Lieux-dits chargés d’histoires

2KILOS &MOREDix années de chantiers artistiques sonores, ça enrichit la palette. Ce duo électronique partagé entre Essen et Paris s’épanouit sur un territoire aux textures toujours aussi denses, mais désormais à la puissance décuplée. Suivez donc le guide, pour un parcours ambiant rock tout en clair-obscur…

Sans vous conter le truisme de « l’album de la maturité », ni du « changement de cap », on ressent une montée en force et en caractère des rythmes sur vos nouveaux morceaux. Avez-vous changé votre manière de composer en fonction de nouvelles orientations ?

Séverine Krouch : Notre manière de composer n’a pas vraiment changé. À savoir toujours les bases electro, les samples au départ et bizarrement l’ajout des rythmes et basses plus tard. Cela nous force toujours à tout remodeler, à chambouler. Nous avions la volonté d’aller vers un résultat plus rock, tendu et rythmé. Ça ne vient pas d’une démarche précise, juste d’une envie.

Hugues Villette : Oui heureusement notre musique évolue même si je ne pense pas que nous ayons complètement changé de cap par rapport à « kurz vor5 » (2012 chez audiophob), mais plutôt que nous sommes allé bien plus en profondeur dans les compos, dans la recherche et le soin apporté aux structures. Pour les rythmes, il y avait la volonté affirmée dès le départ d’aboutir à quelque chose de plus puissant avec une assise plus rythmée. Contrairement à nos débuts, où nous ne savions pas toujours où nous allions atterrir quand nous commencions une compo, désormais nous savons mieux où nous voulons aboutir et je pense que ça se ressent, en tous les cas on est plus sûr de nous dans l’ensemble, ça c’est sûr.

« Après tout » est l’entame parfaite, comment avez-vous construit sa progression ?

HV : En vacances à Nantes dans le grenier d’une amie. La progression est venue assez facilement par rapport à d’autres titres qui peuvent nous prendre des semaines. Je me rappelle très bien, de l’excitation qui nous a animé tout au long de l’élaboration du titre… Nous étions comme dans un état second et nous voulions encore et encore que le titre monte, mais en prenant son temps et en restant sur la même ligne droite. Et nous avons réussi ensuite à garder la tension du titre et la retranscrire sur disque, ce qui n’était pas forcément gagné d’avance.

SK : La montée est venue naturellement. On a du se brider un peu, on pouvait la jouer et la faire varier pendant des heures quand on l’a composée. Il fallait se limiter à une version qui rentre sur un CD :-).

2KILOS AND MORE« Lieux-Dits », graphiquement beau et poétique

Quels sont vos lieux-dits, des lieux non communs ?

HV : Ils peuvent être à la fois imaginaires, ce vers quoi nous transporte la musique, mais également des souvenirs de lieux ou d’ambiances liées à ces lieux et ravivés par la musique. J’aime tout particulièrement ces courtes bribes de souvenirs, d’impressions souvent floues (photos mentales d’un lieu que je ne réussi plus à identifier, de couleurs, d’odeurs…) qui me reviennent en mémoire à l’écoute de sons.
J’aime aussi tout simplement le mot Lieux-Dits, je le trouve graphiquement beau et assez poétique. Sa définition englobe des lieux qui peuvent être très divers, parfois sans habitants ni même un seul bâtiment, juste un endroit que les gens du coin connaissent et que l’on décrit sous un nom particulier, qui ne figurent pas toujours sur les cartes… C’est mystérieux et j’espère que ça colle avec notre musique.

La noirceur elle seule habille ces lieux ou bien y voyez-vous des lumières, un clair-obscur ?

HV : Ce sont des lieux sonores très variés, en clair-obscur me paraît une très bonne définition, je ne trouve pas nos morceaux noirs, quoique bien plus sombres qu’auparavant… Je n’y vois pas de pessimisme, peut-être de la mélancolie parfois, mais ce sont les réactions des gens, toujours assez différentes, qui sont le plus intéressantes à ce sujet. Je suis toujours étonné et touché d’apprendre ce que les auditeurs ressentent à l’écoute de notre musique. Certains vont trouver l’ambiance sombre, d’autres positive.

En tout cas, les territoires visités présentent des paysages et des reliefs bien différents.

HV : Oui, nous n’aimons pas la redite et c’est assez naturellement que nous composons dans un champ assez large et varié. C’est très important que les structures des morceaux, leurs reliefs soient différents les uns des autres, parfois longs, parfois courts, parfois en ligne droite, parfois cassés et contenant plusieurs parties distinctes, etc. Cela correspond également aux diverses facettes de nos personnalités.

2KILOS AND MORE« J’aime bien que l’essence du lieu m’échappe un peu »

L’artiste spoken word écossais / new-yorkais Black Sifichi collabore une nouvelle fois avec vous, quels apports pour vos cartes sonores ?

SK : La voix de Black se pose vraiment naturellement sur nos morceaux, quelle que soit leur époque, plus ambiant ou plus rock. Pour l’instant, on n’imagine pas d’autre collaborateur vocal.

HV : Quand Black pose ça voix, cela peut changer énormément la couleur d’un morceau. J’aime être surpris par ce qu’il apporte, qu’il puisse encore une fois transformer le processus de composition. Sa voix donne une couleur différente au lieu-dit qu’elle décrit ou alors le précise, le matérialise. Quand ils étaient en phase d’élaboration, je n’avais pas du tout les mêmes images concernant les morceaux sur lesquels il apparaît… Ainsi, j’aime bien que l’essence du lieu m’échappe un peu, qu’il ne soit pas seulement le mien ou celui de ma collègue.

10 ans d’expérience et 70 concerts, ça participe à ce gain en puissance ou à autre chose ?

HV : Oui très certainement, jouer live et penser la musique pour le live influence la composition studio. Parfois, nous avons la possibilité de pouvoir tester certains nouveaux titres d’abord en live, ce qui fait qu’ils vont pouvoir évoluer vers quelque chose de plus efficace car adaptés pour la scène. Et c’est vrai que sur scène, quelque chose de plus rythmé, de plus direct est plus jouissif pour tout le monde. C’est pour cela que l’on a intégré une section percussions en live.

SK : Nous avons eu surtout l’envie de se renouveler, de changer, d’avancer pour ne pas se lasser.

Comment votre duo fonctionne-t-il malgré la distance, Hugues à à Essen dans la Ruhr, en Allemagne, Séverine à Paris ?

SK : Cela fonctionne assez facilement: des périodes de rencontre (à Paris ou en Allemagne) d’une semaine « à ne faire que ça » assez régulièrement pour composer (électro, guitares, batteries) puis on repart chacun avec les mêmes projets enregistrés, les sons de l’autre, et on finit les arrangements et les pré-mix à distance. Nous n’avons plus qu’à échanger les versions remaniées et les différentes propositions par Internet… et se revoir pour tout finaliser.

Qu’apporte la machinerie Norscq (ndlr : musicien producteur éléctronique français, fondateur de The Grief) ? Il commence à bien connaître votre travail, assez pour pouvoir anticiper vos envies ?

SK : Il n’anticipe pas nos envies, mais nous connaît suffisamment pour, parfois, nous faire revenir sur certains choix. Nous lui faisons totalement confiance.

HV : Nous faisons appel à lui pour sa grande expérience de production en studio. Il nous corrige, nous évite de parfois de tomber dans des impasses de compositions ou techniques. Il peut nous dire quand un plan, une idée ne fonctionne pas ou que l’on se trompe de direction.

« Diffuser les vidéos de Lisa May sur des structures de tulle géantes »

Le teaser de l’album est vraiment excellent, pouvez-vous me parler de son écriture et de sa conception par Roger Hoffmann  ? Les cinéastes Andreï Tarkovski et David Lynch en embuscade…

HV : Roger Hoffmann est un ami réalisateur d’Essen dans la Ruhr où j’habite depuis quelques années. Nous avons tourné tous ensemble à Montreuil dans l’atelier de Black Sifichi pendant deux jours. Bien entendu, les images de la femme enceinte étaient plus anciennes et celles du bébé plus récentes, mais c’est lui qui a tout filmé… Il avait donc déjà en tête depuis quelques mois la façon dont il voulait illustrer cette présentation de notre disque. Avec très peu de moyens, il a réussi à nous mettre en scène de façon originale et à capturer des images de toute beauté. La femme enceinte et le bébé entre autre sont superbes.

Avez-vous des projets de tournée ?

HV : Oui bien sûr, l’annonce des dates européennes devrait arriver prochainement. Vous pouvez visiter notre site www.2kilosandmore.com pour rester informer

Quelles envies folles ou moins folles en phase ou pas d’être réalisées ?

HV : Avoir de vrais moyens pour pouvoir encore plus développer notre scénographie. Pouvoir diffuser les vidéos de Lisa May (vidéaste australienne vivant en Europe http://lisamay.facthedral.com/) dans des conditions idéales sur des structures de tulle géantes dans des lieux improbables, en pleine nature ou dans des lieux urbains abandonnés ou non réservés à cette musique.

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2KILOS &MORE« Lieux-Dits » CD ant-zen (act321) / vinyle Satanic Royalty (P.Five).
« Après tout », tout peut arriver… Ce titre introductif monte en puissance durant presque dix minutes, semblant ne jamais pouvoir stopper sa progression entêtante. Son beat en écho, mû par une rythmique moite et lourde, croise le fer avec des sonorités synthétiques stimulantes. Ainsi « Lieux-Dits » marque après quatre albums le territoire redessiné du duo Hugues Valette et Séverine Krouch. Dans les « Lieux-Dits » l’ambient, l’electronica martienne, les stridences s’effacent quelque peu au profit de couches sonores plus épaisses, avec une approche plus rock. Black Sifichi connaît la maison et son timbre débordant d’énergie vitale n’est pas dépaysé sur les trois titres qu’il habite. « Autre peau », autre démonstration de force, tranche par sa guitare tourbillonnant dans les détours électroniques. « Presque là » sonne presque comme les dérèglements sonores à la Autechre de jadis. Avant qu’en « Sous-Bois », la démonstration de force ne reprenne, se clôturant par un cyclone dévastateur.

Vincent Michaud
Photos Hugo Vaugier


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