BETTY BONIFASSI en entrevue - Longueur d'Ondes ©Michel Pinault

Mama soul

Reconnue pour la voix soul-blues derrière Les Triplettes de Belleville, pour le tube “No Heaven” de DJ Champion, pour son binôme dans le groupe Beast et pour ses deux albums solo, Betty Bonifassi est déjà bien établie au Québec. Malgré le succès, il y a ombre au tableau.

Les iniquités, les injustices et le sentiment d’exclusion sont les thèmes des derniers enregistrements de la Française immigrée depuis deux décennies au Québec. Coups de gueule d’une femme qui n’a pas la langue dans sa poche : attention ça écorche !

L’individualisme qui se traduit en incompréhension, voire en intolérance : « C’est la raison pour laquelle j’ai fait un projet sur l’humain noir africain. Je suis désolée mais le continent le plus raciste envers eux, c’est l’Amérique. J’ai entendu bien des blagues de la part des francophones sur les Noirs ; même si on veut jouer l’humour au 24e degré, ça reste du racisme et de l’ignorance. Je suis friande d’humour et aussi décalé qu’il soit, j’adore ça, mais visiblement, un fossé s’est creusé entre les peuples et j’ai honte pour tout ce qu’on leur fait vivre. »

Un isolement made in Québec : « La langue politicienne est une sorte d’isolement, l’incompréhension d’autrui en est une autre. Nous sommes un pays d’immigration, alors c’est très facile d’être isolés quand le continent Nord-Américain s’est construit comme ça. Je trouve donc qu’il y a beaucoup de solitude au Québec, beaucoup de chaleur humaine aussi, et ce n’est pas paradoxal ; cette chaleur cache quelque chose d’énorme ! »

L’analyse comportementale d’une nation vue d’un autre œil : « C’est la tare que chaque immigrant vit : se faire regarder, comme si on avait enlevé le travail de quelqu’un d’autre. Ce qui est faux, je n’ai enlevé le travail à personne. On m’a engagée parce que c’est moi que l’on veut entendre, c’est la beauté de l’Art, j’avais cette légitimité ! Je ne dis pas que le peuple québécois n’est pas accueillant, il donne la parole, mais s’il a le malheur de vous juger, il peut vous coller solidement une étiquette. L’énergie du Québec est formée de clans, construits par la peur… C’est en tout cas ce que je ressens. Je viens de la Méditerranée, quand on a fait un plat de farcis niçois, la première chose que l’on fait c’est “toc-toc-toc” chez le voisin et tiens une assiette ! La première fois que je l’ai fait à Montréal, on m’a refermé la porte au nez. Je suis restée avec mon plat et je me suis dit : “Oh putain, ça va être dur ici”. J’ai perdu mes repères d’hospitalité ; quand on veut prendre contact et échanger dans un endroit dont on ignore les règles, ce n’est pas évident. »

La vision créative au féminin : « Le projet initial, qui m’a été refusé, était de faire un album double sur les années 20 ; d’un côté les mentors comme Piaf, Django, toutes ces folies-là et de l’autre côté, les chants d’esclaves. Ça aurait été fou mais ils n’ont pas compris. Que voulez-vous, les femmes avec des idées, encore aujourd’hui, ça ne passe pas. Je vais être très indécente avec ce que je vais dire, mais si ça avait été Patrick Watson, cette idée on en parlerait encore aujourd’hui. Malheureusement, je suis Bonifassi, encore une étrangère à Montréal 20 ans après… »

Le répertoire d’Alan Lomax : « J’étais dans une médiathèque et j’ai été subjuguée par le travail de Lomax lorsque j’ai découvert un premier enregistrement de chants d’esclaves. Je me suis dit : “Incroyable, j’entends Marvin Gaye, Billie Holiday, Betty Smith, Motown et toute la montée en puissance de la culture noire !” De là l’idée de faire un triptyque a germé, comme un opéra en trois actes. Le premier (Betty Bonifassi / LA-be) est la cassure du coquillage, c’est la sortie en plein jour de cette horreur, la colère et la rébellion. Le second album (Lomax), plus épuré avec son approche acoustique, c’est le mysticisme du projet. Le surdoué Jesse Mac Cormack a fait des miracles à sa réalisation et aux arrangements ! Le troisième volume sera pas loin du funk de la Nouvelle-Orléans. »

L’avenir de l’industrie musicale : « Aujourd’hui, il faudrait modifier les contrats et protéger les artistes. L’industrie ne sait pas où elle va, parce qu’elle ne crée pas de musique, elle crée de l’administration autour de la musique ! On doit changer ces choses-là, car ça entraîne moins de diversité, moins de gens qui prennent des risques et qui sortent leurs tripes. » À méditer !

 


Lomax

L-A be / Spectra / Hi-Lo

BETTY BONIFASSI en entrevue - Longueur d'OndesPlongée une seconde fois dans le répertoire des déportés africains, la chanteuse donne sa voix aux oubliés avec des chants d’esclaves, appuyée par l’ouvrage d’anthropologie de l’ethnomusicologue Alan Lomax. Ce document audio revisité par l’artiste montréalaise d’adoption souligne toute la richesse culturelle de ce qu’allait devenir le jazz, le blues et la musique soul américaine. Réchauffé du premier album paru en 2014 ? En quelque sorte. Mais les versions épurées aux arrangements pour guitares et orgues, coréalisées par Jesse Mac Cormack, donnent un ton intimiste à l’enregistrement qui rend un vibrant hommage à cet héritage musical inégalé.

>> bettybonifassi.com

Texte : Pascal Deslauriers
Photo : Michel Pinault