DIDIER VARROD en entrevue avec Longueur d'Ondes - Photos Christophe Abramowitz – Radio France

Contre-interrogatoire

Mi-juin, on s’était moqué d’une interview du directeur de la musique de France Inter, pour Les Inrockuptibles, où était expurgée toute dimension intimiste/émotionnelle au profit d’un bilan sans la moindre aspérité. Après quelques échanges, un match retour a donc été convenu avec celui qui redevient animateur-producteur à la rentrée.

J’essaie de contaminer les autres.

  • Vous avez un rapport très viscéral à la musique…

C’est le mot. Pourtant, je n’ai jamais été musicien. J’ai une mère qui joue du piano (encore aujourd’hui à 85 ans) et deux frères qui jouent de la guitare (dont un, très bien). J’ai toujours été fasciné par le domaine avec des premiers 45 T., dès 4 ou 5 ans… Je trippais sur les pochettes de Sanson, Berger… Par contre, j’ai toujours écouté la radio ! De façon pathologique. Jusqu’à voler le transistor des parents l’après-midi… Certains artistes ont vraiment changé ma vision du monde. Oui, j’élève la chanson au rang d’art majeur. Je ne peux pas passer une journée sans musique… S’il y a frustration, c’est plutôt dans la danse, que j’ai pratiquée 15 ans. Je pleure à chaque fois que je revois le film Billy Elliot…

  • Quel est le fil rouge de votre vie ?

Passeur. C’est un qualificatif un peu galvaudé mais qui me correspond. Le “faire-savoir” est important pour moi. Ok, se lever tôt pour assurer une chronique dans les matinales, ça n’a jamais été évident… Mais transmettre, c’est magique ! Et puis, journaliste, évidemment. J’analyse beaucoup par rapport à une perspective historique.

  • Journaliste ?! Vous êtes pourtant loin du rapport des faits distanciés…

La neutralité est relative dans le domaine de la musique… Soit elle vous touche, soit non. Ce n’est plus de l’objectivité. On ne contraint d’ailleurs pas l’émotion, mais on peut finir par convaincre à force d’arguments. Oui, la neutralité doit exister. Ok. Mais je pense qu’elle doit aussi et parfois se laisser submerger par un contexte…

  • Comme par exemple… ?

Prenons Woodkid. Je l’ai découvert par l’image. Attitude très 2.0… C’était sa pub multiprimée pour la lutte contre le sida. Vertigineux de talent ! Il avait ensuite organisé une date au Rex avec un orchestre symphonique… Les gens ont pris ça pour de la prétention : va-t-il y arriver ? Ha ha. En trois morceaux, c’était plié ! J’étais très ému… C’était une façon d’envisager la musique de manière différente. J’ai donc voulu être à la hauteur de la démesure en lui confiant l’identité sonore de France Inter.

Fauve ≠, c’était à la suite d’un papier du Monde sur Arnaud Fleurent-Didier. J’ai foncé sur Internet pour voir ce qui était disponible. Ça m’a bouleversé… Je suis sensible à l’interprétation et, dans ces moments-là, les larmes montent vite. J’ai ensuite besoin d’écouter jusqu’à m’en écœurer. Et surtout, le raconter avec des arguments qui ne sont pas liés à la technique (batterie, compression de la voix…). Je pourrais, hein, mais je suis plutôt image, évasion… J’essaie ensuite de contaminer les autres.

 Je ne veux pas être le fossoyeur.

  • 4 ans à la tête de la musique de France Inter : on a parfois peiné à deviner votre stratégie…

J’ai tout d’abord voulu tout mélanger : les formats, les genres, les découvertes, les classiques…

  • Ah oui, comme à Fip ?

Oui. Enfin non… Je m’étais quand même fixé un cahier des charges, comme d’offrir un accès à la nouvelle génération. Il fallait renouveler la précédente (Fersen, Delerm…). Se faire une chambre d’écho de l’actualité… Après, je ne peux pas inventer un contexte pour autant ! Ni faire que du 2.0 !

Ces 40 dernières années, il y a eu une compétition saine entre Europe 1 et France Inter, l’un ou l’autre prenant à tour de rôle la fonction de révélateur ou d‘accompagnant. Aujourd’hui, il n’y a plus de répondant, de challenger. C’est aussi pour ça que je suis fatigué : je ne souhaite pas dilapider l’héritage ! Les artistes d’aujourd’hui sont très protéiformes dans leur expression ou leur explosion. Prenez Rover (que l’on oublie souvent de citer), Jain, The Shoes… De plus, ça peut faire du 800 000 albums vendus sur le premier et 40 000 sur le deuxième… Il n’y a plus de relais. De prolongement. De soutien au long terme. Ça m’affecte…

  • N’est-ce pas un peu présomptueux ?

Une partie de l’identité de la radio s’est basée sur des héritages. Je ne veux pas être le fossoyeur ! D’autant qu’il faut renouveler, tout en préservant les autres… Alors non, je n’en ai pas rien à foutre (même si on me la conseillé). Au contact des responsabilités, j’en ai acquis d’autres. J’estime que c’est la mission du service public ! Nous sommes la radio de l’offre et non une maison de disques qui base ses ressentis sur l’audience.

  • Justement : No One Is Innocent vous reproche de ne les avoir programmé que post-attentats…

Et quoi ? Si je l’ai mal pris ? Bien sûr ! Si j’ai une responsabilité ? Oui. Mais j’ai aussi un libre arbitre… Ici, nous sommes 5 programmateurs. Et j’ai tenté de maintenir un fonctionnement démocratique, malgré les conseils en interne. Oui, on vous racontera quelques faits du prince… J’avoue. J’assume. Désolé, OK, le thème de la chanson aurait sans doute mérité que l’on s’y attarde davantage. Mais ce n’était vraiment pas leur meilleur album… C’est d’ailleurs pour ça que je veux revenir à une émission de 3 h où je pourrais expliquer les choix… Pardon, mais cette notion de la qualité du disque, on doit aussi se la poser. Et puis, merde ! On a quand même soutenu tous les autres albums… C’est injuste.

Je suis vidé !

  • Est-ce pour ça que vous avez dit vouloir « savoir qui sont vos amis » ?

Oh, mais je n’ai que ça, bien sûr ! Franchement, quand on sent que l’on est fatigué… Quand on veut porter la musique qui adopte de nouveaux formats… Impossible. C’est… Je suis vidé, vous savez… Alors que l’on se doit d’être audacieux pour les artistes. Je veux continuer, mais être dans l’action. Plus dans la gestion. C’est merveilleux de recevoir tous les jours des turluttes, d’être invité partout… On s’y perd. Et je l’ai vu pour d’autres… Même au sein de Radio France, je peux parfois être contesté. Or, dans 2-3 ans, je ne suis pas sûr d’arriver à leur répondre. À croire que je suis condamné aux cycles professionnels de 3-4 ans…

  • Des attachées de presse ont pourtant fait état de votre vive émotion, pouvant laisser croire à un transfert subit…

Je serais parti bien avant si Laurence Bloch n’avait pas été nommée comme directrice, l’année dernière ! Non, c’est un souhait que j’ai émis en décembre. J’ai pris un congé pour réfléchir en dressant un tableau des pour et des contre. Mon compagnon a été décisif. Il a pu observer la danse du ventre autour du moi. Extérieur à tout ça et me connaissant depuis plus de 15 ans, il a pu jouer les lanceurs d’alerte. J’ai rendu ma décision en février… La directrice en était affectée. Donc ça a été subit, oui, mais seulement en raison d’un contexte financier, de management… On dirait que le cœur du métier, ce sont les réunions ! Que des membres de la direction comme Philippe Vall, Jean-Luc Hees ou Hervé Riesen [Ndla : respectivement anciens directeurs de France Inter et de Radio France ; actuel directeur adjoint à la direction des antennes et des programmes du groupe] soient encore là ou non n’auraient rien changé.

  • D’autant que Radio France est une structure lourde à bouger…

Les premiers six mois ont été… chauds ! Dans cette maison, on a tous un point de vue. Quand Frédéric Schlesinger est arrivé à la tête des programmes du groupe, en 2014, il m’a demandé de rechanger la couleur… J’ai accepté, bien que têtu et arc-bouté sur mes positions, parce que j’y trouvais une vérité qui m’intéressait. Moi, je préfère 80% de nouveautés (et non 60%). C’était pour moi un retour en arrière, mais ça ne veut pas dire que je faisais ça par-dessus la jambe ! On s’est donc beaucoup confronté, mais les yeux dans les yeux. Il y a eu débat et c’est bien. Il a surtout écouté et entendu mon désir de changer. En guise de marque de confiance ultime, lui et Laurence Bloch me font confiance pour le choix du remplaçant…

À Inter, l’auditeur moyen a entre 54 et 57 ans.

  • France Inter a connu le départ de plusieurs animateurs historiques, dont certains ont reproché un manque de soutien…

J’ai lu les mêmes choses, oui… Sauf que je ne suis pas directeur des programmes ! Que je regrette ou acquiesce certains choix ne changent rien ! La direction semblait surtout vouloir un renouvellement de soi… et non de voix. Il y avait d’ailleurs de grandes voix parmi ces animateurs, dont je suis parfois surpris de la violence. Même des années plus tard… Alors… Aucune séparation ne se passe bien…

Pendant 20 ans, moi-même, j’ai voulu avoir une émission. Avant Gilles Schneider, personne ne m’a soutenu ! J’ai été viré par Jean-Louis Foulquier… Personne ne m’a soutenu ! C’est le métier… C’était pareil quand on m’a licencié de chez Sony. Foulquier ? On s’est revu vers la fin. Il m’a réclamé. On s’est tout dit. Ça allège… Forcément. Et puis, rappelons que j’ai aussi soutenu des gens qui n’ont pas tenu ! En tout cas, à la rentrée, je ne serai plus en CDI… Le fait que l’on ne vous aime plus ne doit pas être une fin en soi. Moi, j’essaie d’écrire la mienne… Ça n’a pas toujours été le cas.

  • Ne trouvez-vous pas que France Inter, contrairement à d’autres radios, a une tendance à l’auto-congratulation, comme en son temps l’Esprit Canal ?

Oui. Il y a un esprit, c’est certain. Une forte culture d’entreprise parce que beaucoup ont été nourri par la station avant d’y travailler. Assez pour la revendiquer. Je comprends que cela peut être parfois excluant pour les autres… Je me rappelle notamment l’arrivée d’animateurs comme Nagui ou Stéphane Bern. Ils furent, en interne, d’abord envisagés comme des corps étrangers avant d’être digérés par la station. À Inter, l’auditeur moyen a entre 54 et 57 ans. On considère donc qu’il a une mémoire. Ça n’empêche pas, dans ma future émission, de vouloir casser les codes habituels…

J’ai du mal à accepter la rupture.

  • Un partenariat, pourtant promis, avec Longueur d’Ondes n’a finalement pas eu lieu… Quels sont les autres éléments que vous n’avez pas réussi à mettre en place ?

Je n’ai pas réussi à trouver le nouveau Bernard Lenoir… Il y a aussi des esthétiques qui n’ont pas été accomplies : l’électro, le classique, le rock indé… Des partenariats n’ont pas été prolongés, comme avec le festival des Femmes S’en Mêlent… Et, OK, nous avons échoué sur notre histoire de radio-crochet. L’ambition était belle, mais il n’y avait pas assez d’identité. J’aurais aimé une troisième édition, parce que je suis orgueilleux, mais bon… J’aurais également aimé rapprocher davantage l’orchestre maison et les artistes pop…

  • La perte du partenariat avec les Vieilles Charrues reste un des principaux échecs ?

Quoi d’autre ? Je suis super triste qu’ils aient été chez Lagardère ! Le lien avait été contractualisé avec mon prédécesseur il y a une dizaine d’années… J’ai beaucoup payé de ma personne et… ils nous lâchent… Au sein des Charrues, il y a des rapports très humains, même si artistiquement c’est compliqué à porter éditorialement sur l’antenne. Le pire, c’est qu’à Carhaix, on ne capte que Radio France… On a l’impression d’être chez nous… Oui, ça fait mal ! D’autant que nous ne pouvons pas nous battre sur le même nombre de spots que les radios privées. Je croyais que l’engagement humain ferait la différence… On y a fait, chaque année, 1 h de programme sur le développement durable, les handicapés, le cabaret breton… On devient prétentieux à ce poste, hein ? Ha ha… Parfois, dans un couple, peut-être faut-il se séparer pour mieux se retrouver ? J’ai en tout cas, pour le moment, du mal à accepter la rupture. Il y a même certains interlocuteurs à qui je ne peux plus parler…

Je croix qu’en termes d’intimité, on a été assez loin là, non ? Une de mes grandes fiertés aura au moins été d’accompagner des structures comme Nø Førmat!, label qui n’a pas la queue d’un budget. Ne pas oublier que France Inter n’est qu’un outil dont il faut se saisir…

 

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SAMUEL DEGASNE

Photos Christophe Abramowitz – Radio France

 

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