French Cancan #2
French Cancan propose aux acteurs du monde de la BD de parler de leur rapport à la chanson française. Pour ce deuxième épisode, Longueur d’Ondes rencontre l’âme bien née, Marguerite Boutrolle, autrice d’un thriller remarquable, De bonne foi, qui vient de paraître chez Dargaud. Entretien tout en sensibilité et en bas de son atelier bastillois.
Quel est ton rapport à la chanson française ?
J’aime la chanson française contemporaine notamment Theodora ou Disiz. La chanson française pour moi, c’est de la poésie. Il faudrait faire une bd pour chaque chanson, non ? (sourire). Par contre, au moment de l’écriture, c’est impossible pour moi d’en écouter sans me déconcentrer.
Dans De bonne foi, on croise les chansons de Michel Fugain et de Lio…
On est dans les années 70. Lio, je connais ses tubes, moins ses albums mais j’adore l’icône féministe, son charisme, ses propos sur l’avortement. Je cite Banana Split dans ma BD mais apparemment, on m’a pointé que c’était anachronique ! Le disque serait sorti un peu après.
C’était moi !
Ah ah ! A deux mois près, On était bon ! Bon, en tout cas, mon album se passe en 1979 et je voulais que Lio y soit.
Tu achètes des albums ?
J’ai 31 ans et j’ai des souvenirs d’enfance des étagères sur mesure faite par ma mère. J’écoutais des albums quand je vivais avec elle, maintenant c’’est les plateformes. Ceci dit, pour De bonne foi, j’ai réécouté des albums, notamment ceux de Michel Jonasz avec dessus « Les fourmis rouges » ou « La boite de jazz ». Ce sont de superbes poèmes. Ah ! et aussi les albums de Françoise Hardy avec « Mer » et « La question ». J’écoute aussi beaucoup de jazz pour me perdre dans les enchainements de notes. Mes amis m’envoient pas mal de playlists, mon mec écoute pas mal d’ambient, je me nourris de tout ça en fonction de mes besoins.
Les grandes figures comme Bashung ou Gainsbourg ?
Oui, je les ai beaucoup écoutés chez mes parents, et je les aime toujours. Maintenant Gainsbourg, il y a aussi beaucoup de choses qui viennent ternir la vision que j’ai de lui.
Le débat l’homme/l’artiste ?
Je trouve que cette question est trop clivante. Elle ne se pose que lorsque l’artiste se transforme en monstre, notamment avec des viols ou des meurtres. Avant le passage à l’acte, c’est encore autre chose. Moi, je ne me reconnais pas dans les appels au boycott. Je préfère tenter de comprendre l’artiste, la musique c’est comme des couleurs : on ne peut pas les ignorer. Pour moi, c’est impossible de séparer l’homme de l’artiste, la question est surtout de savoir si l’on peut l’écouter ensuite de la même façon.
Gainsbourg n’était pas un criminel…
Non, bien sûr, mais on parle de son rapport aux femmes, de son ambivalence. Bashung aussi. Et Noir Desir. Ma mère avait tous leurs disques. Après la mort de Marie Trintignant, elle ne les a plus écoutés et moi non plus.
Tu vas en concert ?
J’y vais quand mes amies m’y trainent parce que je n’aime pas la foule J’ai vu récemment Theodora ou Raye, c’était exceptionnel. Maintenant, je suis un chat d’appartement (sourire).
Entrevue : Bruce Tringale
De bonne foi
Dargaud- 240 pages – 26 €

Avec ce troisième album et sa couverture de belle composition, Marguerite Boutrolle, 32 ans, fait montre d’une sacrée inspiration pour ce thriller ouvertement Chabrolien : un huis-clos entre un malfrat sachant sa réédition impossible à cause de madame Guillotine, et une jeune étudiante bourgeoise qui va découvrir que déjà, la lutte des classes s’est immiscée dans les interstices de son enfance. S’ensuit un dialogue passionnant entre deux personnages qui par leur lucidité et leur libre arbitre échappent au syndrome de Stockholm et dissertent sur la violence sociale, ses origines de classe et son devenir auquel s’ajoute un secret de famille venant boucler la boucle. Malgré des anachronismes mineurs (Lio qui chante « Banana Split » à la télé française alors que le disque n’est pas encore sorti, l’emploi du terme « Baladeur » pour désigner « Le Walkman » qui apparaîtra sous l’égide de François Léotard), le lecteur est happé par les tenants et les aboutissants d’une histoire bien trop courte en dépit de ses 200 pages, qui se dévorent en quadrichromie et fort d’une belle reconstitution des seventies : débats télévisés, discours abolitionniste de Badinter, et Supertramp en K7 audio. Écrire un thriller intérieur sans violence, sang ou viol de son personnage féminin, n’est pas à la portée de tous et Boutrolle entre la main dans le nez dans la cour des grandes.