Arnaud Fournier / Arnaud Rivière

La soirée noise expérimentale.

 

Le mercredi 3 décembre à l’Inconnue à Talence se jouait la promo de la semaine: deux Arnaud pour le prix d’un.

 

Arnaud Fournier, membre du groupe Hint, formé à Angers dans le début des années 90, a évolué de ses appétences plus indus noisy expérimentale vers un expérimental rock qu’il présente seul sur scène pour son premier album « 100% Black Puzzle » dont le nom rappelle justement le premier album de Hint en 1995 : « 100% white puzzle ». Pour en avoir discuté avec lui il s’agit bien d’un écho et non d’une opposition puisqu’il se sentait dans le même « mood », les deux opus étant un nouveau départ.

 

Ce soir c’est le second concert solo d’Arnaud Fournier sur cet album, juste après celui du Trabendo le 24 novembre dernier en 1ére partie de « The young gods ». Il multiplie actuellement les dates et sillonnera les routes jusqu’à février pour divers projets avant de revenir courant mars pour la suite de la tournée « 100% Black Puzzle ». cet amoureux de la scène a notamment collaboré avec Ez3kiel en 2009 avec Hint, a joué au sein du groupe La Phaze pendant 25 ans, et est tourman et occasionnellement trompettiste pour Déportivo pour n’en citer que peu.

 

Seul face à la salle, sa Fender Jazzmaster comme jouet central, il jongle à loisir entre son mixer et ses pédales. Y ajoute de l’électro puis une trompette suave, presque lointaine, avant de reprendre sa gratte pour faire éclater le tonnerre telle des boîtes à orage, dans ce climat nimbé de fumée où l’on entendrait presque les bruits étouffés de la vie dans la jungle équatoriale tellement cet ensemble invite au voyage. On pose ses idées à l’entrée et nous assistons à cette prestation sensorielle dans laquelle on peut s’abimer petit à petit dans des rêveries d’ailleurs.

 

Lorsque les arrangements se font échos, que les boucles sonores s’installent, que le fond est tissé et que la guitare s’immisce de façon serpentine le long de mélodieux riffs, on se rappellerait Gilmour lors du live à Pompéi en 72 quand les Floyd étaient plus dans l’expérimentation que dans l’idée que le rock donnait. Son set technique n’a rien de simple, lui aussi précipité dans la recherche d’un ailleurs. Ça et là, autour de lui, un ventilo se retrouve accroché au manche d’une guitare jouxtant quelques pédales d’effets et un micro qui se retrouve scotché à quelques ustensiles. Une trompette fait concurrence à un sax posée près d’un ordi relié à plusieurs effets.

 

Pour l’ambiance nous sommes servis. Le fond diffusé sur les morceaux remplit l’espace. Ses basses tremblent dans nos poitrines et peuvent s’apparenter à des chutes d’eau, des bruissements de papillons, des échos allant et venant sur les parois d’une grotte, du bruit assourdissant du silence d’une nuit d’été, de la pluie. Si le fond diffus cosmologique avait ressemblé à cela il y aurait eu plus d’appétence pour la cosmologie. Le sax vient se poser, raisonnant tel un son que l’on entendrait à travers l’espace encombré d’une forêt dense dans laquelle nous errerions. Un peu comme si nous assistions de façon involontairement indiscrète au soliloque privé d’un musicien s’étant enfoncé dans cet univers débordant pour trouver la solitude. Un concert intimiste et inattendu tant sur le point du ressenti que de la découverte.

 

Changement de scène si on peut dire car pendant que le backline d’Arnaud (le premier) se défait, celui d’Arnaud (le second) se monte, se scotche en plein centre de la Salle. « Et au milieu coule une Rivière » aurait-on à l’esprit. Pourtant sous son semblant calme, le cerveau d’Arnaud Riviere bouillonne d’idées, de sons, d’essais, de mise en application et en scène de tous les sons qu’il peut trouver.

 

Débutant son set par le grincement de sa chaise pivotant sur elle-même, la suite ressemble à un va et vient de canaux radio qu’il balaye tel un ingénieur un peu perché sur une table remplie d’outils et d’instruments allant du vieux joystick à une platine maltraitée et surement moulte fois réparée en passant par des ressorts et des branchements improbables de modules d’effets.

 

Le tout sonne comme un fond d’ampli qui capterait mal les ondes espagnoles (les guitaristes du sud-ouest comprendront) tout en grinçant comme un branchement de jack à moitié dessoudé. C’est dissonant au premier abord mais celui que l’on prendrait pour un bidouilleur n’en est pas un. Il y a un sens à ses créations, une structure, certes propre à son imaginaire mais présente. Il se lève, se tourne, tout en continuant d’appuyer sur des boutons épars et demande à l’ingé son derrière de monter le son de la ligne 2 et 4. ses pieds appuient avec frénésie sur des pédales qu’il regarde par intermittence pour s’assurer du bon canal choisi. Dans ce son que l’on pourrait prendre comme une chanson mise à mal par un transistor dont les enceintes font des faux contacts, il y a son son, son idée du son, son envie du son et de ses expérimentations. On s’attendrait à l’entendre s’écrier  » ça marche, je l’ai trouvé, il est là ! » en se levant d’un bon les yeux écarquillés tel un chercheur ayant découvert l’âme de son travail dans ses diverses investigations.

 

Dans le petit prince il aurait eu sa propre planète, seul au milieu du cosmos à tester l’écho des sons projetés vers les astres. Le voir à l’œuvre est drôle et intéressant. On a envie de savoir ce qu’il cherche. Une balance en métal bascule sur le bras du mange-disque et fait ressortir des échos de grésillements qu’un bouton vient faire taire, qu’un autre vient transformer en larsen et le son passe d’une enceinte à l’autre. C’est le chaos de la stéréo réorganisée.

 

Il s’amuse au milieu de tout cela à jeter des plateaux métalliques au sol dans lesquels des petits jouets faits à partir de piles 9 volts branchées malgré elles a des ports USB ou des moteurs, dansent en vibrant dans un écho de batterie de cuisine. Nous sommes dans la période industrielle post moderne d’un peintre mélodique d’une usine de pétrochimie orgasmique. Rien n’a de sens et tout en a. Nous glissons d’un monde à l’autre, la radio se brouille, nous perdons le contact, la liaison est mauvaise, les dimensions se distordent et tout se compresse puis les déformations, l’étirement des sons comme spaghettifiés sur l’horizon des évènements. 2001 l’odyssée de l’espace en version auditive racontée par HAL s’il avait perdu des cartes mémoires en route et toute sa bibliothèque de langage. « Bon dieu c’est plein d’étoiles » me vient soudain en tête et c’est la contemplation oscillatoire du vide que l’on se surprendrait grâce au hasard coordonné d’outils toujours plus incongrus à enfin voir rempli de sons s’entrechoquant les uns aux autres.

 

Vous l’aurez compris, d’abord surpris puis conquis, je suis content d’être venu ce soir en néophyte à l’esprit ouvert pour m’éveiller l’espace d’un instant pendant ces deux superbes prestations, au voyage intérieur que mon imagination a enlacé, guidée par les coordonnées mélodiques de ces deux artistes.

 

Texte : Jason Pinaud – Photos : Carolyn Caro

 

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