Syrano - Photo : Marylene Eytier

Attention, homme libre !

Un matin, il s’est levé avec l’envie de hurler ses colères et de dénoncer les saloperies du monde. Résultat : un album hip hop rageur et déroutant, à la fois parenthèse dans son parcours et retour aux sources, loin de l’onirisme métissé de ses précédents disques. Un hommage courroucé et beau à la liberté d’expression.

Durs, bruts, argotiques : ces quinze titres frappent comme un coup de poing au sternum. Il ne nous avait pas habitué à cela, Syrano. Alchimiste des métaphores, petit roi des âmes cabossées, il semait des vers à la Tim Burton, sublimait les douleurs passées et présentes à coup de rimes oniriques. Les douleurs sont toujours là. Mais elles ont quitté la sphère de l’intime pour rejoindre la place publique. Lassé du politiquement correct, le musicien a décidé, le temps d’un album, de mettre sa sensibilité d’écorché au service de la liberté d’expression. Il dénonce tour à tour les démagos, les excès du tout-consommation, le sexisme, l’attrait du pouvoir, l’arrogance des politiques et surtout, la censure. Les rimes claquent, les mots attaquent. Le résultat, oscillant entre nihilisme, sincérité et colère, ne laissera personne indifférent. Ceux qui aimaient Syrano pour ses mélopées tristes et imagées seront désarçonnés. Ceux qui, comme lui, sont écœurés par le baratin bien pensant dont on nous gave prendront leur pied.

L’artiste nous rend visite un vendredi matin, dans les bureaux parisiens de Longueur d’Ondes. Nous lui offrons un thé. Timide et serviable, loin du rappeur énervé de sa nouvelle production, il nous propose de le préparer lui-même. Avant de nous expliquer, longuement, comment il a quitté la fable pour inventer l’album-cri.

Pourquoi cet album coup de gueule ?

A l’origine, il est né pour dénoncer une censure. L’année dernière, un festival a annulé mon spectacle pour enfants car il évoquait les sans-papiers et caricaturait gentiment Sarkozy. Les programmateurs ont eu peur de perdre les subventions de la mairie UMP. J’ai d’abord réagi de façon très violente. J’avais envie de tout brûler. Puis je me suis dit que si un artiste aussi insignifiant que moi était interdit d’affiche, c’est que quelque chose allait vraiment très mal dans notre pays. Alors j’ai pris ma plume pour en parler. Mais je ne voulais surtout pas tomber dans le cliché de l’artiste maudit en évoquant uniquement la censure dont j’ai été victime, au final anecdotique. J’ai donc élargi ma démarche. J’ai libéré ma rage et exploré tous les sujets qui me révoltent. Ils sont nombreux. Cet album est un réceptacle à colère.

Dans quelle mesure le travail d’écriture a-t-il été différent de celui pour tes précédents disques ?

D’habitude, j’intellectualise à l’extrême. J’habille mon propos de métaphores souvent liées à l’enfance, pour dessiner des fables. Mais pas cette fois. J’ai écrit les morceaux d’une traite, de façon hémorragique et spontanée. Ils sont nés d’un coup de sang, je me suis interdit de trop y revenir pour qu’ils conservent ce côté brut et sanguin. Je voulais aussi qu’ils soient diffusés uniquement sur internet : ça collait à leur esprit vif et énervé. Mais mes proches m’ont encouragé à en faire un album. On a enregistré le tout en deux semaines, j’ai conçu les illustrations dans la foulée, et voilà.

Tu as délaissé la chanson pour le rap. Ce genre est-il mieux adapté à la colère de ton propos ?

Oui. D’abord, parce que le registre de vocabulaire est plus cohérent avec ma démarche. J’ai posé l’ellipse pour garder le « parler » de tous les jours, qui correspond aux mots du rap, plus viscéraux et écorchés. Mais cela s’est fait de façon très spontanée. Je n’ai pas l’impression d’avoir pris un virage radical. Je viens du hip hop, ce sont mes racines. Un jour, je me suis retrouvé sur scène avec des artistes chanson et on m’a associé à eux, mais je suis d’abord un rappeur dans l’âme. Cet album est donc plutôt un retour aux sources, d’autant que THO, avec qui j’ai débuté, et Cherzo, qui m’accompagne depuis dix ans, m’y ont rejoint.

En quoi le rap et la chanson jouent-ils un rôle différent sur la scène française ?

A mes yeux, la chanson cède un peu trop facilement au conformisme. La liberté d’expression n’y a plus vraiment sa place. Dès qu’un musicien s’y dit engagé, il se voit taxer de démagogie ou de misérabilisme. On lui rétorque que les Syrano - Photo : Marylene Eytiergens n’ont pas besoin de ça, qu’ils veulent rêver. Si rêver c’est fermer les yeux, alors non merci, la chanson ne m’intéresse pas. L’engagement est désormais du côté du rap. Les artistes y sont beaucoup plus libres. Ils n’ont pas peur de la censure. Je crois que s’ils étaient nés à notre époque, c’est ce que ferait Brassens ou Ferré aujourd’hui.

Tu explores ici une veine hip hop dépouillée, mais quelques titres sont tout de même habillés de boucles mélodiques discrètes, rappelant le lyrisme de tes deux premiers disques. Tu ne peux pas t’en passer ?

Il faut croire ! Au départ, la plupart des morceaux étaient basés sur une boucle simple et sombre, avec un seul gimmick, dans l’esprit du Wu-Tang Clan. C’est ce qui me plait dans le rap. Cette simplicité brute. Mais j’aime aussi les morceaux plus mélodiques, comme ceux de mes deux premiers albums. J’ai aussi eu envie de ça. Alors, j’ai fouiné ça et là pour dénicher quelques sons d’influences diverses et je les ai subtilement glissés dans les titres. J’ai par exemple fait venir un guitariste manouche sur « A droite ! A gauche ! », et j’ai ajouté en sourdine de vieux samples de saxo des années 1940 pour créer une ambiance un peu jazzy sur « Pourquoi j’aime pas ta gueule ? »

Tu reprends également un texte de Victor Hugo, « Ceux qui vivent », qui entrent particulièrement en résonance avec les sujets que tu abordes. Que représente cet auteur pour toi ?

Je l’admire énormément. En quelques lignes, il résume l’opposition essentielle qui existe entre les êtres humains qui se battent pour quelque chose – leur famille, une quête supérieure – et ceux dévorés par l’ambition, le paraître et l’avoir. Ces êtres-là sont rongés par le néant. Je parle également d’eux dans certaines de mes chansons, notamment « Extrême » ou « Les Zombies ». Les textes de Victor Hugo m’inspirent. Leur modernité me surprend toujours. Dans les Châtiments, il évoque l’envie de démesure des politiques et le ridicule des petits chefs napoléoniens. Il aurait pu écrire cela aujourd’hui !

Tes textes tirent à boulet rouge sur des personnages archétypaux : les flambeurs, les politiques ambitieux, les machos… Comment éviter la caricature ?

Ce n’est pas toujours facile, mais j’aime jouer avec ça. Un morceau comme « Pourquoi j’aime pas ta gueule ? » peut sembler très violent et facile si on le prend au premier degré. Mais j’ai voulu la faire aussi caricatural que la vie elle-même peut parfois l’être. Cette chanson parle de ces individus en costume qui nous regardent de haut parce qu’ils s’estiment meilleurs. On les a tous déjà croisé un jour, aux pieds des tours de bureau ou dans le métro. Ils sont traders, consultants ou conseillers. Ils travaillent à la Défense ou dans les ministères, sont persuadés d’appartenir à l’élite économique ou politique, sortent d’HEC ou l’Ena, des écoles qu’ils fréquentent uniquement pour pénétrer les cercles du pouvoir. Ils agissent comme des clones. Ils portent un uniforme sans même s’en rendre compte. Ce sont eux, les caricatures.

Dans « A droite ! A gauche ! », tu dénonces la démagogie des partis politiques, quel que soit leur bord. Tous pourris ?

J’en ai bien peur. Là encore, on peut m’accuser de verser dans le cliché. Mais quand je cherche un exemple qui me prouverait que j’ai tort, un homme sincèrement engagé pour le bien des citoyens plutôt que pour sa carrière, je n’en trouve pas. Le socialisme s’est noyé dans la gauche caviar. Les idées des communistes sont has been et fermées au débat. Les Besancenot sont devenus les marionnettes des médias. La droite nous ment éhontément depuis longtemps. Alors oui, tous pourris !

Redoutes-tu dérouter ton public ?

Non. Je sais que certains n’aimeront pas. Que ceux qui appréciaient le côté métaphorique et lyrique de mes deux précédents disques seront un peu perdus, mais quoi ! De toute façon, on ne peut jamais plaire à tout le monde, alors autant faite ce qui me plait. Je vois la musique comme un panier où je jette toutes les influences et les idées de façon décomplexée. Ce qui prime, pour moi, c’est l’émotion. Me suivra qui pourra.

Tu te décris comme un « hémophile de rage ». Comment fais-tu pour ne pas te laisser submerger par la colère ?

Je suis submergé ! J’essaie d’agir et vivre conformément à mes idéaux, mais les individus qui en font de même sont rares. Du coup, la confrontation avec la société est violente. Trop. J’ai l’impression de me battre contre des moulins à vent. Je me sens parfois comme une merde qui s’agite toute seule dans son coin. Il m’arrive d’avoir peur de devenir aigri. Pour l’éviter, j’écris des albums et je multiplie les scènes. J’ai besoin d’un contact sincère avec le public. C’est ce qui me sauve. Je quitte aussi régulièrement le France, pour m’échapper.

Au dos de la pochette, tu indiques un mail où ceux qui ne partagent pas tes opinions peuvent te joindre. Attends-tu beaucoup de réactions ?

Oui. Dès que j’ai commencé à mettre des morceaux sur internet, on m’a violement interpellé. Un communiste m’a reproché d’avoir mis des images de Marie-George Buffet dans le clip de « A droite ! A gauche ! » D’autres ont voulu comprendre pourquoi je m’en prenais à Eric Zemmour dans une chanson que je voulais simplement rigolote et second degré. Ça commençait fort ! Je me suis dit : je dois canaliser tout ça. Je ne peux pas dénoncer la censure et censurer les réactions que mon album provoque. Alors j’attends les mails, positifs comme négatifs. J’assume chaque mot de cet album.

Depuis quelques mois, tu multiplies les séjours à l’étranger. Cela influence-t-il ta façon de composer ?

On peut le dire. Le but de ces voyages est précisément de ramener le matériel sonore qui servira à la fabrication de mon prochain disque. Chaque fois, je fais jouer à des artistes croisés au fil des routes une partie des morceaux que j’ai en stock, j’enregistre des bœufs improvisés sur mon studio portatif, je note mes impressions. J’ai enregistré des guitares Chorro au Brésil, des mandolines en Italie, du piano en Allemagne, les percussions d’un vieil hispanique aux Etats-Unis, des flûtes traditionnelles et des orgues à bouche en Chine… La manière d’appréhender les instruments est différente sur chaque continent : c’est fascinant. Je tirerai de tout cela un carnet de voyage musical. Chaque titre abordera un thème transversal en métissant les sons ramenés. Après la phase rap, ce sera donc un album world. On va encore dire que je passe du coq à l’âne. Je m’en moque !

« A la fin de l’envoi… » – L’autre Distribution

myspace.com/syranosurlenet

AENALO

Photos : Marylène Eytier


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