Bandeau Longueur d'Ondes n° 101

Les Breastfeeders


Tromper la mort avec le rock’n’roll

Presque douze ans déjà que le groupe montréalais Les Breastfeeders mettent le feu aux planches du Québec avec un rock’n’roll francophone incendiaire aux textes imagés. Au fil des années, avec leurs premiers albums en poche, le groupe a sillonné les routes et littéralement pris d’assaut les scènes de la province, mais aussi du Canada, des États-Unis et de l’Europe avec fougue et détermination. Chouchoutés par le public conquis de Lafayette en Louisiane, invités à faire bouger les jambes aux derniers jeux olympiques d’hiver de Vancouver, les Breastfeeders sont également des abonnés des Francofolies de Montréal, qui les ont accueillis en salle cet été pour célébrer la sortie récente de « Dans la gueule des jours », leur troisième album.

Si le précédent « Les matins de grands soirs » (2006) avait frappé fort avec ses chansons « Tout va pour le mieux dans le pire des mondes », « Viens avec moi » et « Funny Funiculaire », son écoute pouvait s’avérer un peu essoufflante. Assez saturé, plutôt homogène, cet album était pop et brut à la fois. Avec « Dans la gueule des jours », le groupe propose un album plus aéré et teinté d’une belle ouverture. Toujours très rock’n’roll, le menu fait toutefois une place de choix aux arrangements variés, notamment par l’humble présence de collaborateurs tels Damien Robitaille au piano, Thomas Augustin de Malajube au wurlitzer et Warner Alexandre Roche des Abdigradationnistes aux violons. «Les arrangements ne sont pas nécessairement plus poussés, juge le chanteur Luc Brien, mais on les entend mieux.»

Avec le principal auteur-compositeur des Breastfeeders, on revient sur ce constat fait au magazine Nightlife en mars dernier : «Pour ce qui est des influences, quand on dit encore de nous qu’on est yéyé ou pire rétro, je ne comprends pas. C’est vraiment une incompréhension crasse. » Visiblement, Luc Brien est blessé par les étiquettes qui donnent l’impression que le groupe se fixe dans le passé, fait de l’imitation ou ne regarde que vers l’arrière. «Rétro, me fait penser à rétrograde… alors que nous faisons de la création ! On écrit nos « tounes », et notre façon d’aborder la textualité est tout à fait contemporaine.»

Et puis les étiquettes « garage ou sixties » qu’on leur accole souvent sont pour lui inappropriées dans la mesure où le groupe, tout en faisant consciemment des références vagues ou précises à l’histoire musicale qui les précède, ne se veut pas puriste, mais au contraire créatif et moderne. Les Anglo-Saxons, forts de leur culture rock’n’roll solidement ancrée, comprennent mieux cette nuance selon le chanteur. «Les Américains ou les Britanniques vont peut-être souligner un petit côté sixties, mais sans dire que c’est LA définition de ce que l’on fait. On dirait qu’ils ont une compréhension plus grande que le Québécois moyen, mais c’est normal : la culture est comme ça ici. Au Québec, on n’est pas fiers de notre passé rock’n’roll, parce que dans les années soixante, c’était surtout des groupes qui faisaient des covers en français.»

Et le yéyé ? Pour Luc Brien, c’est une appellation française du tournant des années soixante, dont le groupe ne se réclame pas, surtout pas depuis deux albums. « Non, ce que l’on fait englobe tous les styles qui peuvent nous avoir influencé : que ce soit du rock fifties, de la pop sixties, du punk rock seventies, ou même du glam rock.»

Renouveler le plaisir

Au fil des albums, en effet, leur son bouge. Si l’efficace formule de base reste sensiblement la même, le groupe sent régulièrement le besoin de pousser l’imagination un cran plus loin. À partir de cette personnalité collective énergique qui fait leur marque de commerce, Luc Brien, Suzie McLelove, Sunny Duval, Joe, Pat No et l’inépuisable danseur au tambourin ensorcelé Johnny Maldoror essaient de nouveaux ingrédients et assaisonnements afin de renouveler le plaisir musical et d’éviter la répétition inutile. C’est particulièrement audible sur « Dans la gueule des jours ». Pour la pièce « Lunettes noires » par exemple, Luc Brien a pensé qu’un marimba pouvait justement donner une nouvelle couleur au riff initial : «Je trouvais qu’il manquait quelque chose, et j’ai pensé à mettre un xylophone ou un marimba dans la rythmique. Je trouvais que c’était une « toune » qui pouvait justement profiter d’un autre son qu’une guitare. Sinon, ça aurait été juste un autre rock de plus dans l’existence de tout le monde… et dans la nôtre !» Cette légère touche d’exotisme renforce la mélodie et le résultat est convaincant. Idem pour la tendre « Betty Lou », chanson mise en musique et chantée par la guitariste Suzie McLelove, qui profite pour sa part d’un arrangement de cordes judicieux. « Ce ne sera pas un jour comme un autre », qui clôt l’album sur un air de victoire contre la résignation, est quant à elle rehaussée d’un trombone et d’une trompette venus lui insuffler une bonne dose d’optimisme lucide et de soleil.

Ils exploitent toujours ici, avec une saine continuité, leur trio de guitares (Brien, McLelove, et Duval s’agencent admirablement bien), les choeurs à six voix et les claviers. L’alternance entre les titres chantés respectivement par Brien (huit) et McLelove (cinq) donne un équilibre à l’ensemble et permet de mieux apprécier le retour de l’une et de l’autre. Le piano prend aussi une place importante dans les arrangements, et ça s’explique en partie par l’achat récent d’un exemplaire par la chanteuse, qui pianote de son côté et trouve des idées. Sunny Duval s’y délie également les doigts sur l’album.

Un livre d’images aux pages froissées

«Je suis né dans un livre d’images / et ce soir j’en froisserai les pages» (« Le monde tourne autour de toi »). Derrière les motifs dansants et parfois endiablés du groupe, on retrouve des textes pas mal imagés et bien ouverts aux interprétations diverses. À commencer par les titres des deux derniers opus. Si « Les matins de grands soirs » en menait large en terme de pluralité de sens, « Dans la gueule des jours », aux dires de Luc Brien, est dans l’ensemble un peu plus orienté. Mais reste que souvent, les relectures peuvent et pourront apporter de nouvelles perspectives à l’auditeur curieux. Chacun des textes, sauf exceptions, porte la double signature de Luc Brien et de son fidèle allié Johnny Maldoror. Les deux hommes fonctionnent beaucoup par flashs et ont visiblement appris à bien se compléter. En vrac, quelques échantillons : «Je me crashe dans tes mains, je trompe mon corps / Avec un autre jour qui s’endort / Je me crashe dans tes mains, à la lèvre d’un ravin / Puisque tout tombera encore» (« Le soleil se meurt à l’ouest »). «J’ai vu des amours de sable jusqu’au bout du rail / Et des cœurs de neige et des âmes de corail / Et si je reviens comme une rafle incendiaire / Tous les murs trembleront et la nuit sera claire» (« 400 milles »). «Le temps ne m’a pas attendu / pour dérouler son tapis désolant» (« Betty Lou »). «On t’a vu naître comme deux puissants soleils / Brûlant les taxis, bloquant les sorties / Les ongles brisés à casser les bouteilles / Les ongles sanglants et tes plus beaux vêtements» (« Ne perds pas la tête Marie-Antoinette »).

Luc Brien rappelle que l’un des buts du parolier est d’arriver à exploiter des sujets pourtant millénaires comme l’amour et la mort de façon originale, unique. «Est-ce que ça existe vraiment des sujets nouveaux ?» C’est donc surtout par son langage, par ses angles, ses images et ses formulations que l’auteur peut apporter un peu de fraîcheur à l’univers artistique. Conserver une certaine ambiguïté en s’éloignant d’un réalisme pur et simple permet à l’auditeur d’être actif et de se faire et se refaire ses propres liens, une idée qui plaît beaucoup au chanteur. Il a déjà évoqué dans une entrevue le film « Citizen Kane » du cinéaste Orson Welles, une œuvre marquante de l’histoire du cinéma par sa structure moderne et audacieuse qui ne dévoilait pas tout au premier visionnement. Avec cette œuvre, Welles parvenait à faire une sorte de synthèse du langage cinématographique développé avant lui – avec quelques références claires – et du même coup à pousser plus loin ce même langage. Dans une entrevue donnée suite à son introduction récente dans Le Petit Larousse, l’écrivain québécois d’origine haïtienne Dany Laferrière abondait dans le même sens en disant que les œuvres qui durent sont celles que l’on peut relire de différentes façons…

Quand on lui demande ses influences du côté francophone, Brien confie qu’il a un jour allumé quand il a entendu une chanson d’Antoine, chanteur français qui fit ses premières armes dans les années soixante. «Antoine s’inspirait de Bob Dylan dans ses premières années. Quand Bob Dylan a commencé à électrifier sa guitare, il a commencé à avoir une textualité très très imagée, à la limite surréaliste. Et Antoine a fait ça un peu. Il avait une chanson – qui ressemblait d’ailleurs à du Dylan en français – qui était vraiment un feu roulant d’images ininterrompu, et je me suis dit : Wow, ça c’est cool, ça sonne bien, c’est du bon francophone !» Il souligne toutefois qu’Antoine n’a pas fait que de bonnes choses, loin de là. Dans «un autre style carrément», il se souvient avoir apprécié l’écriture originale d’Hubert-Félix Thiefaine. «J’ai été plus influencé par les poètes surréalistes et les poètes de la contre-culture du vingtième siècle, ou même fin dix-neuvième, par rapport à comment penser le texte». Parmi eux, on retrouve les Burroughs et Kerouac aux États-Unis, les Rimbaud, Mallarmé, Lautréamont, Tzara, Soupault et Breton en France, et les Gauvreau et Vanier au Québec. D’ailleurs, pendant un moment avant les Breastfeeders, Luc Brien souhaitait devenir analyste littéraire. C’était avant que l’ami bassiste Joe ne décide de monter un groupe autour de ses chansons, ralliant les autres membres au projet qui déboucha notamment sur une finale au concours « Les Francouvertes » quelques années plus tard et sur le premier album, « Déjeuner sur l’herbe » en 2004.

On entend régulièrement dans les conversations de mélomanes francophones que le rock en français sonne moins bien qu’en anglais. Beaucoup d’entre eux choisissent ainsi de troquer leur langue maternelle pour l’anglais quand vient le temps d’écrire des chansons. Luc Brien connaît des créateurs embêtés par le français. Il dit les fronder quelquefois, leur reprochant de manquer d’imagination ou de ne pas persévérer à trouver leur façon de faire. «C’est facile d’être quétaine en français. Mais il s’agit de bien travailler ta matière, et ça se fait. T’es supposé être capable d’écrire dans ta propre langue ! Pour bien faire sonner la langue, il faut que tu saches comment la travailler. Moi avec le temps, j’ai réussi à trouver les formulations qui collaient bien à la musique.» À l’époque où il écrivait ses premières chansons, il écoutait presque exclusivement de la musique francophone, ce qui peut expliquer la volonté et l’aisance relative qu’il a pu développer. Parce qu’il faut aussi en écouter, se faire l’oreille, bien meubler son imaginaire personnel.

J’te fais du cinéma

Les Breastfeeders profitent aussi avec plaisir de la charmante avenue qu’offre le vidéoclip pour se faire leur cinéma. Petites œuvres conceptuelles et ludiques dans lesquelles les membres du groupe sont mis en scène, leurs clips comportent un vrai travail visuel, s’amusant autant avec les lois de la physique (« Tout va pour le mieux dans le pire des mondes »), les déformations exacerbées (« Ça ira »), l’art du dessin animé (« Tuer l’idole », réalisé par Jonathan Gauthier et présenté aux « Rendez-vous du cinéma québécois » en 2008) qu’avec les joies fantasmagoriques de la foire d’amusement (« Funny Funiculaire »).

L’excellent clip « Viens avec Moi », réalisé en noir et blanc par Jean-François Caissy et produit par Dada films, fut d’ailleurs présenté en Écosse dans le cadre de la 62e édition du « Edinburgh International Film Festival », en juin 2008. «On n’est pas toujours responsables des clips. Celui-ci était une idée du réalisateur. En plus, au début, on disait ″Ben là ça va être poche, man, on va juste courir tout le long″, mais finalement, le résultat est écoeurant. Hélas, on n’a pas eu la chance d’en faire un deuxième avec lui parce qu’il est trop occupé par sa carrière cinématographique.» Un brin rêveur, il ajoute : «On n’a pas encore fait le clip ultime, je trouve». Le récent clip de « 400 milles », une réalisation de Robby Reis, s’avère un peu décevant : si les images sont bien léchées, le concept du réalisateur semble s’essouffler en cours de route. Au moment de notre conversation, la troupe s’apprête à tourner celui de « Lunettes noires » avec le réalisateur Éric Morin, à qui l’on doit le documentaire « Mutantès, dans la tête de Pierre Lapointe » et l’émission « Mange ta ville » diffusée sur Artv.

L’abandon et l’euphorie

Il reste que c’est quand Les Breastfeeders grimpent sur une scène dans leurs plus beaux atours que le rock’n’roll prend tout son sens et que la vraie grande fête commence. En 2005, ils raflaient déjà au Festival d’été de Québec le prix « Miroir de l’artiste d’ici » pour la qualité de leur spectacle livré au Pigeonnier. Aux dernières Francofolies de Montréal en juin, le groupe a dégainé ses chansons à l’Astral, rue Sainte-Catherine, profitant d’un spectacle dans la métropole pour faire entendre sur scène quelques-uns des musiciens qui ont collaboré à son dernier album. Le journaliste Philippe Renault témoigne ainsi de sa soirée : «Avec un spectacle d’une telle fluidité et livré à fond de train comme ce fut le cas, on a l’impression que la fin est arrivée beaucoup trop vite.» Parlant du rappel que le groupe a offert, il renchérit : «On aurait cru cela impossible, mais le niveau d’intensité a augmenté d’un autre cran lors du retour en scène de la formation».

Si Luc Brien aime assurément composer et entendre le résultat de ses efforts sur disque, il apprécie par-dessus tout l’expérience enivrante de la scène, le lieu de tous les possibles : «Il se passe quelque chose sur scène que je ne vis nulle part ailleurs dans la vie. Je ne suis pas capable d’expliquer, mais je suis comme en transe en show. Des fois, je finis des shows et je ne me rappelle même plus de ce qui est arrivé… et c’est pas à cause de l’alcool ou quelque chose de même. Physiquement et mentalement, il se passe quelque chose d’assez fort que je ne peux retrouver nulle part ailleurs. Ce qui fait que de la scène, j’espère en faire encore longtemps. Je prends vraiment mon pied. Quand on est ensemble, les six membres ont un sixième sens ! J’ai justement lu récemment (je crois que c’était Keith Moon des Who) que le but de la musique, c’est de s’abandonner. C’est vrai. Nous, quand on monte sur scène, ce que l’on veut c’est justement laisser aller les affaires, s’abandonner totalement, faire toutes les folies que l’on peut. Finalement, c’est peut-être parce que je m’abandonne tellement que la scène est euphorique et jouissive pour moi… C’est comme quand tu baises : tu ne te rappelles pas de toutes les actions que t’as faites. Un bon orgasme, tu te rappelles de l’orgasme, mais tu te rappelles pas nécessairement par quel chemin t’es passé pour l’atteindre !» (Rire)

Les spectacles ont repris de plus belle depuis la sortie du nouvel opus. À force de parcourir le territoire, les musiciens en viennent à bien connaître leur province et les endroits à ne pas manquer dans les différentes villes. De quoi maximiser le plaisir de la tournée. Si rien n’est encore fixé en ce qui concerne une nouvelle visite du continent européen, le groupe aimerait vraiment y retourner : «On avait marqué des points là-bas.» Là-bas, c’était l’Espagne, la France, la Suisse et l’Angleterre. En attendant, le groupe poursuit la mise à feu du continent qui l’a vu naître. «Je me crache dans les mains, je trompe la mort / Puisque je sais bien qu’elle m’adore.»

Benoit Rose

Photos : Michel Pinault 

 

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