La Pieta en entrevue dans Longueur d'Ondes

Bonjour Tristesse

Beats hip hop, textes méchants, voix slam, La Pietà fracasse rock et rap,puise dans sa propre existence pour mieux divulguer l’universel. Derrière cette évidence se niche cependant le parcours de toute une vie. Très secrète par crainte de l’exposition, La Pietà accepte ici de se dévoiler. Un peu.

La Pietà ne surgit pas de l’inconnu. Compositrice de nature, elle agrippe une guitare à quinze ans, puis, après avoir œuvré au sein d’un groupe, se lance, en 2012, dans une première carrière solo (sous une identité qu’elle souhaite désormais garder secrète). La Pietà en conserve aujourd’hui un sentiment amer : « Je fais de la musique depuis une quinzaine d’années. Il y a eu pas mal d’aventures, dont une avec une maison de disques qui ne s’est pas très bien passée puisqu’elle m’a rendu mon contrat (ce qui arrive à beaucoup d’artistes). Évidemment, quand tu es en plein développement de ton projet et que tu essaies de sortir un album, cela devient compliqué. Du coup, j’étais un peu perdue, tout simplement. À cette époque, je m’étais dit que j’allais arrêter la musique, que j’en avais fait le tour. Car même si je prenais du plaisir à jouer, le côté business me déplaisait. J’ai donc stoppé ce projet pour partir vers autre chose… Mais on ne peut jamais choisir d’arrêter ou pas la musique ! »

Un long retour

Quitte à opérer un véritable break, autant changer de région et se reconstruire ailleurs. Pour la Parisienne La Pietà, abandonner la musique exige également une véritable cure de jouvence loin de la capitale, dans le Sud : « Je voulais une vraie cassure dans ma vie car je me sentais en ruine. Mais je suis habituée à renaître de mes cendres. Pour créer quelque chose de nouveau, il me fallait détruire tout ce que j’avais fait auparavant. Pour digérer et n’en retenir que le positif. Quitter Paris pour rejoindre le Sud me permettait d’entamer une nouvelle vie. Je n’étais pas allée au bout de mon rêve de la musique, mais j’ai été au bout d’un autre : habiter là où le ciel est bleu et où la mer se voit tous les jours. » Y a-t-elle trouvé une forme d’apaisement ? « Oui : être en paix avec soi-même permet de se reposer l’esprit. »

Difficile néanmoins d’échapper à la fièvre musicale car en 2014, s’il n’est pas encore question pour la musicienne d’à nouveau retourner dans l’arène sous un nouveau nom, son quotidien est tourné vers une boite de management artistique qu’elle vient de créer. « Ma vision de la musique, à ce moment-là, n’étais plus la même que lors de mes vingt ans, explique-t-elle. J’avais appris les rouages : comment et pourquoi vendre de la musique ? Quels sont les droits des artistes et des labels ? Comment communiquer ? Car être artiste ne consiste pas seulement à écrire des chansons, il faut également comprendre le métier et vendre soi-même sa musique. D’où la naissance de cette boite ». La Pietà endosse-t-elle le rôle de marraine pour certains jeunes artistes ? « Je ne voulais pas que cette maison ne serve que mes intérêts. Et si je n’avais pas travaillé dans la musique, j’aurais été prof ou instit’ car j’aime l’idée de transmission. Là, je souhaitais aider d’autres artistes à ne pas commettre les mêmes conneries que moi, à éviter les pièges. »

Ce qui n’empêche pas La Pietà, dans sa chambre transformée en home studio, de composer des nouveaux titres, en secret, pour le simple plaisir, sans envisager une quelconque sortie. « Je ne voulais plus être sur le devant et endosser le rôle de chanteuse (car, d’une certaine façon, il s’agit d’un rôle). De plus, j’en avais marre d’écrire des chansons sur le modèle guitare / voix – ce que je faisais depuis des années. Un pote m’a filé un logiciel de son et je me suis achetée une carte son et un petit clavier pour élaborer des maquettes toute seule. Cela m’a permis de composer des nouveaux titres, d’expérimenter. Je cherchais une couleur, un type d’arrangement. Mais je refusais de faire écouter le résultat ! Sylvain Briat, un ami guitariste / arrangeur, me harcelait afin d’entendre ces maquettes. Et en 2015, j’ai craqué ! Il a adoré et s’est proposé de bosser le son, de pousser plus loin mes compos. Je lui ai envoyé une session, il a fait un essai, j’ai trouvé le résultat super mais je n’ai pas répondu. Cela m’effrayait d’avancer dans ce projet. »

À force d’insistance, Sylvain convainc la musicienne d’entrer en studio pour enregistrer un EP. Sept titres en ressortent. Enthousiasmée, elle commence à réfléchir à une identité visuelle, à une forme de concept associant musique et littérature (la plupart des textes provient d’un roman qu’elle a commencé à écrire). Le tout sous le nom de La Pietà. Référence explicite à Michel-Ange ? « Pour dire vrai, je possédais un nom préparé depuis longtemps : Bonjour Tristesse (d’après le livre de Sagan, que j’adore). Sauf qu’au moment de lancer le projet, un youtuber du même nom (très doué) est apparu, avec des milliers de vues. La Pietà est donc venue assez vite. D’abord parce que ma première passion est le dessin. Ma mère m’emmenait chaque année en Italie où j’y faisais des croquis de sculptures. Celle que je préférais était La Pietà. Ensuite, de nombreux textes étaient liés à la condition féminine, à la sexualité, à la mère, au statut de Sainte et de pute. Je réfléchissais au positionnement de la femme et de la religion dans notre société. La Pietà voulant dire, en latin, “La Mère Douloureuse”, je trouvais que cela réunissait l’ensemble de mes questionnements. »

Force de frappe

En 2016, La Pietà édite deux premiers EP (les suivants paraîtront début 2017) qui montrent une artiste en pleine possession de sa hargne. Sur une base électro, presque dance en termes de rythmique, La Pietà, dans un phrasé slam rentre-dedans, y balance un déluge de mots crus, violents, castagneurs. Loin de la provocation, une profonde nécessité se dévoile, voire une forme d’universalité. Une musique sans filtre ni joliesse, en prise directe avec les tripes. « Dans mes textes, j’aborde toujours des choses autobiographiques, admet-elle, bien que je ne parle que rarement de faits précis. J’évoque surtout des émotions face à un événement plutôt que l’événement lui-même, avec le moins de tabous possibles, d’où parfois un aspect trash. Il y a peut-être chez moi un premier degré un peu lourd, mais j’apprécie le fait de se prendre de la noirceur dans la gueule. »

Loin du rock, La Pietà se rattache à un fascinant (et plutôt neuf) croisement entre attitude punk et intransigeance rap. La renaissance de cette musicienne ne viendrait-elle pas du hip hop ? « Cette nouvelle façon de composer sur mon ordinateur m’a libérée de la guitare. J’ai beaucoup plus écrit à la manière d’un rappeur, avec beats et instrus puis en posant des textes dessus. Le hip hop m’a beaucoup influencée, oui. Je viens de la chanson française et du grunge. Ces dernières années, je suis revenue vers le chant français, donc vers le rap. Je trouve qu’en ce moment, les rockeurs sont de moins en moins subversifs. Le rock ressemble à une norme, avec souvent un chant en anglais qui ne sert qu’à camoufler le vide du propos. Je trouve aujourd’hui bien plus de fond et de propos dans le hip hop. »

 

 

En photo et vidéo comme sur scène, La Pietà avance masquée. Comme une façon de remettre les compteurs à zéro, d’entamer un nouveau cycle musical sans rameuter les souvenirs du passé. La Pietà : « Je ne voulais pas retourner dans la cage aux lions avec ma gueule et mon background. Il s’agit d’un nouveau projet, d’une page blanche. Ce qui ne veut pas dire que je vais toujours garder le masque, mais commencer ainsi me semblait important. Le titre “La Moyenne”, qui est le premier single, est certes un morceau très personnel mais je souhaitais qu’il puisse parler à n’importe qui, que chacun y trouve une identification. Le masque renvoie ainsi à cette idée que nous pouvons tous être cette moyenne, que nous sommes tous La Pietà. »

Cash et particulièrement fédérateur, “La Moyenne” s’apparente effectivement à un déclic pour La Pietà, à une validation du projet. Et le tout début de l’aventure : « C’est le titre qui me semblait le plus proche de ce que je voulais faire, au niveau sonore et textuel. L’été 2015, j’ai décidé de tourner un clip, de créer une page Facebook et un site Internet. Les retours positifs m’ont encouragée à foncer ! De fil en aiguille, un tourneur s’est intéressé au projet. Face au fait accompli, j’ai accepté de reprendre la scène. Avec deux amis musiciens (Chris et Virgile) nous avons commencé à construire le set en janvier dernier, pour un premier concert en mars. »

Reste la question de la féminité dans l’actuel rock français. Débat un peu schématique mais qui, face à la profusion de musiciennes et chanteuses de plus en plus engagées (explicitement ou pas), mérite la question. La Pietà, à l’instar de sa musique, ne s’encombre d’aucune politesse, droit dans la viande : « Mon projet est féminin car je suis une meuf, c’est tout ! Peut-être que cette actuelle sensation de posséder de moins en moins de droits incite quelques nanas à ouvrir leurs gueules, mais je n’en vois pas tant que cela. Ou alors c’est emballé dans un beau paquet. On dit parfois de moi que je suis “vulgaire” et cela depuis longtemps. Mais dirait-on la même chose d’Eminem ? L’est-il moins que Nicki Minaj ou Virginie Despentes ? » La Pietà trouve cependant ses origines dans l’école Courtney Love, une auteure définitivement bienfaitrice pour toutes les filles des années 90 : « J’étais ado et mal dans ma peau, je me voyais moche. Puis j’ai lu une interview de Courtney. Elle espérait que sa musique donnerait envie à toutes les nanas adolescentes de prendre une guitare plutôt que d’aller voir jouer les mecs en répète. C’est ce que j’ai fait. Se jeter par terre n’était pas réservé qu’aux mecs ! »

La Pietà, loin d’un quelconque discours féministe, prône le réalisme urbain, le quotidien trivial. Où comment transformer le “je” en “nous”. Un message vital, une démarche essentielle. Une musique qui rassure et emmerde les carcans. La Pietà, comme elle le dit, « c’est vous, c’est moi ».

>> jesuislapieta.com

Texte : JEAN THOORIS
Photos : CHRISTOPHE CRENEL

Shooting : Grand Train / Allo La Lune

 

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