Mutants composés

Choristes de Yael Naim sur l’album Older, finalistes du radio-crochet de France Inter, ou encore sensation des dernières Rencontres Trans Musicales de Rennes, 3SOMESISTERS détricotent les formes polyphoniques et tissent une étonnante électro-pop d’élévation, érudite et indocile. Une nouvelle Messe pour le temps présent, mais beaucoup plus chamanique.

3SOMESISTERS entrevue Longueur d'Ondes N°77 - Photo: Sarah Bouillaud

Sophie Fustec, a.k.a La Chica quand elle est seule sur scène, originaire du Venezuela et fille de Belleville. Florent Matéo, Toulouse et Espagne, formé au CIAM de Bordeaux, chanteur de Flawd. Bastien Picot, La Réunion, lui aussi formé au CIAM, son premier EP solo s’intitule Pieces of a man. Anthony Winzenrieth, Metz, diplômé du CMCN de Nancy, guitariste notamment de Flawd.

Bien plus qu’un ménage à trois, 3SOMESISTERS est une partie carrée, une orgie d’influences et de désirs. Au départ, ils n’étaient pas quatre, d’ailleurs. Mais six. Au moins. Ils reprenaient alors les tubes dance des années 90 à la sauce jazz, renouant avec le « close harmony », que les Andrew Sisters ou The Chordettes ont porté au firmament. « Les covers, c’était un terrain de jeu très amusant, reconnaît Sophie. Assez naturellement, il y a eu le besoin de s’exprimer avec des moyens plus modernes. Il y avait une envie de création à partir des aptitudes de chacun, de nos différentes cultures. Une envie de faire un son nouveau à quatre. Un mélange de nous tous. On ne voulait pas faire un énième groupe pop-rock. On voulait qu’il y ait une recherche, une architecture particulière. » « La polyphonie, dans l’esprit des gens, c’est un peu poussiéreux, un peu ringard. Il fallait donc penser autrement pour en faire quelque chose d’actuel, se rappelle Anthony. C’est un décalage que l’on a voulu creuser dès le début. »

Les réminiscences de chants tribaux, de rituels monothéistes, de matines et de laudes se frottent à l’héritage transgressif glam et aux savoir-faire drag. 3SOMESISTERS ne craint pas l’impureté du mélange, au point d’incarner sur scène des créatures, des exagérations d’eux-mêmes. « On joue toujours avec les frontières, les genres et la gêne que ça peut susciter, résume Bastien. Mais attention, on ne peut pas parler de transgenre parce que c’est un parcours de vie qu’aucun d’entre nous ne connaît. C’est quelque chose de tellement peu anodin qu’il faut l’évoquer avec prudence. On n’est surtout pas dans la récup’. » « En fait, nous sommes plutôt « no genre » que « transgenres », précise Sophie. On est tout à la fois féminin et masculin. Je peux aller chercher des graves et de rauques très masculins et Florent et Bastien peuvent aller chercher des voix beaucoup plus féminines, plus douces. Tous, nous avons été influencés par des personnalités qui jouaient avec les frontières, qui les troublaient : Freddie Mercury, Grace Jones – terriblement androgyne et ambiguë -, David Bowie qui a travaillé avec Leigh Bowery [performeur et styliste queer australien]. Ça a suinté d’un peu partout dans notre musique, forcément. »

 

 

Jusque dans leurs tenues et leurs attitudes sur scène, d’abord très marquées par la culture drag (perruques, costumes bricolés, jeu sadique avec les spectateurs). 3SOMESISTERS faisait alors sien les mots de René Char : « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience ». Pour leur première mue (et leur premier EP Cross), la plasticienne Jane Brizard leur a créé des toques bleue Klein et un maquillage inspiré de Picasso et du kabuki ; la graphiste Lia Seval leur a confectionné des chasubles noires et blanches, futuristes et ethniques à la fois. Pour leur nouvelle métamorphose, elle leur a façonné des costumes en jeans, du « streetwear liturgique », assortis de grands chapeaux ronds provençaux. « Ils forment comme des auréoles. Grâce à eux, nous ressemblons encore plus à des icônes, confie Florent. Et comme toutes les auréoles, ils nous protègent également. Enfin, ce sont des chapeaux de paille. Comme un autre clin d’œil à Rope, au chanvre de la corde. C’est un peu mystique, mais c’est aussi ça, 3SOMESISTERS ! »

« La musique, les costumes, la scène, le rapport avec le public… nous sommes toujours en évolution. Il y a bien sûr une difficulté de passer d’une salle de 200 spectateurs à des scènes beaucoup plus grandes ; il y a une masse de travail à fournir pour ne rien perdre de notre projet. C’est l’enjeu des prochaines semaines, admet Anthony. Nous devons sans cesse nous adapter. C’est ce qui nous plaît. Nous sommes intranquilles de nature. Parfois, nous arrivons sur scène, nous ne sommes pas prêts, nous ne sommes pas à l’aise et pourtant, nous faisons nos meilleurs concerts. La contrainte nous libère ; elle nous permet de nous dépasser. »

Site des 3SOMESISTERS

Texte : SYLVAIN DEPEE
Photo : SARAH BOUILLAUD

 


 Rope

Autoproduit

« Fall apart » + « Hold tight ». (« Tomber en morceaux, se désagréger » + « Se cramponner, résister »). Rope ne se compose que de deux morceaux, deux hymnes à l’empouvoirement. Il chante la délivrance autant qu’il lie dos à dos ces jumeaux bizarres, ces jeux de miroirs irrésistibles. Avec ce second EP, 3SOMESISTERS trace un peu plus profondément sa voie singulière et évocatrice. Les échos de cultures populaires s’y croisent comme les convives d’un bal masqué électro. Est-ce au loin le chant du muezzin, de la diva Plavalaguna ou du « Golden Age » ? Mettons-nous les pieds dans un township ou un monastère tibétain ? A vous de dénouer l’écheveau. Ou de vous y perdre.

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