Poétique loveur

BABX © Roch Armando

La poésie l’a happé dans ses filets dès l’adolescence. Rimbaud, Kerouac, Genet… le chanteur de 33 ans rend hommage à ses inspirateurs dans un quatrième album, magnétique et bouleversant, brodé au fil d’or et au point de rupture.

La nature donne aux torrents plusieurs sources. Les hommes se chargent de rationaliser le tout. Au départ de « Cristal automatique », il y a donc une commande. Celle d’Olivier Chaudenson, directeur de la Maison de la Poésie, pour le festival littéraire Les Correspondances de Manosque. Au départ, il y a aussi un impératif : « J’avais sans doute besoin de retrouver du sens, de réfléchir à ce que cela signifie d’enregistrer un album en 2015. Il n’y avait pas mieux, à mes yeux, pour me retrouver dans cette quête de sens, que d’aller défendre les textes de ceux qui m’ont donné cette envie contagieuse d’écrire. Les retrouver, monter un label pour l’occasion, produire un premier disque, embarquer les copains dans l’aventure… Tout ça m’a permis de me retrouver à la maison, retrouver de mon ADN profond. »

Kerouac, Césaire, Tom Waits, mais aussi deux poèmes que Léo Ferré avait déjà mis en musique, « Mes petits amoureuses » de Rimbaud et « La mort des amants » de Baudelaire : « Ce que Ferré a fait avec les poètes, c’est très beau. Mais, il a continué à faire du Ferré. Quand je m’attaque à une œuvre de Rimbaud, j’essaie de faire du Rimbaud. J’essaie de révéler la musique du texte comme on révèle un négatif en photo. Tout est déjà en place dans un négatif, le reste c’est de la chimie. » L’ascension du « Condamné à mort », les genouillères des « Petites amoureuses » qui s’entrechoquent, la danse cruelle autour d’un bûcher pour « Le bal des pendus »… à en croire BABX, il suffisait de bien écouter les indications laissées par les auteurs au creux de leurs textes. Clin d’œil à son deuxième disque « Crystal ballroom », il a aussi baptisé ce nouvel album du titre d’un poème de Césaire pour l’évidence de ces textes, leur force d’inspiration. « La plupart des musiques que j’ai écrites me sont venues instinctivement. Dès que ça me résistait, je passais à autre chose. Je ne pense pas que tout poème peut être mis en musique ; je pense que certains sont indépendants, qu’ils existent par eux-mêmes. Non pas que les textes que j’ai choisis ne le soient pas, mais, pour ces poèmes-là, la rencontre était possible et simple. Comme des coups de foudre entre musique et texte. »

BABX © Roch ArmandoJ’essaie de révéler la musique du texte comme on révèle un négatif en photo.

Un seul à résister au passage en studio : « La marche à l’amour », extrait de « L’homme rapaillé » du Québécois Gaston Miron, un poème que BABX a découvert plus récemment. « On a tout essayé. Ça s’est révélé impossible. Par miracle, mon ingénieur du son avait enregistré le premier concert que l’on avait donné à la Maison de la Poésie et il avait conservé la version du Miron, que l’on retrouve sur l’album. C’était en plus la première fois que je le disais, qu’on le jouait ensemble en public. C’était vraiment la découverte, comme le jour où l’on tombe amoureux la première fois et que ça nous pète à la gueule. Je crois que je serais incapable de la réinterpréter avec cette intensité si particulière. »

Ces huit poèmes, puisés principalement dans ces lectures de jeune adulte, dessinent autant une carte des possibles de l’amour qu’un portait en creux. « Cela marque sans doute la fin de quelque chose, et peut-être même la fin de BABX. Je pense de plus en plus à reprendre sérieusement mes vrais prénom et nom. Mettre en musique ces auteurs qui m’ont tellement inspiré me permet sans doute de boucler un cycle. Je suis d’ailleurs en train de travailler sur un album solo, ce qui signifie pleinement se confronter à son identité, à ce qui fait sens en soi. » En parallèle, BABX réfléchit déjà à un « Cristal automatique – Tome 2 », consacré aux poètes contemporains. Il devrait d’ailleurs partir en Haïti en septembre pour une résidence de création. Il voit ce second volet comme un projet itinérant, artisanal, captant le son des rencontres. Comme une nourriture nouvelle à découvrir. Comme la collection d’instants fragiles, qui ne passerait pas par le studio, à cents lieux de l’idée de superproduction. « La force de la poésie, c’est que son sens n’a pas besoin de la langue. On le comprend juste par le son, le rythme, la construction des mots. C’est ce que je poursuis quand j’écris. Je ne m’attarde pas tellement au sens littéral des mots, mais au son qu’ils produisent et au sens qu’ils convoquent. En musique, on ne dit pas le nom des notes et pourtant, on entend quelque chose et on est ému. Peut-être sur la route ou en tournée, vais-je rencontrer un Chinois, un Créole, un Américain… on ne parlera pas la même langue et pourtant, je suis sûr que la poésie arrivera à passer. »

Texte : Sylvain Dépée
Photos : Roch Armando

facebook.com/babxmusique


BABX - "Cristal automatique"« Cristal automatique – Tome 1 »
Bison Bison / L’Autre Distribution

Pour sa première production, Bison Bison, le tout nouveau label de BABX, édite une série limitée de 350 exemplaires numérotés et signés, avant une sortie plus conventionnelle fin juin. Pour créer l’écrin à la hauteur du projet, l’électrique chanteur a confié la création d’un disque à la relieuse Laurel Parker et au plasticien Laurent Allaire. « Je ne leur ai donné qu’un seul cahier des charges : être au plus près du travail de la main. Un peu comme quand on cuisine pour des amis. Dans l’assiette, on sait très bien quand quelqu’un a tout fait lui-même, a pris le temps de choisir minutieusement chaque ingrédient. On sent la différence. Redonner du sens à l’objet disque, c’était en faire à nouveau un geste créatif », explique-t-il. « Je ne pouvais pas me résoudre à voir ces textes, qui sont pour moi comme des demi-dieux, dans une boîte en plastique. »

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