Premières étoiles

2 décembre 2009, Studio Nodiva, Paris XXème. Il ne suffit pas d’une étoile pour se sentir moins seul dans la nuit. La plus brillante, la plus constante, celle du Berger, n’est-elle pas là à chaque aube, à chaque crépuscule ? Les marins, eux, savent qu’il en faut plus d’une pour se repérer. Elles veillent sur leur sommeil, éclairent les écueils, bienveillantes présences qui jamais ne trahissent. Et combien même le chemin serait-il tout tracé, la voie royale, le voyageur n’a jamais trop de lumière. Ces dernières semaines, les nuits sont belles sur  « Courchevel ». Le hasard des amitiés ont permis à Florent d’assouvir un « désir irréalisable » : ajouter le percussionniste malien Mamadou Prince Koné à son casting. Pendant une très courte escale à Paris, il est venu à Novida jouer de la calebasse sur quatre titres. Un petit miracle. Cet automne, sur les conseils de Kévin Douvillez, programmateur aux Francofolies de La Rochelle, Florent a rencontré Julien Soulié. Le courant passe bien entre le jeune père et le futur papa : le manager d’Alexis HK chaussera très vite bonnet, moon boots et skis. Il sera de « Courchevel ». Enfin, en octobre et novembre, deux virtuoses du mixage, Alf (Air, Arnaud Fleurent-Didier) et Julien Delfaud (Phoenix, Gaëtan Roussel) ont peaufiné les équilibres, affiné les assemblages. A chacun une moitié de l’album. Ou presque. Alf attend un dernier morceau…

Dans quelques jours encore les morsures de l’hiver se feront plus sévères, la neige donnera à Paris de faux airs de haute montagne et de grand jardin d’enfants. Mais, ce matin, alors que la radio parle de douceur, synonyme de pluie, une femme descend d’un taxi, non loin de la place Gambetta. La silhouette, enveloppée dans des épaisseurs un peu vagues, a tout d’une flamme, frêle et déterminée. Grand sac, un peu fourre-tout, à la main, elle compose le code. Ce large sourire, ces yeux de chat indochinois, c’est Jane Birkin ! Elle est comme on l’imagine. Naturelle, sans chichis. Peut-être un brin plus nerveuse que prévu.

A la fin de l’été, Florent lui avait transmis, par l’intermédiaire de son secrétaire particulier, quelques maquettes. Silence radio pendant des semaines et il y a quelques jours, son « agenda de ministre » s’est allégé. Elle est prête pour enregistrer « Roissy » en duo. « J’avais en tête une voix capable d’incarner toute la dramaturgie de cette chanson. Il fallait une voix sur le fil de l’émotion, débarrassée de tout jugement, de toute minauderie. Je ne voulais pas que ça soit joli ! Je voulais que ça soit juste, que ça soit fort… Personne d’autre que Jane Birkin ne pouvait incarner ce que j’avais à l’esprit. En plus, son accent enrichissait la scène : on pouvait imaginer les retrouvailles d’un couple franco-britannique ou celles d’un fils avec sa mère anglaise. » Une fois la première angoisse passée – aillaient-ils s’entendre, se comprendre ? -, Florent doit oublier que la femme dont il respire le parfum, s’appelle Birkin. Il doit remiser son admiration, l’émotion qui parcourt sa peau quand il écoute « Enfants d’hiver », le trouble qu’elle suscite. Gainsbourg, Doillon, Barry, Rolin, il doit tout mettre sous cloche pour la diriger. « Elle a été surprise par ce que je lui ai demandé. Généralement, on lui demande de poser sa voix, de parler presque. Là, je lui ai demandé de chanter. Sa manière de travailler est assez prodigieuse. C’est quelqu’un qui étonnamment, doute beaucoup d’elle-même. Elle a besoin qu’on lui explique en détails ce que l’on attend d’elle. Elle tâtonne, elle essaie, tombe à côté, se reprend et en une fraction de seconde, tout se met en place, ça y est : c’est là grâce à l’état pur ».

Une lecture se fait autour d’un thé.  LUI : « J’arrive à l’aéroport ». ELLE : « Je t’en prie, fais un effort / Je n’entends rien ». Les paroles déjà réparties se mettent en bouche. ELLE : « L’avion est en feu / Mon Dieu, comme je m’en veux ». Ce n’est pas un simple ping-pong, un jeu de questions-réponses. C’est un drame qui prend corps sous nos yeux. Une conversation désespérée qui doit faire avec un portable merdique et les incompréhensions habituelles. LUI : «  Comme j’ai hâte d’embrasser tes paupières et tes poignets / Allez, descends ! ». Au détour des indications de Florent, je me rends compte que j’ai fantasmé pendant des mois, une phrase de la chanson. « J’ai un trou dans le cerveau / Les sirènes, les chants choraux / Logés dedans » s’est transformé en une esquive, en un aparté subaquatique : « J’ai un trou dans le cerveau / Les sirènes, les champs coraux / Plonger dedans ». Quelle imagination… Jane Birkin trouve ses marques assez vite ; la matinée s’envole. J’observe. Quand elle chante, je n’arrive pas à savoir si derrière ses petites lunettes, elle ferme les yeux. Quand elle chante, elle passe la main dans ses cheveux, caresse sa nuque. Quand elle chante, elle joue, en fait. Et quand le casque sur les oreilles, je l’entends, elle, ses respirations, ses silences, le velouté de sa voix au milieu de crépitements d’ECG, des cuivres et des notes de glockenspiel, mes mâchoires se serrent, mes tempes s’échauffent, mes paupières se ferment. J’ai alors l’inconvenante sensation que ça cogne plus fort dans ma poitrine. Non, non, décidemment, il n’y a pas que des mauvaises nouvelles des étoiles.

Vous venez de lire un moment de la vie de « Courchevel ». Lire la chronique de l’album

Sylvain Dépée / Photos Guy Fasolato

Episode n°4 sur 10.

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A suivre…

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