FESTIVAL BEAUREGARD

Hérouville (14), 4 au 7 juillet 2024

Communion électrique pour un week-end historique

 

Les organisateurs du festival Beauregard n’avaient pas imaginé que le climax de leur évènement tomberait le week-end d’un second tour aux élections législatives de tous les dangers. De quoi sans doute participer à l’électricité folle qui a secoué les 2 scènes du festival normand, devenu avec ses 150 000 spectateurs et sa programmation maline, un incontournable des festivals de l’été.

 

Nancy Whang (LCD Soundsystem) (c) Christophe Crénel

 

Autant commencer par le plat de résistance, le concert d’anthologie donné par LCD Soundsystem. 9 ans après l’annonce de sa reformation, le groupe new-yorkais n’a jamais semblé aussi radieux, avec un James Murphy un peu moins ours qu’à l’habitude, facétieux et visiblement heureux de dérouler avec ses complices une setlist euphorique reprenant le meilleur de leurs 4 albums, à l’exception notable de leur premier tube “Daft punk is playing at my house”. Mais les Daft auront quand même le droit à une dédicace, lorsque le groupe dégaine en milieu de concert un hommage à tous les artistes qui l’ont inspiré ou nourri. James Murphy évoquera un concert de Jimi Hendrix à Colombes en 1968, mais reprenant aussi quelques notes de Kraftwerk ou de Yazoo, en passant par une évocation de Sun Ra, Suicide ou les Talking Heads, influence majeure de LCD Soundsystem. Ça groove comme jamais sous l’énorme boule à facettes, le groupe joue divinement bien, entre rythmique organique et programmations, le tout ponctué par les feulements de chat en rut du grand James. Concert exceptionnel qui a retourné la foule, heureuse de savourer cette transe païenne entre musique électronique et rock indé.

 

Zoho de Sagazan (c) Christophe Crénel

 

Impressionnant également l’aisance avec laquelle Zaho de Sagazan réussit à embarquer le public sur l’autre grande scène. Que ce soit sur un plateau de télé, aux Victoires de la musique, à Cannes ou devant les 20 000 personnes d’un festival comme Beauregard, Zaho s’amuse, émeut ou s’emporte, fait chanter la foule sur sa “Symphonie des Éclairs” et pousse le public à oublier toute pudeur, pour se lâcher sur ses rythmiques techno avec l’appui de ses 2 fidèles complices aux claviers modulaires. Zaho de Sagazan termine son show par ce qu’elle décrit comme un hymne à la liberté : sa reprise du “Modern Love” de Bowie.

 

Archive (c) Christophe Crénel

 

Enfin Archive, grand maître de l’hypnose avec ses progressions harmoniques tournant en boucle, aura réussi à nous transporter dans les brumes d’un rock à la croisée du progressif et du trip hop. Leur concert ne pouvait qu’évoquer aux boomers les performances lysergiques des Floyd, période Meddle ou Wish you were here, sans toutefois les projections de diapos cramées ni l’ampleur cosmique. Archive est le groupe du voyage rock sensoriel même si le ton se durcit sur certains titres. Et nos Anglais francophiles n’émergeront que rarement de la pénombre jaune, rouge ou bleutée qui nimbait leur silhouette à contrejour.

 

Baxter Dury (c) Christophe Crénel

 

Arrive le dimanche, jour de 2ème tour des législatives sous très grande tension. Heureusement, Baxter Dury est là très vite en milieu d’après pour détendre l’atmosphère. En complète roue libre, notre bouillant dandy anglais, souvent un verre de rouge à la main, va dégoupiller l’un de ses meilleurs concerts, croisant la gouaille du pub rock à l’anglaise, de somptueux arrangements pop et des incursions sur le dancefloor du meilleur effet. Entre temps, Baxter Dury aura porté un masque clouté, enlevé sa veste, joué avec son foulard, demander au public de l’aimer. Ce qui fut fait avec moults cris et une pincée d’hilarité salutaire en ce jour difficile.

 

L’Impératrice (c) Christophe Crénel

 

La politique fera une première incursion sur fond de disco funk, lors du concert de L’Impératrice. Le groupe français a, certes, déroulé son feel good live, en costumes rétrofuturistes rappelant les épisodes de Star Trek ou Cosmos 99,  mais Flore, sa chanteuse, très mobilisée sur le sujet, a su faire une pause entre 2 rythmiques à la Chic, pour expliquer au micro à quel point la présence d’une extrême droite au pouvoir serait un drame pour la culture et le sort des intermittents.

 

Marc Rebillet (c) Christophe Crénel

 

Ceux que l’on attendait sur la politique, c’était Marc Rebillet et Massive Attack, 2 artistes qui jouaient juste après l’annonce des résultats. L’agitateur franco-américain Marc Rebillet a été le premier à bondir sur scène après 20h, simplement vêtu d’un boxer noir. Après quelques postures de karaté, les punchlines ont rapidement fusé sous la moustache et les petites lunettes. « Les élections se sont bien passées non ? Bardella, sors de là ! ». Marc Rebillet a retourné la foule en quelques minutes avec son furieux cocktail de techno, de soul lubrique et d’interventions au micro, qu’il prend un malin plaisir à torturer avec son autoloop. Et un frisson a parcouru toute l’assistance à la fin de ce show en forme d’exutoire, lorsque Marc Rebillet a repris de façon hystérique, le La jeunesse emmerde le Front National  des Bérurier Noir.

 

Horace Andy (Massive Attack) (c) Christophe Crénel

 

Enfin, beaucoup plus paisible, Massive Attack a conclu le festival par une scénographie bien rodée : une grand-messe trip hop en ombre chinoise devant de gigantesques projections et des messages politiques. Robert Del Naja, alias 3D, le leader du groupe, portait un brassard Palestine, et c’est lui qui a donné les bons d’entrée sur scène au fur et à mesure de cette soirée. L’envoûtant répertoire du groupe de Bristol a été porté au chant par son complice, le géant Grant Marshall, mais aussi Horace Andy et son trémolo légendaire, et, petite surprise, la présence de Liz Fraser, la voix angélique de Cocteau Twins bouleversante sur le fameux “Teardrop” de l’album Mezzanine de Massive Attack. Une voix d’ange dans la pénombre. De quoi conclure le festival sur une note qui résumait bien l’humeur du jour. Entre soulagement et vigilance.

 

Texte et photos : Christophe CRÉNEL