DJ Brace - Photo : PM BonneauRencontré à la fin d’une année chargée de collaborations et de festivals (dont le Printemps de Bourges), le platiniste montréalais DJ Brace explique l’ambitieuse trilogie qu’il s’apprête à terminer et nous parle de son label, Nostomania Records.

L’antre de DJ Brace est peuplé d’équipements que le commun des mortels ne saurait pas forcément utiliser, de disques recueillis au fil des voyages et de plusieurs instruments de musique. « Ici, j’ai ce qu’il me faut pour faire tout ce que je veux. C’est comme un laboratoire… Même quand je passe des journées entières à travailler en continu, la concentration reste présente parce que ce sont des choses que j’adore faire », raconte l’artiste né à Winnipeg (Manitoba). Au moment de notre rencontre, il arrive d’un séjour en Israël et nous fait écouter les nouveaux albums vinyles qu’il collectionne, « du funk du Moyen-Orient ». C’est clairement un terrain de jeu qu’il trépigne de joie à l’idée d’explorer bientôt.

Très productif et polyvalent, Brace participe régulièrement aux projets musicaux de plusieurs artistes internationaux. Il porte plusieurs chapeaux à la fois, dont DJ et producteur. Musicien depuis le plus jeune âge, il maîtrise plusieurs instruments, ce qui a un impact considérable sur l’architecture de sa musique électronique. Il parle anglais, hébreu et maintenant français, depuis qu’il a choisi d’élire domicile à Montréal en 2007. « Ça faisait quelques années que je voulais m’installer à Montréal, depuis ma venue en 2003 pour un concours de DJ. Faute de pouvoir travailler en Europe ou aux États-Unis, je trouvais que c’était la meilleure ville au Canada pour poursuivre mon travail, et Montréal jusqu’à maintenant permis de très belles rencontres », estime le jeune trentenaire, que nous avons notamment pu entendre à MUTEK, au Festival MEG et au Festival de musique émergente cette année.

La trilogie Electric Nosehair Orchestra

Même si Brace a joué dans plusieurs groupes pendant sa jeunesse, c’est vers l’âge de 18 ans, quand il a eu le coup de foudre pour le hip-hop et s’est mis à apprivoiser les platines, que tout a vraiment commencé. Un apprentissage qui a porté ses fruits, puisqu’en 2004, il a remporté le concours DMC Canadian Championship et s’est classé au 8e rang mondial. « J’ai bien aimé être dans des groupes de musique, se souvient-il, mais je préfère vraiment le travail solitaire. D’ailleurs, tous les DJ-producteurs que j’admire le plus sont des “one man band”, qui ont su développer leur propre style… »

Paru en 2008, le premier disque solo de Brace, « The Electric Nosehair Orchestra in Nostomania », a reçu le prix Juno du meilleur album instrumental canadien. Ce qui était aussi la première manifestation de l’« orchestre virtuel » de DJ Brace, Electric Nosehair (« poil de nez électrique »!), était le début d’une série conceptuelle de trois parutions. Une idée née d’une expérience créative très particulière réalisée en 2006 : « J’étais dans la cuisine avec mon mentor de flûte, un sexagénaire. On se réunissait régulièrement pour jouer en duo, et ce jour-là il m’a dit qu’il aimait ce qu’on faisait ensemble, mais qu’il ne comprenait pas tellement ce que je faisais avec les tables tournantes et en quoi ça pouvait être considéré comme de la musique. » Brace a donc eu l’idée d’enregistrer chaque jour pendant une semaine des extraits de la musique qu’ils jouaient ensemble et de s’en servir pour créer quelque chose de nouveau. « Le lendemain, je lui faisais toujours écouter ce que j’avais construit avec nos enregistrements. Le troisième jour, il a été abasourdi et je pense qu’il a commencé à comprendre mon travail de création et la musique dans tout ça. »

Ce projet maison a marqué une étape importante dans le travail du DJ, qui avait pendant longtemps mis de côté les instruments pour travailler uniquement à partir d’échantillons de disques. « Tous les instruments que j’avais appris devenaient interconnectés, je commençais à peine à voir toutes les possibilités, explique-t-il. La trilogie a commencé avec Nostomania, qui signifie l’urgence incontrôlable de retourner chez soi, ce qui avait une grande signification pour moi à cette époque. J’écrivais des chansons qui me rappelaient mon enfance… Mais en réalité, le titre renvoie surtout au fait que chacun a sa propre façon de « retourner à la maison ». »

Après ce premier album, qu’il perçoit comme « plus traditionnel », est venu « The Electric Nosehair Orchestra in Synesthasia » (2010), dont le titre renvoie au phénomène neurologique de la synesthésie; l’association de deux ou de plusieurs sens. « Ce deuxième volet est plus orienté sur les rythmes et plus hip-hop dans sa sonorité, même si je considère que tout ce que je fais est d’une certaine façon hip-hop. Il renvoie à la manière dont nous utilisons nos sens et ça m’intéresse beaucoup parce que quand j’entends un rythme ou une chanson, j’imagine souvent une couleur qui correspond. »

D’où l’importance du visuel dans la trilogie de Brace, qui a sollicité la collaboration d’artistes visuels pour le livret : chaque piste est associée à une illustration précise. Toutes sont numérotées, mais leur créateur a préféré ne pas leur donner de titre spécifique : « Le titre d’une chanson donne une idée préconçue d’elle. Je voulais que ce soient les artistes visuels qui « donnent un nom » à la chanson à leur manière. Et après, celui qui l’écoute est forcé de créer son propre rapport à l’œuvre, car rien d’autre ne lui est fourni. »

En ce moment, malgré la quantité de projets parallèles sur lesquels il travaille (dont une collaboration avec l’artiste allemand Kabanjak, Brace a commencé à réfléchir au troisième et dernier tome de sa trilogie entamée en 2008. « Je sais qu’il est temps, et j’ai déjà une chanson qui est presque prête. Je connais l’histoire du troisième disque, mais je réfléchis encore à comment la formuler. Ça fera référence à un état qui est libre de toute émotion… Je compte bien replonger intensivement dans le studio pour développer cela en 2012. » Après « Nostomania » et « Synesthasia », ce serait donc « Apatheia » qui devrait voir le jour…

Nostomania Records

Entre les albums « Nostomania » et « Synesthasia », Brace a aussi trouvé le temps de créer son propre label, Nostomania Records, en 2009. C’est « Everyday », avec les New-yorkais Brown Bag Allstars qui a démarré l’aventure, un disque hip-hop qui contient un remix fait par les Allemands Ancient Astronauts sur sa face B. « J’ai commencé le label seul. Je n’avais pas beaucoup de moyens, mais je voulais absolument le faire. J’étais tellement content quand j’ai tenu ce disque dans ma main pour la première fois! », s’exclame-t-il, en pointant la jaquette du premier disque de son label.

« Je ne voulais pas me servir de Nostomania Records juste pour mes albums, je tenais à intégrer d’autres projets. » Ainsi ont suivi des projets électro, rap et même folk avec les artistes Birdapres, Morbin et Cella Chest. « Même si le style de musique est très différent, le lien entre ces musiques est qu’elles me passionnent, et que ces gens sont comme de la famille pour moi. Ils croient beaucoup en ce qu’ils font, et moi aussi. »

Depuis, Brace s’est entouré de collaborateurs-amis pour le design, l’écriture, l’aide à la direction artistique, etc. « Pas évident de tout faire seul : la comptabilité, la direction, le travail sur mes projets solos, les collaborations, les « beats » et les « scratchs » pour d’autres artistes, la promo. Mais la vie est trop courte… Faut faire ce que l’on aime, non? »

Prochaines parutions de Nostomania Records : Koncept (« Watch The Skyfall EP », avec Royce da 5’9 et des remix par DJ Brace), DJ Mana, DJ Offset, The Fathers (T.J. Blair et Brace), Morbin et Cella Chest.

À surveiller également en 2012 : Le dernier tome de la trilogie Electric Nosehair Orchestra (sur Nostomania Records) et la collaboration entre Brace et Kabanjak (sur Switchstance Records).

DJ Brace sera au Belmont (Montréal) le 9 décembre 2011 à 22 h
(avec Bonobo et plusieurs artistes invités)

Site de DJ Brace : www.djbrace.com/
Site de Nostomania Records  : www.nostomaniarecords.com/

Texte : Marie Mello
Photo : Pierre-Marc Bonneau

 


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