The Shoes - Photo : Marylène Eytier

Alchimistes sonores

Benjamin Lebeau et Guillaume Brière, alias The Shoes, sont définitivement les fils de leur temps. Avec Chemicals, les deux Rémois reviennent avec dix morceaux hybrides puisant dans les sonorités de la fin des 90’s / début 2000, créant ainsi leur propre style.

Benjamin et Guillaume sont du genre à terminer la phrase de l’autre, comme un vieux couple. C’est d’ailleurs un peu le cas puisque le duo a créé un premier groupe ensemble à l’âge de 15 ans dans leur ville natale de Reims. Depuis, que de chemin parcouru ! Producteurs (Gaëtan Roussel, Woodkid, Philippe Katerine et… Shakira pour le tube planétaire « Loca »), paroliers, remixeurs (Pharrell Williams, Etienne Daho) et musiciens, ces touche-à-tout passent d’un univers à l’autre avec aisance et éclectisme. Quant à leur premier opus, Crack My Bones, sorti en 2011, il a été couronné d’un succès à la fois public et d’estime, ce qui a valu au groupe de faire salle comble à l’Olympia.

Artisans-entertainers

Ces fous de studio – Benjamin s’autoproclame avec humour « le Phil Spector de ma rue, geek de vieux claviers et de vieux sons » – offrent, sur le deuxième album, un nouveau visage aux disques de leur adolescence : « C’est toute une influence que l’on n’avait pas mise dans notre premier album : Underworld, Chemical Brothers, Björk… ». Trip-Hop, hardcore, new wave, hip-hop se croisent sur Chemicals – parfois dans un même titre ! « Whistle », qui résume à lui seul l’esprit du disque, est ainsi un « morceau à tiroirs : c’est balearic, krautrock, acid sur la fin, on a tout mis dedans ». Une savante alchimie bien dosée, d’où le titre de l’album qui est « une référence aux Chemical Brothers, mais aussi à un laboratoire où l’on fait des tests. On essaie de rendre hommage à des musiques que l’on aime en mettant notre grain de sel dedans, ainsi que des accidents. ».

Ce disque, mixé entres autres par Julien Delfaud de Superdiscount, est de l’aveu des Shoes « plus dark, plus radical, sans concession. Nous avons essayé d’être moins dans le beau, mais toujours avec un côté pop ». Car c’est effectivement de leur âme pop dont il est ici question : « Nous faisons des chansons attachées à une écriture classique mais emballées différemment » clame Guillaume. Tous les featurings proviennent de l’underground. De là naît une aventure collective où chaque artiste apporte ses lyrics, ses idées de mélodies ou d’instruments, « comme sur les albums de rap, dans un processus de création hasardeux, sans formule, ce qui fait sûrement notre force… ». Le studio du groupe se transforme alors en un lieu d’expérimentation des sons de notre époque dans lequel ces deux lieurs de style font du collage et du bricolage : « Nous sommes des artisans qui fabriquons des objets », précisent-ils en chœur.

 

 

Des enfants de la « pop culture »

Amusés, fascinés par le monde qui les entoure, Benjamin et Guillaume se réapproprient diverses musiques issues de la culture populaire pour mieux les détourner, mettant un coup de pied à l’élitisme : clin d’œil au Thunderdome (qu’ils n’écoutaient pas à l’époque) sur « Drifted » et à l’EDM sur « Us and I », ce dernier étant un trompe-l’œil : « L’EDM est une musique dégueulasse qui nous est étrangère… Mais elle nous a fascinés. On a eu le désir de s’amuser avec l’esthétique de ces tubes mainstream et de reprendre ses codes en y apportant un côté Joy Division.» L’humour est par ailleurs primordial dans tout ce que les deux musiciens réalisent. Atypique, paradoxal et libre, cet univers résulte d’un talent, celui de ne jamais basculer vers l’outrancier ou le trop confidentiel : « On a envie que notre mère autant que notre pote underground puissent aimer notre musique ». Ils incarnent un point de convergence entre le mainstream et l’underground, débat dont ils n’ont « rien à foutre. C’est un truc très français, on peut dire par exemple que nous avons voulu faire de l’EDM alors que ce n’est pas ça ».

« Et notre côté humoristique et punk se retrouvent en live » précise Benjamim. Sur scène, le duo dévoile « l’aspect rock de leur formation, avec un set moins électro que le précédent et un engagement physique plus important. On veut que le public s’amuse ». Guillaume souligne d’ailleurs : « J’aime à penser que nous sommes des « entertainers.» Et à la question d’inviter Shakira pour chanter sur un de leurs titres, ils préfèrent « faire découvrir des artistes comme Blue Daisy, Petite Noir ou Postaal, qui sont encore confidentiels en France… ». Comme le disent ces « artisans-entertainers » qui confrontent notre époque forcément hybride à un miroir : « Le fait de mélanger des choses qui n’ont rien à voir, au bout d’un moment cela peut créer une identité, un son également ». Pari réussi.

Le site : www.theshoes.fr

Chemicals / Label Gum

 

Texte : SERENA SOBRERO
Photos : Marylène Eytier

 


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