PHILIPPE PETIT


Musique non stop
Le monde musical est Petit. En trois décennies ce Marseillais l’a défriché en long et en large. Auditeur compulsif, journaliste radio et papier, fondateur de label culte Pandemonium Records et désormais concepteur de voyage sonore. Sa trilogie « The Extraordinary Tale Of A Lemon Girl » s’apparente à une BO virtuelle à tendance lynchienne. Elle réussit l’osmose entre étapes incontournables, repères musicaux pour l’auditeur et les surprises du chef. « L’agent de voyage musical », comme se définit Philippe Petit, nous en révèle les différentes étapes…

Comment se découpent et se recoupent les trois chapitres de « The Extraordinary Tales Of A Lemon Girl » ?

Le récit se décompose en trois volets puisque chacun des albums propose une atmosphère différente, mais formant un tout indissociable. J’ai commencé le premier chapitre, « Oneiric Rings On Grey Velvet » il y a 3 ans, après avoir repris la première symphonie de Mahler, (« Off To Titan : A Rework Of Gustav Mahler’s Symphonic Poem » paru chez Karl Rds) donc mon envie était de rester très orchestral, mais à la différence de mon travail autour du « Titan » je tenais à jouer les parties moi-même et ensuite les traiter. Composer une BO à la manière d’une œuvre symphonique nécessite du recul, donc en parallèle je bossais sur d’autres pièces, ce qui me permettait de m’aérer, tout en m’occupant l’esprit, et de mois en mois je revenais à « Oneiric Rings On Grey Velvet » qui gagnait en maturité. En fait un tout prenait forme puisque ces pièces, de façon plus ou moins consciente, se complétaient. Comme souvent lorsqu’un travail s’approche de sa forme finale j’ai réalisé cet été alors que je complétais le dernier morceau, l’intérêt de développer l’histoire en trois chapitres, à la manière d’une œuvre littéraire, qui montreraient bien mon envie de ne pas faire des albums qui se suivent et se ressemblent, tout en sachant garder une unité dans l’atmosphère, le récit. Comme je travaille sur le format disque depuis plus de 20 ans je pense aussi beaucoup à l’objet et aux auditeurs potentiels, que je considère tout autant passionnés de musique que je le suis, et de fait j’attache beaucoup d’importance à faire de beaux disques qui nous contentent musicalement et visuellement. Donc très vite ma « déformation professionnelle » me fait concevoir mon propos de façon complète et l’histoire se développe en fonction, en l’occurrence pouvoir sortit les trois chapitres dans un coffret et ainsi se démarquer grâce à un superbe objet me semblait approprié.

Le deuxième chapitre « Fire-Walking To Wonderland » est plus d’obédience musique concrète, bruitiste que son prédécesseur, plus BO lynchienne. Une cohésion voulue ?

C’est exactement ce que je voulais dire, pour moi la musique peut être bruitiste, concrète, appelle-là comme tu voudras, mais en même temps offrir des points de repères à l’auditeur. Mon envie est de « le prendre par l’oreille » et l’emmener dans mon monde en espérant qu’il y passe un bon moment. Le style des chemins empruntés m’importe peu tant qu’il reste surprenant, au cours de « Fire-Walking To Wonderland . Tu passes du tout acoustique au purement électronique, du bruyant au silence, pour moi un bon disque doit se révéler au fil des écoutes, à chaque passage tu dois y faire de nouvelles rencontres et ainsi la route en devient attachante et pas monotone. La cohésion ne réside pas essentiellement dans le genre musical, les compositeurs qui me touchent sont ceux qui ont su se renouveler et ne pas rester confinés dans un style bien précis, répondant à l’attente commerciale de leurs fans. J’aime ceux qui se remettent en question, prennent le risque de juxtaposer les influences, accidenter les genres, en fait pour moi la cohésion réside dans le fait de savoir être soi-même et s’il y a bien une chose dont je puisse être certain c’est de faire des mise-en-son qui reflètent ce que je suis à un moment donné et développent mes histoires, donc cette œuvre trouve toute sa cohérence.

Le grain sonore très minimal, compact découle d’une volonté de concision ?

J’aime en effet aller à l’essentiel. Mais par contre je ne crois pas que minimal puisse aller avec mes musiques car elles sont très détaillées et recèlent d’une multitude de détails. En plus le minimalisme, tel qu’il est perçu en tant que genre, est souvent basé sur la répétition, alors que justement je ne répète ou ne boucle que fort rarement.

Certains disques, textures d’Amon Tobin ont-elles pu t’inspirer sur le premier volet ?

J’ai beaucoup aimé ses deux premiers albums, mais la seule chose qui eut pu m’inspirer chez lui eut été sa diversité.

Peux-tu nous révéler à quoi ressemblera le dernier volet ?

Le troisième chapitre « Hitch-Hiking Thru Bronze Mirrors » sera encore différent, plus aéré, multipliant les instruments et humeurs, un peu à la manière du premier 33 t. de Moondog, que j’adore.

Comment accéder aux portes de la perception selon Philippe Petit ?

Mon rôle n’est pas de donner des clefs, mais de tenter de tracer un chemin, et peut-être que certains y trouveront leur voie. Mais comme pour toute porte, on ne rentre dedans que si on le veut vraiment. Le disque nécessite de l’attention et en retour il vous donnera quelque chose. Le principe est le même en littérature, cinéma, philosophie, peinture, ou quelque autre médium qui demande réflexion, on en perçoit l’essence si on fait l’effort de la trouver.

Tu pratiques donc le voyage musical. Est-il nécessaire de réussir l’osmose entre étapes incontournables, c’est à dire des repères musicaux pour l’auditeur, et des surprises du chef, à même de rendre le voyage inoubliable ?

Je n’ai pas de recette précise, je crois que beaucoup pourraient entendre le disque même s’ils n’ont pas connaissance de tous les repères ou clins d’œil que je fais, justement si je les fais c’est pour les partager, voire les faire découvrir. Tu sais, ça a toujours été mon principal moteur et la raison pour laquelle je fais des émissions radio et le DJ depuis 1983, je souhaite faire découvrir et partager mes passions. Je ne veux pas prêcher uniquement pour les convertis.

Qu’est-ce qu’un univers BO réussi selon toi ?

Un univers BO réussi va coller avec les images du film qu’il accompagne, le meilleur exemple pourrait être les 100 premiers Tom & Jerry par Scott Bradley ou chaque note-bruit de l’orchestre illustre parfaitement ce que tu vois à l’écran. En ce qui me concerne, vu que je tente une « BO sans images », l’effet va changer avec chacun des auditeurs, ce qui fera rêver l’un, ne produira aucun effet sur l’autre, donc je tente juste de développer les atmosphères telles que je les ressens et c’est pourquoi je me définis comme un « agent de voyage musical » qui emmène l’auditeur dans son monde, en espérant qu’il y soit bien.

Les gialli (films policiers sanglants) sont une obsession pour toi ?

Plus précisément j’ai toujours été fan de cinéma à suspense, qu’il soit rattaché à l’impressionnisme allemand (comme « Le Cabinet du Dr Caligari », « M Le Maudit », ou « Le Golem »), ou au cinéma horrifique (des Frankenstein / Dracula au Caltiki de Bava, etc… J’ai des milliers de films de Série B), mais les Gialli ont en plus la particularité d’avoir vraiment mis en avant la composition dans la bande-son et ce grâce au maître du genre Ennio Morricone, qui dans les années 70 nous a donné ses compositions les plus déstabilisantes. Donc oui une œuvre telle que « Gli Occhi Freddi Della Paura » qu’il interprète avec son ensemble Gruppo Di Improvvisazione Nuova Consonanza me paraît obsédante en tout point. Mais surtout le travail de cet ensemble d’improvisateurs, l’un des tout premiers, montre que l’on peut aller sur scène improviser tout en respectant une certaine musicalité, que l’on peut être expérimental tout en jouant des mélodies, des thèmes, ce que beaucoup aujourd’hui semblent oublier, préférant faire état de leurs prouesses ou choisissant de rester dans l’abstrait élitiste au lieu de respecter leurs auditeurs en jouant pour eux.

Peux-tu nous décrire ton processus créatif, en fonction de tes différents projets ?

Quel que soit le projet, solo ou en collaboration, je suis une inspiration et vois où elle m’emmène au fil du temps. Parfois je trouve pertinent de tout dire par moi-même… Et d’autres fois je vais demander à des proches de venir enrichir mes possibilités. Leur talent me fait rebondir, m’apprend beaucoup. Pour un autodidacte comme moi la meilleure façon d’aller de l’avant reste la collaboration, enfin je vois plus cela comme un partage, c’est comme dans la vie : la meilleure façon de t’épanouir est de regarder vers les autres.

Accumules-tu les sons acoustiques : échantillonnages personnels et quelquefois d’amis. Peux-tu ensuite résumer ta technique d’assemblage (sonorités acoustiques + électroniques) ?

Au début je bossais avec les échantillons et parties que mes amis jouaient pour moi, mais l’achat d’une workstation Roland Fantom G6 contenant plus de mille sons d’instruments rejouables au clavier, puis que tu peux traiter, m’a donné la possibilité de tout faire par moi-même. Depuis, afin de privilégier le touché acoustique, j’ai aussi fait fabriquer par des amis luthier un psaltérion électrique, un cymbalum, et diverses guitares par Yuri Landman.

Tu as été journaliste, « patron » de label. Comment passe-t-on du rôle de passeur à celui de faiseur ?

Durant des années j’étais heureux du rôle que je jouais puisque des musiciens il y en avait des tonnes alors que nous n’étions finalement que trop peu à les aider à mieux faire connaître leur art. En 25 ans j’ai publié des zines, pigé dans une cinquantaine de magazines de tout pays, « tour-managé » des groupes dans toute l’Europe, fais des émissions pour une bonne vingtaine de radios, mis les disques dans des dizaines de boites, joué en DJ expérimental dans presque tous les pays, édité une centaine de disques sur mes labels Pandemonium et BiP_HOp… J’avais un peu l’impression d’avoir fait le tour de la question et surtout mes confrères patrons de labels passaient leur temps à récriminer contre le piratage et je ne retrouvais plus la passion qui animait nos scènes lorsque j’ai commencé à m’y engager. Il est important de garder en tête que nous sommes privilégiés de pouvoir nous lever chaque matin pour faire ce que nous aimons le plus. Bref, après vingt cinq années au service de la musique d’autrui, et ne voulant surtout pas considérer cette activité juste comme un business, j’ai eu envie de privilégier les miennes et envisager mon action sous un autre angle.

Ton expérience Pandemonium jointe à celle de journaliste t’apporte quoi aujourd’hui ? Comment faire pour qu’une louable exigence d’érudit ne devienne pas un frein pour la création ?

Il me semble que le seul frein à ma création serait d’avoir des œillères, tant que je parviens à rester en éveil, à oser des choses, j’avance. Encore une fois c’est comme la vie quotidienne, avoir de la culture n’a jamais freiné quiconque, c’est plus l’usage que l’on en fait qui pourrait poser problème.

Ta démarche constante peut-elle se définir comme une passion toujours instruite, plutôt qu’une érudition froide et technicienne ?

Oui je reste avant tout un passionné, j ‘écoute les musiques des autres, et continue à contribuer à la promotion de celles que j’aime en diffusant mes émissions sur trois radios : le vendredi sur JET FM à Nantes ; le samedi sur Campus Grenoble ; et 2 émissions le dimanche soir sur Grenouille à Marseille. J’ai pigé à New Noise magazine mais plus trop le temps ces derniers mois…

Qu’est-ce qui justifie une telle passion ?

C’est tout simplement une démarche naturelle, beaucoup veulent tout faire par eux-mêmes, restent centrés sur leur personne, et d’autres aiment à regarder autour d’eux.

Ta « boulimie » de projets discographiques est-elle une compensation à une trop longue attente ?

Disons plutôt que quand je décide de faire quelque chose je m’y jette à corps perdu, en plus je suis du genre hyperactif qui dort très peu donc je passe des heures au casque à tenter des choses, peaufiner les détails, chercher un son… Tu parles de boulimie mais là encore je n’ai pas l’impression de créer plus que les gens qui en vivent et font des musiques au kilomètre pour la pub par exemple, tout comme eux je bosse dur et d’ailleurs tout comme beaucoup d’entre eux je ne reste pas cloisonné dans un style. J’ai du respect pour ces « compositeurs de l’ombre » qui ne mettent pas leur ego en avant et pourtant vont parfois largement aussi loin que la plupart des expérimentateurs reconnus, qui eux sont doués pour se vendre dans un milieu institutionnel.

Travailler avec les gens dont on est fan, est-ce aisé ? Lydia Lunch, Graham Lewis, Scanner, j’en passe et des meilleurs… Peux-tu nous relater ta rencontre la plus surprenante, mais aussi des anecdotes, ton ressenti concernant ces phares de la scène musicale ?

Non il n’est pas aisé de collaborer avec des gens talentueux et ultra-sollicités. Pour la simple et bonne raison qu’ils n’ont pas foncièrement besoin de toi, qu’ils bossent avec toi ou non leur carrière n’en sera ni amoindrie ni améliorée. D’où l’importance de tisser ses réseaux des années durant en restant humain, c’est à dire un maillon de la chaine indépendante, un relais qui aide tant qu’il peut à faire entendre leur musique et ainsi favorise les amitiés. Mais surtout il faut qu’ils aiment tes musiques car ces personnes ne vont pas s’associer avec quelque chose qui leur est étranger ou va dénaturer leur image. En ce qui me concerne tout se fait naturellement, la musique est ma vie, elle prend entre 12 et 16 heures de mon quotidien depuis plus de 30 ans, j’en écoute depuis 40, et de fait chacun de mes gestes paraît naturel, mais reste le fruit d’une existence bien remplie, qui me permet en quelques minutes de me situer « en phase avec le musicien en face de moi », même s’il est plus connu on aura au mieux cette passion en commun, et au pire juste écouté des groupes en commun depuis bien plus longtemps que la plupart de ses rencontres quotidiennes. Ca me donne un avantage certain pour nouer des liens avec ceux avec lesquels j’ai des atomes crochus…

Ton homonyme Philippe Petit le funambule pourrait-il t’inspirer ?

Tout comme lui j’aime prendre des risques, être en équilibre incertain, vivre ma « vie musicale dangereusement ».

Tes projets discographiques ou non à venir ? Le magazine Wire ?

Non j’ai déjà fait un CD pour Wire et bien que ce fut une super expérience je ne vais pas encore refaire la même chose, par contre le magazine portugais « Antibothis » qui traite de musiques post-indus, déviantes et me fait souvent penser à feu « Re :Search » dans son attitude et sa pertinence, m’a confié la mission de rassembler les artistes à figurer sur la compilation donnée avec leur prochain numéro.

Vincent Michaud
Photo : PirlouiiiitConcertandco.com

“Fire-walking To Wonderland” arrive le 26 juin, le troisième volet “Hitch-hiking Thru Bronze Mirrors”  suivra en octobre. Les trois sont déjà dispos dans un luxueux coffret triple vinyle contenant inserts signés par les artistes responsables des couvertures, en édition limitée numérotée, chez Aagoo.
Philippe Petit & Friends : Eugénia EP (vinyl 10″- Alrealon Musique. Mai 2012)


ASVA & Philippe Petit : Empires Should Burn (Small Doses / Basses Fréquences. Juillet 2012)
  (feat. Edward Ka-Spel, Jarboe & Bryan Lewis Saunders on vocals)
Eugene Robinson + Philippe Petit (feat. Kasia Meow) : Last Of The Dead Hot Lovers (Truth Cult / Southern UK. Octobre 2012)




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