Claude Lemesle

Faiseur de tubes

 

 

Claude Lemesle a écrit des centaines de succès. Il est l’un des plus grands paroliers français ayant écrit pour Reggiani ou Hallyday, Fugain ou Dassin. Rencontre avec un mythe resté humble.

 

Avant d’être l’un des plus grands paroliers de l’Histoire de la chanson française, vous avez commencé une carrière de chanteur. Vous ne vouliez pas la poursuivre  ?  

 

«  Je me suis toujours pensé comme un auteur. J’étais en khâgne et au petit conservatoire de Mireille. Il fallait chanter des chansons. C’est pour cela que j’ai fait quelques EP. Mais dès que j’ai trouvé des interprètes pour qui écrire j’ai raccroché. J’ai fait quelques disques chez Polydor  : “La demoiselles de déshonneur” a bien marché mais ce n’était pas une vocation. Ma voix n’est pas radiophonique. Donc dès ma rencontre avec Joe Dassin je me suis mis à écrire.  »

 

Vous vous êtes rencontrés au Centre Américain c’est cela  ? 

 

«  Oui, en juillet 66. À cette époque je chantais pour avoir mes cachets pour manger. La rencontre avec Joe a été un immense bonheur.  »

 

Vous avez écrit ses plus grands succès comme parolier. 

 

«  J’ai écrit 130 chansons pour lui, la moitié de son répertoire et effectivement 3/4 de ses succès. On avait une vraie complicité. C’était une amitié extraordinaire. C’est l’une des personnes avec lesquelles je me suis le mieux entendu. C’était un homme très cultivé.  »

 

Il était très perfectionniste, je crois  ?  

 

«  Tout comme je le suis. Il y a des artistes plus ou moins exigeants. Dassin ou Bécaud l’étaient, Fugain l’est. Ils ne te lâchent pas tant que tu n’as pas trouvé la phrase parfaite.  »

 

 

Quand vous entendez “Dans Les Yeux d’Emilie” avant les matchs de basket ou de rugby, que ressentez-vous  ?  

 

«  Qu’est-ce qu’il serait heureux de voir ça. C’est incroyable. Sa musique est intergénérationnelle. Je suis triste qu’il ne soit plus là. On a beaucoup bossé et bien bossé ensemble.  »

 

Vous étiez très amis. Vous l’avez souvent été avec les gens pour lesquels vous avez écrit.  

 

«  Oui j’étais très ami avec Bécaud. Je suis très proche de Fugain. J’étais intime avec Reggiani. J’étais aussi très proche de Joëlle (ancienne chanteuse d’Il était une fois ndlr). Deux fois par an je vais me recueillir sur sa tombe.  »

 

Vous avez écrit des centaines de succès. Il y a une recette pour y parvenir  ? 

 

«  Non. On ne sait pas si un morceau sera un succès. Il va y avoir de très belles chansons qui ne le seront jamais. Ou une chanson moins mise en avant, au contraire, en sera un énorme. “Zorro” de Henri Salvador était ainsi une face B. C’est le public qui choisit. Par exemple je ne croyais pas à L’été indien de Joe Dassin. Et pourtant cela a été un succès phénoménal.  »

 

Pourquoi  ?  

 

«  Lorsqu’on a travaillé à l’adaptation française, on ne trouvait pas, Pierre (Delanoë ndlr) et moi le titre original formidable. On avait beaucoup de mal à imaginer que cela fonctionne. Il y a tant de fois où l’on croit en quelque chose et ça ne marche pas. Là cela a été le contraire.  »

 

Vous avez écrit des centaines de succès et vous restez pourtant très humble. 

 

«  Peut-être parce que je me considère comme un artisan. J’ai connu Brassens qui se pensait ainsi. Il disait que contrairement à ce que les gens disaient de lui, qu’il n’était pas un poète.  »

 

Vous avez écrit pour des artistes «  intellos  » comme Reggiani et d’autres populaire comme Carlos. Il y a une différence  ? 

 

«  Aucune. A la limite c’est plus dur d’écrire pour Carlos. D’une certaine façon ils me font penser aux personnage des pièces de Molière  : Reggiani serait Alceste et Carlos, Scanarelle.  »

 

Vous avez écrit pour Isabelle Aubret proche du PC, pour Reggiani engagé lui aussi à gauche mais aussi pour Sardou clairement de droite. 

 

«  C’est une étiquette artificielle. Surtout que les titres que j’ai écrit pour Sardou pourraient être catalogués plutôt de gauche comme “La colline de la soif”. Je ne tiens pas compte de cela.  Le procès fait à Sardou est inique. C’est un chanteur formidable. J’ai du mal à comprendre que l’on puisse prendre “Le Temps des Colonies” au premier degré. »

 

Dimanche vous fêterez vos 80 ans au Café de la Danse.  

 

«  Oui ça va être une fête avec plein d’amis. Des amis interprètes viendront. Je vais jouer moi-même. On a de quoi piocher dans pas mal de morceaux  : j’en ai écrit 4000 dont 1500 ont été enregistrés.  »

 

Entretien : Pierre-Arnaud JONARD

 

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