Mina Tindle © Roch Armando - Longueur d'Ondes 73

Ô capitaine, ma capitaine

Révélée en 2012 par Taranta et une tournée d’une émotion rarement égalée depuis, elle se dévoile un peu plus dans Parades, un splendide archipel, douze îles mystérieuses en pleine mer de l’intranquillité.

Navegar é preciso / Viver não é preciso.” Ces quelques mots extraits de “Os argonautas”, chanson de Caetano Veloso, lointaine résurgence d’un vers de Luís de Camões et devise de la Ligue hanséatique, Mina Tindle hésite encore à se les faire tatouer au creux du bras, au-dessus d’une côte gauche sous le cœur battant, ou bien sur la nuque comme paratonnerre, comme contre-sort. « J’avais besoin du titre parfait et je ne le trouvais pas. J’avais pourtant plusieurs listes de titres possibles, mais ça m’a pris des semaines. Et puis, Parades m’est apparu. Par hasard. Je lisais Poteaux d’angle d’Henri Michaux et je suis tombé sur : “Veille périodiquement à te susciter des obstacles ; obstacles pour lesquels tu vas devoir trouver une parade et une nouvelle intelligence.” Ce n’est pas tant la maxime que le mot que j’ai retenu. Henri Michaux a le chic pour choisir des mots très visuels qui ressortent par leur physionomie. Comme “parade”. J’aime l’idée que la musique soit une question de défense et de survie, que ça soit une arme et un bouclier en même temps qu’une parure. Le mot est compréhensible en anglais, ce qui m’importe aussi, même s’il a beaucoup moins de significations qu’en français. Car “parade”, c’est aussi une évocation de la beauté un peu vaine et capricieuse du paon. Sans oublier la parade amoureuse, l’éternel chant d’amour, ce cri amoureux, tellement animal et tellement humain à la fois. Cela correspondait parfaitement à ce qui traverse ce deuxième album. »

Fulgurance d’un été, écrit en une poignée de jours, sans doute moins retravaillé, moins raturé que son prédécesseur, Parades est un voyage opiniâtre et joyeux. Face à l’adversité. « Il est né d’un sursaut, d’une prise de conscience, d’une envie d’être le capitaine de son bateau, de tenir le gouvernail. Tout ce que j’ai accompli avec Taranta, m’a permis de panser mes plaies. J’étais une âme très torturée. Je le suis moins. Maintenant, je peux entendre cette voix qui me dit : “Libère toi un peu !”. »

La mer n’est pas un modèle mathématique. Pas plus que Parades. Insaisissable, il sillonne délicatement entre les chants des sirènes (À Séville), le crépitement de la batterie (Seaside) et le scintillement des cordes (Plein nord). Il danse parfois au rythme effréné des régates, et cabote dans des eaux plus calmes, mais pas moins profondes et salées. Il dessine au gré des courants un archipel imaginaire, tantôt accablé sous la chaleur paradoxale de  l’Astrakan, bercé par les aurores boréales (I command) ou ravi par les lumineuses et dangereuses côtes de Messine (Taranta). Dans l’ultime fragment de son Voyage immobile, Fernando Pessoa, le plus grand poète portugais des siècles passés, conclut : « Naviguer est nécessaire, vivre n’est pas nécessaire (…) Ce qui est nécessaire, c’est créer. » Nul besoin de tatouer cette fin, Mina Tindle l’a déjà dans la peau.


Mina Tindle Parades - Longueur d'Ondes 73PARADES

Believe Recordings

On pourrait vanter la réalisation d’Olivier Marguerit et ses doigts d’Orphée, s’appesantir sur la présence de Brian McOmber, le batteur de The Dirty Projectors, et de Craig Silvey, le mixeur d’Arcade Fire, s’extasier devant le travail de Bryce Dessner, guitariste de The National, sur le bouleversant L’Astrakan… On pourrait aussi s’attarder sur le doux éclat de cet album, ses parfums colorés,  le miroitement de la voix de Mina Tindle et sa langue mystérieuse. On pourrait. Mais, on passerait à côté du tour de force de Parades : ne pas s’être laissé, malgré les abandons, les  naufrages, l’absence, les malédictions évoqués, atteindre par le ressentiment, gagner par la noirceur. D’avoir donné corps et voix à cette “réconciliation batailleuse”, si chère à Gaston Miron.

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Texte : Sylvain Dépée / Photo : Roch Armando


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