KG

En toute liberté

On ne saurait trop vous conseiller de chercher le « Passage secret », album fourmillant de voies électro viscérales et intemporelles… Revenu de nulle part, car en fait jamais réellement parti. Le sieur Rémi Bux, entre autres « chef master » du label strasbourgeois Herzfeld, produit ainsi à nouveau en solo, après des épopées plus bruitistes, entre autres avec Sun Plexus. Au point de mettre sa bobine en gros plan sur la pochette, faisant ainsi du zèle avec la charte graphique maison.

 

Comment as-tu créé et même re-créé cet album ?
C’est presque comme un catalogue, avec des morceaux restés au fin fond de disques durs depuis dix ans, en l’état de démo. Quand Herzfeld a eu le projet de mettre en ligne le site elements (NDR : activité souterraine du label Herzfeld), j’ai pensé que cela serait le bon moment de révéler ces vieux morceaux, avec d’autres que je venais de faire. Après écoute, le label m’a proposé d’en faire un CD. Ils y ont trouvé une certaine cohérence, même si différentes périodes étaient représentées, entre les morceaux électroniques, d’autres plus noisy pop ou encore certains avec une valeur d’étude ou de divertissement. Je n’ai pas voulu garder les versions en l’état, car elles n’étaient pas toutes abouties. Je me suis attelé à tout reprendre, remixer et à ajouter quelques sons sans dénaturer les morceaux, mais suffisamment pour qu’ils me satisfassent. Ça a consisté à faire en sorte qu’il ne reste pas de détails gênants, de passages où j’aurais pu faire mieux, d’autres où je m’ennuie, par manque d’idées. Ça m’a pris deux bons mois. Ensuite il restait à homogénéiser ces morceaux, en les enchaînant, les masterisant bien tous ensemble. Au final, cela a donné quelque chose de cohérent, malgré la diversité des provenances.

Comment as-tu réussi à garder l’équilibre, sur le fil du temps et des enchaînements de styles ?
Par le passé, je me suis attelé à ne conserver que des morceaux de même style, à rester dans une même direction. Mais finalement ce n’est pas forcément ce qu’il y a de plus intéressant. C’est comme écouter un très bon disque de n’importe quel style, au bout d’un moment les orchestrations, la façon de composer, sont tout le temps les mêmes. Et même si les chansons sont très bonnes, tu vas finir par t’ennuyer un peu, ne serait-ce que par les timbres sonores qui ressortent tout le long du disque. Je me suis donc dit, puisque je fais des morceaux partant dans tous les sens, mettons-les ensemble. Ce n’est pas d’une cohérence absolue, mais au final ça se rejoint. D’autant plus que la cohérence ressort aussi de la sensibilité exprimée, car c’est toujours moi qui compose, avec une guitare, un synthé. Les mêmes gimmicks ressortent, des choses très mélodiques, au départ relativement mélancoliques. Tous ces paramètres constituent donc une sensibilité de composition.

Une fibre mélodique domine, provient-elle de ton passé plus indie-pop ?
Oui et non, car ce n’est pas forcément ce qui m’a séduit pour cet album, que ce soit la mélodie ou l’harmonie. Même si des choses qui reviennent toujours, en fonction des préférences, comme certaines combinaisons de notes et d’accords. J’ai eu des périodes avec plus de rejet volontaire de la mélodie, pour me forcer à prendre d’autres directions de travail. C’était plus le cas quand je jouais dans Sun Plexus qui faisait dans la recherche sonore ou rythmique. C’est vrai que maintenant que je reviens à ce que je préfère jouer, c’est toujours mélodique et quelque part relativement triste.

KGSur certains morceaux, beaucoup auraient été tentés de booster le master, d’ajouter des nappes pour sonner plus « efficace », pas toi. Et tu as eu raison de ne pas céder à la facilité. Est-ce ta conception de la fabrique du son, de la musique en général ?
En fait, les morceaux ne sont pas spécialement minimalistes et ils comprennent énormément de détails qui ont pris un temps fou à travailler, même si on n’est pas face à un orchestre symphonique non plus ! Ça ne part pas dans tous les sens, je recherche plus à m’appuyer sur l’efficacité du matériau de départ. Effectivement je n’ajoute pas des couches pour donner plus de masse au son. Je suis plus attaché aux détails qui vont faire en sorte que tu ne t’ennuies pas, même s’il y a une apparente répétitivité de certains motifs. Il faut toujours qu’ils évoluent de façon dynamique dans le temps. Sur des morceaux comme « Rebonjour à l’électronique », assez peu de nouveaux motifs apparaissent, mais ils évoluent rapidement en termes de timbre, de son. Il faut toujours des variantes pour ton oreille. C’est là que j’ai parfois beaucoup de mal à me satisfaire, car s’il ne se passe rien et que j’attends quelque chose, c’est pour moi que le morceau n’est pas réussi.

Est-ce que justement cette sobriété te permet de multiplier les styles et d’aboutir à une personnalité presque intemporelle ?
Je ne pense pas spécialement m’attacher à être sobre ou minimaliste. Au contraire, j’ai parfois l’impression d’en faire beaucoup, d’ajouter beaucoup de choses, alors que cela nécessite plus forcément de travailler les détails. Le style et la personnalité intemporels, cela rejoint la sensibilité dans la composition, quel que soit le média ou le style utilisé. C’est vraiment plus une question de personnalité que de sobriété ou de méthode de composition.

Es-tu fétichiste des machines, quelles sont tes préférences ?
Fétichiste est un grand mot, mais j’ai quelques vieux synthétiseurs comme beaucoup. Cependant je suis pas très soigneux, donc ils ne sont pas en super état. Ils permettent effectivement d’amener du cachet sur certains morceaux. J’ai surtout un Korg MS10 dont j’abuse absolument pour certaines bases, on le retrouve un peu partout sur disque. Je suis aussi pris, depuis peu, par la fabrication de synthétiseurs en kit. Je me suis récemment fabriqué un Ambika de chez Mutable Instrument, un petit synthé hybride polyphonique qui permet de combiner dans tous les sens à l’aide de deux oscillateurs. Sur d’autres synthés analogiques semi-modulaires, tu restes limité par les combinaisons.
Cela permet, quelque part, de remplacer tous les sons d’autres appareils qui ont tous leur particularité, mais sont très fragiles en termes d’accordage, de fiabilité. La veille électronique a besoin de beaucoup de maintenance. N’ayant pas le temps et n’étant pas fétichiste à ce point, je me suis tourné vers ce petit joujou.

« « Kriegsgefangener », prisonnier de guerre en allemand. »

D’où vient ton pseudo ?
KG signifie Kriegsgefangener, prisonnier de guerre en allemand. C’est ce que les Allemands peignaient sur les gabardines des soldats capturés pendant la Seconde Guerre mondiale et ensuite prisonniers en Allemagne.

Pourquoi avoir stoppé ta « première » carrière solo ?
Tu fais référence au passage noisy pop de 1993 à 1998 ? En fait je n’ai pas réellement stoppé, mais par goût je voulais passer à autre chose plutôt que de creuser ce sillon. Esthétiquement, j’avais envie d’aller vers quelque chose de plus synthétique, d’où « The Tatami Cissy » en 1999 et « Adieu électronique ». Sur « The Tatami Cissy », le défi était de faire un album sans aucune guitare. Petit à petit, je me suis mis à bricoler avec les synthés que j’avais sous la main. Ça a dérivé de plus en plus vers une musique électro pas radicale, mais sans la moindre trace de shoegaze, de guitare disto, ou d’instrument acoustique.
Ainsi, je n’ai jamais arrêté, j’ai toujours fait des morceaux à droite et à gauche, selon les occasions qui se présentaient. Un copain oubliait un synthé, je m’amusais avec deux ou trois sons, et tout de suite je composais un ou deux morceaux. J’ai donc toujours des petits fragments ou des choses carrément finies qui traînent à droite et à gauche.
Ce qui m’a redonné envie de repasser sur le devant sur le scène, c’est que la plupart des projets annexes auxquels j’avais consacrés du temps sont arrivés à terme pour diverses raisons. J’avais donc de nouveau de l’énergie et du temps à consacrer à KG. C’est toujours amusant de lire dans les différentes chroniques de disque que depuis douze ans j’avais disparu, alors que je n’ai jamais arrêté de composer, de produire et de faire des concerts ! C’était juste des formations différentes. Comme effectivement je m’amusais à brouiller les pistes, en ne mélangeant surtout pas les différents groupes, en ne revendiquant pas d’avoir joué dans tel ou tel disque, ça a contribué à donner l’impression que j’avais disparu.

« Passage secret », le titre de l’album, traduirait-il ce changement de cap ?
Comme je n’ai jamais réellement arrêté, aucun déclenchement non plus ne s’est produit à ce moment-là. Le titre vient plus de ma fascination pour les passages sous-terrains, les portes dérobées. J’ai un rêve assez récurent, où je découvre un passage qui mène d’une pièce à une autre. Il ne sert pas à grand chose, mais c’est la fascination de trouver des endroits un peu magiques, qui ne servent à rien, en général, de très honnête… mais qui sont vraiment super !

« Ton » passage secret, est-il un voyage vers les paradis artificiels ou dans un boudoir, où toutes les tentations sont permises ?
Tu vas être déçu, l’essentiel n’est pas tant là où ça peut mener, l’intérêt est plus de découvrir ce passage, de l’entrevoir. Dans mon cas, c’est plus un passage entre deux étages, une sorte d’escalier dérobé. J’y vois plus des notions, des sensations de matières, beaucoup de bois. Il y a beaucoup de couleur, brun orangé. C’est pas très précis et sulfureux, ni assez réaliste pour susciter une approche psychologique de la chose malheureusement. C’est plus le fait de découvrir des choses secrètes qui ressort, de savoir qu’il existe quelque chose, pas un monde parallèle, quoique… quelque chose qui n’est pas de l’ordre du visible, mais qui existe cependant.

« C’est la musique qui est importante et pas la personne qui est derrière. »

Que t’a apporté ton expérience de mastering du label ?
Très bonne question… Ça m’a déjà permis de suivre toute l’activité d’une partie des musiciens strasbourgeois, dont beaucoup sont des amis. J’ai aussi pu voir comment évoluait la façon d’enregistrer de Vincent Robert, le producteur sur quasiment tous les disques de Herzfeld. J’ai pu cerner les directions musicales des différents artistes du label, car j’en connais certains depuis très longtemps. Cette « position de curiosité », tout en restant dans contexte familial et amical, m’a confronté à des styles que je ne chérissais pas spécialement, mais dans lesquels il y a toujours l’intérêt de tenter d’améliorer le son en masterisant, une façon de le sublimer.

Parle-nous du label Herzfeld ?
C’est surtout un collectif, principalement de musiciens, surtout des amis et des amis d’amis, qui ont chacun des groupes et qui se mélangent selon les projets. On pourrait parfois reprocher un manque d’ouverture, mais en même temps c’est ce qui assure une cohésion au fil du temps. Il y aurait beaucoup de gens intéressants dans la région, qui auraient mérité de faire partie d’Herzfeld, d’avoir un label qui les soutient. Au final ça reste cohérent tant humainement, musicalement que graphiquement, mais c’est vrai que si tu ne fais pas partie du cercle rapproché, c’est une mission quasiment impossible que de l’intégrer. C’est vraiment une grosse bande de copains. Après, moi, je ne suis pas du tout dans le CA, je suis un peu à l’écart, tranquillement dans mon studio à faire des mastering ou de temps en temps à faire le son de certains lives. J’ai un rôle un peu satellite, mais en même temps pas complètement étranger au cœur du fonctionnement.

Cette position d’homme de l’ombre te satisfaisait ?
J’ai toujours été relativement en retrait sur mes projets. Jusqu’à ce que pour cet album je mette ma gueule sur la pochette, ce qui prend un peu le contre-pied de l’anonymat que je cultivais. Ça ne me dérangeait pas, auparavant, de ne pas me mettre en avant et de travailler de façon pérenne et solide. Disons que ça ne m’intéressait pas spécialement de mettre mon nom en avant, de dire : « Bonjour à tous, je fais ceci, cela, etc. ». C’est une forme d’humilité, car c’est la musique qui est importante et pas la personne qui est derrière. C’est un point de vue qui se discute, mais c’est le mien. Je suis toujours beaucoup plus intéressé, en écoutant de la musique, par ce que cela a pu évoquer plutôt que d’aller chercher à quoi ressemble l’artiste, ce qu’il a pu faire avant, comment il s’habille, ce genre de conneries. C’est une sorte de principe que j’ai appliqué à moi même : préférer se laisser purement séduire par la musique plutôt que par le reste.

Comment s’est donc retrouvé « ta gueule » sur la pochette. Ça découle d’un processus artistique, psy, marketing ou que sais-je encore ?
Un des paramètres de la charte graphique d’Herzfeld, c’est que l’artiste est censé figurer sur les pochettes, avec différentes nuances. Ainsi plutôt que mettre une parka au milieu de la nature à 5 km et flouter la photo comme cela avait été déjà réalisé, j’ai pris le contre-pied et fais une photo au plus près. Ça fait pour moi un gros changement, car d’habitude j’étais plutôt dans l’ombre ou très très caché. Effectivement apparaît un processus psychologique, du fait de passer de l’obscurité à la pleine lumière. Est-ce du marketing ? Je ne crois pas, ce n’est pas calculé, mais c’est vrai que ça parle plus que la photo d’une tasse à café ! On verra bien ce que ça donne. Je ne fais jamais de calcul, si le disque marche et les morceaux plaisent tant mieux. Si personne n’en a rien à foutre, c’est pas plus grave.
Depuis le temps que je fais de la musique, et avec tous les espoirs de pseudo carrière que j’ai pu caressé de bien haut, au bout d’un moment, tu ne te berces plus de ce genre d’illusion ; d’une part tu vis bien mieux, et toute surprise est bonne à prendre quand elle arrive dans le bon sens. Mon rôle au sien de Herzfeld m’a surtout donné envie de continuer à faire de la musique. Car de temps en temps, des choses me plaisent plus que d’autres, donc j’ai envie de composer et de faire des choses aussi bonnes que ce que j’entends. C’est plus histoire d’entretenir une motivation en écoutant beaucoup de musique, et également en prenant part au processus créatif des différents disque sortis chez Herzfeld et sur les autres labels pour lesquels j’ai travaillé.

Propos recueillis par Vincent Michaud

« Passage secret » – Herzfeld

www.hrzfld.com/artist/kg


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