaine avec un nouveau disque.  » Preuve que la soirée, intense et riche en morceaux rarement joués par le groupe, a largement évité l’écueil de la nostalgie et semble plutôt projeter le groupe vers l’avenir.

 

Texte  : Jessica Boucher-Rétif – Photos : David Poulain