Psykick Lyrikah - Photo : Roch Armando

Le rap devant soi

L’émancipation se poursuit pour Arm avec son album le plus rap et réalisé en solo. « Derrière-moi » constitue bien dixit son géniteur « un tournant »… Il a négocié sans heurts un virage, clairement énoncé par le titre, promesse de lendemains qui chantent grâce aux chantiers réussis d’hier. Rencontre.

Ta dernière biographie parle de « ton disque le plus personnel car élaboré en solo ». Mais c’était déjà le cas pour le précédent ?
« C’est vrai que « Vu d’ici » était déjà un disque pour lequel j’avais tout écrit, musiques et textes. Pour autant, il y avait quand même pas mal d’intervenants extérieurs, beaucoup de guitare, de la batterie, des chœurs féminins, des collaborations en tout genre. Sur ce nouvel album, c’est plus resserré, je suis parti du dogme « pas d’instruments ». À partir de là ça sous-entendait aussi « peu d’éléments extérieurs ». La formule s’est imposée d’elle-même, je m’y suis tenu. Et à part Tepr et Iris, je suis seul à la barre. J’ai invité Tepr parce que c’est quelqu’un avec qui je n’avais rien fait depuis longtemps, dont j’aime beaucoup le travail et qui a une technique d’utilisation des machines assez impressionnante. Vu la couleur synthétique de l’album, c’était le bon moment. Et puis Iris parce que c’est dans la continuité d’un parcours commun, depuis « Soul Sodium », « Vu d’ici », en passant par « Les courants forts », on boucle quelque chose. Le côté personnel, c’est aussi parce que de tous les albums de Psykick Lyrikah, « Derrière moi » est clairement le plus « rap ». J’ai toujours voulu mélanger les différentes influences musicales que j’avais, mais la musique que j’écoute le plus reste du rap. Parfois je m’en éloigne et ça me convient, mais là j’avais plus que jamais envie d’y revenir. »

« Derrière toi » que laisses-tu et que gardes-tu qui t’a aidé à produire ce nouveau disque ?
« Je garde le même regard sur le monde, qui, contrairement à ce que l’on peut penser, n’est pas du tout un regard pessimiste. Je garde plus que jamais foi en quelque chose ; et je garde le soutien des proches, qui malgré l’aspect « solo » du disque, ont œuvré dans l’ombre. Notamment Thomas Lagarrigue du label Idwet, ou Olivier Mellano, mais aussi sur un plan plus personnel, ma femme, qui m’a beaucoup soutenu dans la réalisation du disque, au moment où je doutais énormément. Je laisse tout un pan de ma vie qui est définitivement terminé. Je laisse des questions que je n’ai plus envie de me poser, je laisse l’adolescent, je laisse mes vingt ans, je laisse notamment derrière moi une année folle, qui m’a en même temps apporté un magnifique enfant et pris mon père et d’autres êtres chers. Ce disque symbolise un tournant et le début d’une nouvelle chose. »

« Dans les temps » est le morceau le plus dense, à la fois dans la matière sonore que textuelle, c’est celui où tu entres le plus en questionnement avec toi-même ?

« En tout cas c’est celui qui annonce la couleur du disque, presque comme une note d’intention. « Douter de mes propres appuis », c’est évidemment en référence à ce que je laisse musicalement, mais aussi à tout ce que j’ai énoncé précédemment. Il y avait ce son au groove étrange, assez mécanique… Je me suis tout de suite dit « Ca, ça sera en ouverture de l’album ! ». L’instru amène les éléments très progressivement et le texte épouse cette progression. C’est un truc que l’on fait souvent en concert et qui participe à un état que l’on pourrait presque rapprocher de celui de « transe ». C’est un peu comme si ce texte était le dernier d’un cycle, qu’il résumait en une fois tout ce que j’ai pu raconter dans les autres albums et qu’il annonçait cet autre cycle dont je parlais. C’est à la fois libérateur et sain de douter, de s’en apercevoir et de le dire. Dans les disques de rap, il n’y a que des certitudes, les seuls morceaux dits « introspectifs » sont des mièvreries sur des violons qui dégoulinent de partout. Je pense que l’on peut se pencher sur soi de manière plus affirmée et accepter l’idée du doute comme quelque chose d’important, voire d’indispensable. »

Restes-tu autant « Armé » ou plutôt t’es-tu efforcé à trouver de nouvelles munitions ?
« Je crois que j’ai même trouvé une véritable artillerie lourde ! « Nouvelles munitions », ça me plaît bien, ça résume assez bien l’idée d’affrontement d’ailleurs. On se bat continuellement contre des fantômes, enfin de toute façon dans les disques de rap, on se bat contre tout le monde, comme ça c’est clair ! Plus sérieusement, je crois qu’au bout de quatre albums, je me sens suffisamment apte à faire des choix rapidement et à les assumer en les réalisant comme je l’entends. En changeant les sonorités et les couleurs du disque, je me suis aussi fait plaisir, et cette notion de plaisir reste quand même très importante. S’il y a du changement dans la forme, le fond reste le même. Et même pour la forme, c’est une continuité. »

Les gimmicks, les mélodies de nombre de morceaux s’éloignent tout de même du champ « torpeur » pour un son plus « easy », relax…
« Easy » je ne sais pas, il y avait aussi des morceaux très calmes sur « Acte » ou « Vu d’ici ». Par contre si c’est en terme de style de sons et de mélodies, il y a certains passages qui peuvent paraître surprenants. J’ai notamment eu quelques retours divisés sur le refrain de « Personne ». C’est souvent révélateur de ceux qui écoutent du rap aujourd’hui et ceux qui n’en écoutent pas et qui ont du mal avec ce type de mélodies et de gros synthés ! Moi j’aime bien en tant qu’auditeur me laisser aussi porter par des grosses prods qui tapent et qui ont pourtant une identité propre, un truc sur le fil qui fait que c’est toujours tendu. »

Les musiques de John Carpenter, le son un peu mélancolique des 80’s futuristes sont une de tes inspirations d’après ta bio ?
« Les musiques de films surtout, dont l’indétrônable « Blade Runner » de Vangelis ! J’ai écouté beaucoup de trucs quand j’étais gamin, toutes les B.O compilées des films de Kubrick, ou les musiques des films que mon grand frère aimait : « Voyage au bout de l’enfer » les Sergio Leone, etc. Évidemment quand tu connais les films ça a plus de sens, mais en même temps tu pouvais quand même les écouter de manière isolée. Une musique que j’écoute souvent, c’est celle de « La ligne rouge », celle de Hans Zimmer, mais aussi celle des chants mélanésiens, qui est magnifique… Pour en revenir à la question, le côté 80’s non merci ! Tout ce revival musical et esthétique me fait même un peu pitié. »

De même Crime Mob et Juicy J t’ont apporté quoi ?
« Le rap du sud, je l’ai découvert assez tard. Tout simplement parce que la déferlante Lil Jon et ses gros trucs de clubs ne m’intéressaient pas du tout. Sauf que par la suite j’ai découvert des groupes, notamment par le prisme de Three 6 Mafia et tout le délire Hypnotize Minds (NDR : leur label sur Memphis) qui m’ont donné la même sensation que lorsque j’écoute du blues. Finalement ça chante les mêmes choses, les bars, les femmes, l’alcool, et tout ce Sud avec son lourd passé d’états confédérés esclavagistes. Et puis comme je m’intéresse un peu à l’histoire des Etats Unis, qui est passionnante, et notamment la guerre de sécession. Tu comprends pas mal de choses par rapport à cette identité musicale, que tu retrouves aussi dans une certaine littérature d’ailleurs. Après ça ne m’empêche pas de toujours aimer plein d’autres style de rap très différents, mais j’aime les choses brutes, affirmées. Il y a de toute façon tellement d’artistes que j’admire, et ce dans tous les styles… Quand j’entends les albums de Matthew Dear, de Sufjan Stevens ou de James Blake, je me dis que la musique est loin d’être essoufflée. »

Hallucinant mais heureux hasard, j’écoutais « Rien ne change » en lisant une citation de Jaurès : « Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots ». En revanche cette citation porte une connotation négative, chez toi les mots sont une méthode de résistance tout autant que d’expression ?

« De résistance surtout. Il y a plein de choses dans notre quotidien qui nous dépassent tellement que les mots, et d’autant plus ceux que l’on choisit méticuleusement pour écrire des chansons, sont une force extraordinaire. Ils nous construisent et nous défendent. Dans ta chanson, tu es le roi du monde, tu te balades dans le feu, tu es extérieur à tout. « Rien ne change  » est le texte que je préfère dans l’album d’ailleurs. Je vois aussi le fait d’écrire comme une trace, la marque d’une période, de moments précis. C’est ça ou je me fais tatouer tout le corps, donc je préfère sortir des disques ! »

Réfléchis-tu à ce qui fait jaillir les mots ou suis-tu le cap de l’écriture automatique des surréalistes ?
« Il n’y a aucune écriture automatique dans ce que j’écris. J’écris très peu, mais lorsque je m’y mets, c’est que je sais que j’ai du temps. Je suis alors dans un état d’esprit assez étrange, très concentré. En gros je me coupe vraiment de tout et ça devient très hypnotique. Il n’y a aucun thème, aucun sujet particulier… C’est d’ailleurs pour ça que c’est toujours difficile d’expliquer ce qui est dit, même si je fais toujours attention à employer un champ lexical très simple. Je suis dubitatif quant à ceux qui trouvent mes textes compliqués, parce que je n’ai pas l’impression que ce soit le cas. »

Tu laisses le champ libre à l’auditeur pour l’interprétation de tes textes et tu gardes ton ressenti pour toi-même ?
« La plupart du temps, oui. Dans certaines conversations, surtout avec des potes, il m’arrive d’expliquer deux ou trois trucs, même si ceux qui me connaissent bien captent beaucoup de choses. Mais en règle générale, ce sont les morceaux dans leur intégralité qui m’intéressent, les « blocs » des chansons, textes et musique. Le texte isolé, analysé, ne m’intéresse pas beaucoup, en parler pareil. C’est peut-être par paresse aussi, je ne sais pas. »

Sur scène tu vas retrouver Mellano et Robert le Magnifique, comment vont se réinventer les morceaux ?
« Ils sont déjà réinventés, nous avons travaillé récemment sur l’ajout de la basse et de la guitare pour les versions live et on a commencé quelques concerts. C’est intéressant parce que le dogme de l’album dont je parlais est brisé, mais c’est sur disque que j’avais envie de ça, alors que sur scène je suis ravi de retrouver mes deux amis, où chacun a trouvé sa place. Il y aura deux formules live, celle à trois avec Rob et Olivier, et celle à deux avec Rob uniquement. Dans les deux cas, tout le set est très musclé, pas de temps mort et peu de place pour le côté intimiste qui pouvait caractériser nos anciens live. J’ai envie d’autre chose pour le moment ! »

Vincent Michaud

 

Photo : Roch Armando

« Derrière-moi » (Idwet)
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