Après six ans d’absence discographique, retour de la formation parisienne déjantée avec un avec un troisième album « Maudit français ». Explications sans langue de bois de cette longue pause, de leurs aspirations actuelles et de cette étiquette « rap musette » qui leur colle à la peau…

Imparable pour tout amateur de concert vitaminé, Java squatte les scènes de musiques actuelles depuis plus de dix ans. Phénomène live, le duo du début est aujourd’hui un groupe à quatre têtes qui a su mutualiser ses talents pour emmener le public toujours plus loin. Derrière l’étiquette « rap musette », c’est autant du côté de toutes les musiques fondatrices telles que le jazz, le funk, le rock, le rap, les musiques africaines et sud-américaines que de la chanson française millésimée que Java va puiser son inspiration. Il ne faudrait pas oublier l’élément déterminant qu’est le flow de R.wan, son chanteur, et qui offre cette saveur « titi parisien » délectable. Si « Hawaï », premier opus sorti en 2000, mélange de samples et d’accordéon, a ouvert la voie à de nouvelles fusions, Java n’a jamais appliqué de recette, et dès son deuxième disque studio « Safari croisière », le groupe teste de nouvelles vibrations musicales toujours plus recherchées. Pourtant en 2005, Java s’essouffle, fatigué par des tournées incessantes, et décide de s’arrêter. Alors que l’avenir de la formation reste incertain et que chacun est occupé à ses propres projets (cf. encadrés), ils repartent pourtant sur les routes dès 2006 pour une tournée en compagnie de Winston McAnuff : R.wan et sa Radio Cortex ouvrent le bal, alors que Java le clôture. . Dès lors, ils commencent la préparation de ce troisième album. Avec franchise et gentillesse, ils reviennent, pour Longueur d’Ondes, sur ces dernières années et sur leurs désirs d’aujourd’hui.

Dure alchimie


Vous revenez six ans après « Safari croisière ». Qu’est-ce qui explique cette très longue pause ?

R.wan : Ca ne marchait plus… A l’époque on a commencé à faire des maquettes pour un troisième disque, et puis ça le faisait pas… Est arrivée cette lassitude, cette prise de tête qu’il y a dans tous les groupes.

Fixi : C’est lié à plein de choses ; artistiquement on était un peu essoufflé, on se sentait prisonnier de ce qu’était Java, ce que justement « Safari croisière » n’avait pas réussi à exprimer vraiment. Et puis mener un projet comme Java de la manière dont nous le faisions jusque là était assez épuisant. On faisait beaucoup de concerts, toute notre vie était concentrée dessus. On avait tous évolué et chacun avait besoin d’élargir son éventail. (…) A la différence de beaucoup de groupes, pour nous quatre, Java n’a jamais été notre unique but ou désir artistique. Ce qui fait notre alchimie, c’est que chacun amène sa créativité, de l’air frais venu de l’extérieur. Cela nous permet de nous remettre tout le temps en question et c’est ça qui était positif. Ca n’a plus fonctionné à un moment parce que l’on s’est senti enfermés et que nous avons eu envie d’aller nous ressourcer ailleurs.

Avez-vous eu la sensation, à un moment donné, d’être contraints par une image qui faisait de vous un « produit marketing », notamment par la major chez qui vous étiez alors ?

R.wan : Il y a eu des moments difficiles à l’époque parce que l’on était signé sur un grosse division de Sony (Small, disparu aujourd’hui, ndlr). Ca c’est passé beaucoup mieux lorsque nous sommes allés chez Yelen, un autre label de Sony, mais plus humain…

Fixi : On a été dans une lutte constante avec la maison de disques qui essayait de nous enfermer dans une image marketing « rap / accordéon », parce qu’en y réfléchissant a posteriori, ils nous ont signé avec cette idée en tête. Finalement, on en a pris notre parti ; on ne rejette pas tout en bloc ! Cela nous a permis de sortir du lot avec des éléments basiques, ce qui a été aussi notre force. Seulement nous n’avions pas le sentiment que Sony nous aidait. Il faut quand même avouer que, si cela était vrai pour le premier album, ils nous ont laissé faire ce que nous voulions pour le second…

Bistrol Banto : « Safari croisière » était une sorte réponse à ça. Dans le sens inverse, pour sortir un peu du catalogue, parler d’ouverture, essayer d’aller voir plus loin !

Inédite musique


Vous vous amusez de cette image « rap accordéon » justement sur ce nouvel album : il y a de gros clins d’œil, comme ces interludes qui font varier la musette, du traditionnel à l’électro…

R.wan : C’est bien de jouer avec les clichés, de s’en amuser. Ce qui est important, c’est que l’on puisse toujours avancer et ne pas se retrouver bloqués par une recette toute faite. Il faut que l’on se surprenne nous-mêmes pour que ça marche. C’est aussi pour ça que l’on a tous d’autres projets à coté. Ce qui nous plaît, c’est la recherche de nouveaux horizons et pas le succès prêt à consommer.

Bistrol Banto : Mais malgré tout, ce coté rap musette nous tient à cœur…

R.wan : Oui, parce que c’est la ligne directrice qui conduit Java depuis le début : chercher des racines dans ce qui est notre folklore et inventer quelque chose par rapport à ça avec la musique d’aujourd’hui.

Fixi : Ce qui, justement, ne se résume pas au rap musette ! C’est un aspect de la chose, mais notre travail n’est pas basé sur le rap et la musette. C’est fondé sur un truc humain, sur la recherche d’une musique qui est reliée à nos racines. Le côté rap musette a pris le dessus parce que c’est un cliché fort qui a permis aux gens de nous identifier. Dans notre nouvel album, pour prendre un seul exemple, nous avons invité Jérémy Couraut du groupe toulousain Bombes 2 Bal et son violon sabot : c’est encore un autre aspect du folklore qui est difficilement saisissable mais qui appartient aussi à la musique française, celle du Sud-Ouest que nous avons intégré à des morceaux en trois temps hip hop avec de l’accordéon. C’est une recherche globale.

R.wan : Nous avons fait pas mal de recherches sur le folklore et nous avons eu l’occasion de rencontrer des gens très intéressants comme Claude Sicre (du groupe occitan Fabulous Trobadors, ndlr). Il nous expliquait que la perte des identités régionales datait de l’époque durant laquelle on a essayé d’uniformiser la culture française, ce qui a abouti à la disparition d’une multitude d’instruments. En tant que Parisiens, on ne s’en rend pas vraiment compte, mais par rapport à d’autres pays comme le Brésil, ou même l’Angleterre ou les Etats-Unis, notre folklore a presque été effacé. Et l’accordéon a été une résurgence de ce que pouvait être le folklore dans les années 30 et après-guerre, mais qui, à force d’être stigmatisé, a été sclérosé… Notre point de vue n’est pas du tout passéiste, mais davantage politique : relever les éléments musicaux identitaires du folklore français, retrouver nos racines pour avancer vers une musique inédite ! Notre force est d’être proche de nos racines pour rester ouverts sur celles des autres et de pouvoir les faire voyager. C’est ce qui fait qu’avec Java on a pu tourner à l’international. Parce que quand on arrive à l’étranger, on a quelque chose à donner qui vient de chez nous. Et c’est ça qui est important.

Un groupe à part entière

Pour vous, le Java de 2005 est-il le même que le Java millésime 2009 ?

Fixi : Non, c’est très différent. On a tous évolué avec nos instruments et dans notre personnalité. Nous nous sommes affirmés, il y a des personnages qui commencent à émerger de chacun de nous. Ce qui a le plus changé, c’est qu’aujourd’hui nous sommes un groupe à part entière. Alexis et Pépouse, de par leur travail musical et notre relation, se sont pleinement intégrés à Java, alors qu’auparavant il s’agissait plus d’un duo entre R.wan et moi.

R.wan : Etant donné notre ligne directrice, on évolue en permanence. Java est une sorte de quête sonore, de réalisation d’une entité avec un son qui lui est propre. Le projet se suffit à lui-même : l’important, c’est le partage humain, c’est ce que chacun va apporter. Et le disque qui sort aujourd’hui n’est qu’une photo à un moment donné, mais cela ne veut pas dire que l’on a terminé le travail. C’est une étape, voilà tout.

Fixi : Pour revenir au folklore et ce qu’est Java, il y a des moments dans le disque, mais aussi en concert, durant lesquels on a le sentiment d’attraper ce que nous cherchions. Ce sont ces instants où il y a une fusion entre la mélodie, le rythme et le texte. Mais c’est très fugace !

La langue des idées

Une alchimie plus difficile à atteindre sur disque ?

R.wan : Pour arriver à cette « perfection », il faudrait que j’invente une autre sorte de langage pour coller encore plus au côté transe, immédiat, des morceaux. Parce que c’est ce que l’on recherche dans Java, que ce soit dans le rythme, dans cet aspect brut. Il faudrait que je puisse sortir de l’éducation musicale que j’ai eue et même de l’éducation par rapport au langage, aller plus loin… Chanter en français, ce n’est pas facile, c’est une lutte permanente, et je l’ai bien ressenti pendant l’écriture de ce disque ! Cette langue n’est pas rythmique, c’est un langage qui a été façonné de façon à en faire une langue littéraire. On évoquait Claude Sicre qui, comme André Minvielle (chanteur de scat français, ndlr), est pour moi un degré au-dessus puisqu’il a su inventer un langage à lui qu’il mélange à l’Occitan… Moi je suis Parisien, à part l’argot, je n’ai aucune autre référence ! Et la musique ça sert aussi à ça : s’évader, utiliser une langue que l’on ne parle pas tous les jours, ouvrir des portes… C’est marrant parce qu’il y a plein de morceaux que je n’arrivais pas à faire. Du coup, je les faisais en yaourt et cela ouvrait immédiatement de nouvelles voies. Mais dès que j’essayais de le traduire en français, ça ne sonnait plus pareil et tout restait à faire.

Dans « Ouais », tu as cette réplique R.wan : « J’avais déjà tout dit sur mon premier album ». Qu’est-ce que cela signifie ?

R.wan : C’est un morceau second degré qui parle des clichés avec lesquels on joue. Quand j’écris, j’alterne les phases lyriques et celles où je ne vois pas le but de tout ça. Parfois, j’ai l’impression d’être dans une lutte sans fin avec le langage. L’impression que la démarche intellectuelle de vouloir écrire des textes n’aura jamais le rendu voulu sur la musique. Ce que je veux dire par là, c’est que la facilité, la sincérité d’un premier disque ne se retrouvent jamais ensuite ; être simple demande beaucoup, beaucoup d’efforts après ! J’aimerais que l’on réussisse à faire un disque pop où le chant s’inscrive pleinement dans la musique. Mais c’est presque impossible à faire avec le français qui est une langue des idées quoi qu’on veuille en faire.

Au final, que voudriez-vous que soit ce nouveau Java ?

Fixi : On voudrait surtout que cet album, comme « Hawaï », apporte quelque chose et fasse du bien aux gens. Que l’on ait le sentiment d’avoir gravi une marche de plus dans notre histoire, que nos recherches aient abouties à une nouvelle étape, que le public comprennent et y adhère. On voudrait aussi passer de bons moments, faire de bons concerts.

Caroline Dall’o
Photo: Marie Delagnes

« Maudits Français » – Makasound


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