J-E PERRIN RACONTE FABIENNE
SEXE, DROGUES & ROCK’N’ROLL, Longueurdondes

L’incroyable destinée de Fabienne racontée par Jean-Eric…

Ecrivain, journaliste, rédacteur en chef, auteur de biographies et de documentaires, le spécialiste des musiques actuelles Jean-Éric Perrin publie ce qui est présenté comme son « (presque) premier roman ». Il ne s’agit en effet ni d’une fiction, ni d’une biographie, mais d’une évocation romancée de Fabienne Shine, mannequin, actrice et chanteuse du groupe Shakin’ Street.

SEXE, DROGUES & ROCK’N’ROLL, LongueurdondesLe « presque » tient donc au traitement du sujet : si la vie de la « panthère du rock » est haute en couleurs, sa carrière artistique est ici relativement peu abordée, n’occupant qu’un un petit tiers du roman, le reste étant consacré à ses aventures amoureuses et sexuelles avec Richard Wright des Pink Floyd, Jimmy Page, Ike Turner, Klaus Kinski, Alberto Moravia, Jean-Pierre Léaud, Charles Aznavour, Damon Edge de Chrome – qu’elle épousera – , pour n’en citer que quelques uns, et à ses grands voyages qui l’emmènent à Paris, New-York, Rome, San Francisco, ou encore Bombay où les substances et l’aventure sont au rendez-vous.

Muse d’une passionnante fresque des mœurs et de l’atmosphère électrique des 70’s, Fabienne Shine offre à l’écriture élégante et érudite de Jean-Éric Perrin les ingrédients de ce beau portrait d’une femme libre autant que romantique. On y découvre de jolies anecdotes inédites, toutes vérifiées par l’auteur. Par exemple : c’est Fabienne qui inspira à Johnny Thunders le titre « You can’t put your arms around a memory » (page 208).

Souhaitons, en juste retour, que le succès de « Sexe, drogues & rock’n’roll » génère la curiosité d’une nouvelle génération : la sensualité, la rage et la séduction intemporelle de Fabienne Shine illuminent le nouvel album de Shakin’Street, « Psychic », sorti en avril dernier.

ENTRETIEN AVEC JEAN-ERIC PERRIN

A l’occasion de la sortie du roman, rendez-vous est pris pour une interview au bar « Le Basile » à Saint-Germain des Prés, dont le décor sixties est de circonstances. Incroyable coïncidence, c’est là que se sont déroulées les premières séances de travail entre la muse et l’écrivain…

SEXE, DROGUES & ROCK’N’ROLL, LongueurdondesVous signez avec « Sexe, Drogues & Rock’n’Roll » une évocation romancée de la vie de Fabienne Shine, muse des rockers flamboyants des seventies, devenue par la suite elle-même artiste. Comment vous en est venue l’idée ?

La genèse de ce livre remonte à il y a très longtemps… J’ai commencé en créant dans « Rock’n’Folk » la rubrique « Frenchy But Chic » consacrée à la scène post-punk française à la toute fin des années 70. J’avais à l’époque vaincu ma timidité naturelle pour leur proposer ça, et à ma grande surprise, ils m’avaient dit oui. J’étais emmerdé car en fait, je ne connaissais personne, j’étais à la fac, j’avais un petit boulot à côté… Je n’avais vraiment aucune connection ! C’est à ce moment-là que j’ai croisé par hasard sur le parvis de Jussieu le batteur de Shakin’Street. Je me suis présenté, il m’a donné quelques informations sur le groupe, qui était en train de préparer son deuxième album, et j’ai pu écrire un article : ma première publication professionnelle. Ensuite, mon premier voyage de presse pour le magazine a été à destination de San Francisco, en 1980, pour aller écrire sur l’enregistrement de ce deuxième album de Shakin’Street. Nous avons sympathisé, et j’ai passé une semaine avec eux. Ensuite, je n’ai plus jamais eu de leurs nouvelles. Quand mon camarade Jacno est mort, il y a eu une cérémonie en son honneur, et là, une fille avec un chapeau m’a abordé et m’a dit « Est-ce que tu me reconnais ? Je suis Fabienne de Shakin’Street ». C’est ainsi que nous avons repris contact. Quelques temps après, ne souhaitant pas l’écrire elle-même, elle m’a proposé de raconter l’histoire de sa vie. Au tout début, j’avais une certaine réserve sur le projet, mais quand elle a commencé à m’envoyer par mail ses souvenirs, qu’il y était question de rencontres avec des artistes incroyables comme Johnny Thunders, Klaus Kinski, Jimmy Page, Dali ou Alberto Moravia, je me suis dit qu’il y avait en effet matière à écrire un livre. Et pour intéresser les gens au-delà des fans de Shakin’Street, j’ai choisi d’écrire non pas une biographie classique, mais un roman. J’ai eu envie de faire de Fabienne un personnage, une héroïne, de mettre ma patte dans la manière d’évoquer les décors et les dialogues. J’ai aussi fait un travail de documentation, de recoupements et de vérification : toutes les relations amoureuses, amicales ou sexuelles évoquées dans le livre sont vraies, aussi incroyable que cela paraisse. Le fait que j’ai fait beaucoup de recherches, jusque dans les moindres détails, donne aussi au roman un aspect documentaire.

Donc vous avez travaillé directement avec elle. Une certaine forme de collaboration ?

Elle est venue à Paris en 2011, et pendant quinze jours on a déjeuné et passé l’après-midi ensemble, à évoquer sa vie. Elle me racontait tous les évènements, et à partir de cette matière, j’ai écrit « Sexe, Drogues & Rock’n’Roll ». Tout est vrai, mais j’ai décrit les lieux – comme la chambre de Johnny Thunders, l’intérieur du CBGB ou la maison en Jamaïque par exemple – à ma propre manière, et avec ce que j’en imagine ou en fantasme en ayant fréquenté largement le milieu rock, puisque je n’y étais pas. Dans une biographie, on aurait un déroulé de faits, et les impressions de la personne elle-même. Ici, c’est une interprétation, d’après ce que Fabienne m’a raconté. Et il y a aussi des choses que j’ai ajoutées, comme la rencontre avec la petite fille à fin de l’histoire.

Dans votre livre, sa carrière artistique est assez peu évoquée, au profit de son incroyable parcours amoureux – de Charles Aznavour à Jimmy Page ou Damon Edge de Chrome -, de ses amitiés – Nico, Patti Smith, la photographe Catherine Faux – , et de l’atmosphère d’une époque dont elle a été l’une des égéries. Sans occulter sa part de création, vous racontez surtout l’histoire d’une femme libre, d’une muse, d’une inspiratrice, de quelqu’un qui fascine ceux qui la rencontrent. La plus grande partie des aventures relatées se passe il y a plusieurs décennies. Pensez-vous que l’on manque de muses aujourd’hui ? Vit-on à une époque où elles ont moins de place, peut-être ?

J’ai le plus grand respect pour son travail de chanteuse, mais ce qui m’intéressait plus que la simple histoire du groupe, c’était son parcours de femme, qui va de son enfance puis des années 60 jusqu’à aujourd’hui. J’ai une fascination pour les sixties, où sont apparues des femmes d’un style très nouveau comme Marianne Faithfull, Anita Pallenberg, Zouzou, Amanda Lear, avec un physique différent de ce que l’on connaissait : grandes, minces, parfois même un peu androgynes. Le genre de filles qui étaient les copines des Rolling Stones. Même si, étant plus jeune, Fabienne est arrivée après, elle avait quelque chose de cet ordre. Dans ces années du rock triomphant, les années 60 et 70, ceux qui jouissaient d’une proximité avec les rock stars, c’était soit les journalistes – je n’ai connu que la fin de cet âge d’or, mais on passait vraiment du temps avec les artistes, on les suivait partout, parfois on habitait même avec eux -, soit les filles. Fabienne a été souvent assimilée à une groupie, comme Sable Starr ou Pamela Des Barres, mais en fait ce n’est absolument pas le cas. Elle n’a pas du tout cet état d’esprit de « se taper un mec parce qu’il est connu », et ne calculait jamais. C’est vraiment son destin qui fait qu’elle les côtoie : elle travaille comme baby-sitter et rencontre Nico qui l’emmène en backstage voir les Byrds, elle est vendeuse sur les Champs Elysées et se fait draguer par Jean-Pierre Léaud, elle tourne en tant que figurante dans « Le Gendarme a Saint-Tropez » et vit une histoire avec Charles Aznavour qui y passe ses vacances… Son statut de muse me permet de raconter les dessous du rock, comme un voyage « de l’intérieur ». Ce n’est pas pour dire que « c’était mieux avant », mais pour rappeler qu’avant la période actuelle, où on assiste à une montée des mentalités étriquées et de la peur en général, il y a eu une époque où les gens étaient très libres, ne portaient pas le même type de jugements. Par exemple au début des années 80, dès qu’une chanteuse ou une actrice avait un peu de succès, elle posait nue dans Playboy, et ces jolies photos sensuelles ne posaient problème à personne. Quarante ans plus tard, il y a une telle censure !

ENTRETIEN AVEC FABIENNE SHINE

« Sexe, Drogues & Rock’n’Roll » évoque certains aspects de votre vie : vos débuts dans la mode et le cinéma – qui vous mènent jusqu’à Rome et Fellini -, la création de votre groupe Shakin’Street et les concerts en France et aux Etats-Unis, et surtout, vos amitiés et vos aventures amoureuses hors du commun, puisque Jean-Eric Perrin a choisi de mettre particulièrement en lumière, jusque dans son sous-titre, l’égérie que vous avez été et continuez d’être, puisque vous voilà à présent héroïne d’un livre hybride, ni roman, ni fiction. Après lecture, il semble que votre liberté, votre âme bohème, votre sens de la mode, votre beauté sauvage, ou même votre simple présence, ait inspiré les autres, que ce soit en mots, en images ou en chansons. En aviez-vous conscience à l’époque ou pas du tout ? Et aujourd’hui, quel regard portez-vous sur ce rôle de muse ?

SEXE, DROGUES & ROCK’N’ROLL, LongueurdondesJe préfère être une muse qu’une groupie ! Avec la sortie en France du livre de Jean-Eric, les lecteurs ont compris que je vivais mon époque à pleines dents. Mais j’ai aussi été jugée. Je m’y attendais. La Liberté d’une femme chez les Latins peut être associée à de la légèreté tandis que chez les Anglo-Saxons, elle est plutôt perçue comme de la poésie et du mystère… Et je me retrouve davantage dans un personnage romantique plutôt qu’une « voleuse de maris ». J’ai toujours été attirée par les artistes, que ce soit dans le domaine de la peinture, de la musique ou de la littérature. Les groupies en général recherchent en particulier des rencontres avec les musiciens, et veulent obtenir du chiffre et des noms.

Vous avez côtoyé un grand nombre d’artistes et de rock stars iconiques, – vénérées du grand public ou stars de l’underground – et été désirée et aimée par plusieurs d’entre eux. Puis, vous avez monté votre propre groupe. Vos expériences amoureuses vous ont-elles donné l’envie de participer à la grande aventure du rock’n’roll ou était-ce un désir déjà ancré en vous depuis longtemps ? Sauriez-vous identifier le moment où vous avez ajouté à votre statut d’inspiratrice celui de créatrice vous-même, l’évènement ou l’évolution qui a déclenché ce processus ?
J’ai commencé à chanter très jeune, devant la glace avec un balai comme pied de micro ! Je devais avoir dix ans. Ensuite j’ai utilisé des versions instrumentales de disques de groupes anglais – surtout Pink Floyd et Fleetwood Mac – pour pouvoir poser ma voix. Parce que chanter sans support musical, je ne pouvais pas le concevoir. La suite est logique : les hommes me regardaient et me disaient que j’avais une belle voix, alors j’ai pensé qu’il serait bien de chanter avec un groupe de musiciens. Je composais mes chansons à la guitare, mais mon son ne me satisfaisait pas. Je ne joue pas assez bien ! Ce n’est que lorsque j’ai rencontré Jimmy Page et Robert Plant que je me suis laissée embarquer dans une aventure plus sérieuse. Ils m’ont tous les deux encouragée en jouant avec moi. Je ne réalisais pas ma chance… C’est comme ca que Shakin ‘Street est né. La créativité m’apporte plus que mes relations avec les hommes. Malheureusement mes associations romantiques ne m’ont apportées que des joies éphémères et je redoutais la déception chez chaque homme que j’ai aimé. J’ai eu de grandes satisfactions en composant des chansons et en les chantant. Ce fût un processus magique que la créativité dans la musique, puisque là, personne d’autre que moi-même ne pouvait me faire de mal. Et je ne suis pas masochiste. J’y ai trouvé ma richesse et mon indépendance ! « Solid as a rock » est la chanson qui me représente le mieux :

« I just don’t need any relations
I feel like a revolution
My heart is a rebellion
I feel like a fight as a seduction »

Vous avez une voix grave, puissante, taillée pour le rock, somme toute intemporelle… Avec Shakin’Street, vous avez sorti en avril dernier « Psychic », le quatrième album du groupe, qui s’épanouit dans un registre « classic rock » moins hard que par le passé, mais qui envoie tout autant. Entre 1978 avec « Vampire Rock » et aujourd’hui, quelle a été votre évolution musicale et dans quelles circonstances ce nouveau disque a t-il vu le jour ?

SEXE, DROGUES & ROCK’N’ROLL, LongueurdondesCe fut un grand et difficile délire que cet enregistrement ! Il y avait des conflits dans le groupe : j’avais mes idées et mes musiciens avaient les leurs. Il parait que c’est ainsi dans tous les groupes… C’est mon batteur original, Jean Lou Kalinowski, qui en a produit le son. C’est vrai que ce dernier enregistrement n’est pas aussi hard que les précédents, mais très rock’n’roll. Je me suis trouvée une « voix », plus grave parce que j’adore les voix graves féminines. C’est un mélange des deux sexes et j’aime cette ambiguïté.

J’ai fait un travail sur mon être intérieur, j’ai évolué et cela influe sur les textes et les émotions. Je voudrais être encore davantage authentique, sincère, et moins penser au style du chant. Je crois pouvoir y arriver pour le prochain album. J’aime la sauvagerie dans le chant, c’est ce qu’il y a de plus difficile à faire sortir de sa voix : l’animal en soi. C’est l’idée que j’ai du rock’n’roll pur… et que j’ai très peur de perdre ! La maturité est parfois enrichissante, mais elle peut aussi enlever la spontanéité qui est de rigueur pour la nature de notre musique. Il faut rester fidèle à sa nature. C’est faisable, c’est un travail sur soi…

JEAN-ÉRIC PERRIN « Sexe, drogues & rock’n’roll, l’hallucinante saga d’une muse électrique » Editions RoMart, 17,10 €

SHAKIN’STREET « Psychic » Cherry Red Records

France de Griessen
Photos : collection privée Fabienne Shine & JLPPA


Publié le