Cinq ans de réflection

On ne les avait pas oubliés, loin s’en faut ! On trépignait même d’impatience en attendant la suite de leurs élucubrations musicales. Ca tombe bien : les Belges ne nous oubliaient pas non plus, ils préparaient secrètement leur retour dans une société de stockage bruxelloise.

Hasard heureux des absorptions d’entreprises musicalo-industrielles, voilà que « Mirror Mirror », le nouvel opus des Ghinzu, s’apprête à sortir tambour battant. Et personne ne s’en plaindra. Ghinzu, c’est un groupe qui tranche comme le couteau nippon dont il a emprunté le nom. John Stargasm, son chanteur, s’en camoufle derrière des lunettes noires, un cuir et une bonne dose d’ironie. Son groupe apparaît cependant comme une sorte de survivant de la déferlante belge de ces dernières années (Girls in Hawaii, Mud Flow, Eté 67, Millionnaire, le retour triomphal de dEUS…). On découvrait alors les fulgurants concerts de cette bande de cinglés qui feront dire à Iggy Pop lui-même (avec qui ils partagèrent l’affiche) : « You rock, guys ! »

Cinq ans se sont écoulés entre « Blow » (dont le titre éponyme est à lui seul un tour de force de 9 mn) et l’actuel « Mirror, Mirror », soient autant de vagues musicales que le groupe a su laisser passer sans se faire oublier : « On a écouté pas mal de musique : Death From Above 1979, le dernier Animal Collective… On a participé à des bandes originales de film de réalisateurs belges, dont « Dikkenek », et surtout l’excellent film de Sam Garbarski, « Irina Palm », avec Marianne Faithfull comme actrice principale. Enfin, on a eu le temps de confronter les compos de l’album au temps. Certains titres ont été complètement remaniés dans leur forme, mais ce sont les morceaux les mieux écrits qui sont restés. » Les Ghinzu auront donc préféré bénéficier du temps que le succès de « Blow » leur aura accordé plutôt que de battre le fer avec un troisième album plus médiocre. Il faut reconnaître que depuis ses premiers pas en 1999, le groupe cultive l’art de ne pas faire comme tout le monde, comme entrer en scène avec des masques de singes sur la musique de « La guerre des étoiles » ou reprendre le classique « Blue suede shoes » live ! Difficile de faire plus décalé. « La Belgique est un si petit pays. On est le fleuron de rien du tout, avec deux communautés qui s’affrontent un marché ridiculement petit et qui s’embrouillent à tous les niveaux, même au sein de la moindre fédération de basket. On a cette obligation de faire avec et de rire de nous-mêmes. »

Du talent, de la dérision, et une part de chance les auront ainsi poussés, au fur et à mesure, sur le devant de la scène européenne : « C’est sûr qu’il y a eu un gros facteur chance. Avoir un titre en playlist sur les grandes radios était assez surprenant et cela nous a bien aidé. C’est petit à petit que le choix du single « Do you read me » s’est imposé. Ca n’était pas si évident au départ. » Cette fois, le groupe s’est appliqué dans l’exercice du single de manière plus consciente, comme sur l’introductif « Cold love » : « Finalement, c’est un bon exercice qui nous pousse à aller vers l’essence d’un morceau pour qu’il soit plus efficace. » Mais l’album regorge également de plages atmosphériques et de dérapages incontrôlés qui raviront les fans. « Pour les répétitions, on avait loué un bureau dans un immeuble bruxellois. On arrivait a 19h, quand tous les cadres quittaient leur travail, et on bossait la nuit. » Trois années de fonctionnariat au service du rock, comme les Kraftwerk en leur temps préparaient leur musique dans leur studio-laboratoire. « En quittant ce local, on a regardé le bureau en se disant : c’est carrément trois ans de notre vie ! » Du coup, ils ont tenu à le faire apparaître sur la pochette du disque…

Un album au son puissant mixé par Nick Terry (Klaxons, Libertines…) qui aura su apporter la modernité sonique que recherchait le groupe : « On s’en fout du vintage ! On a tout fait en numérique, empilé plein de pistes et fait passer certains sons, comme les batteries, dans tout un tas de filtres ! » « Mirror Mirror » a été conçu comme un recueil de douze nouvelles, comme autant de fragments de miroir : « On fait parler des personnages. On essaie de raconter cette époque incertaine où l’on est en train de renégocier toutes nos valeurs sans même vraiment le savoir. » L’album alterne des moments de pur rock’n’roll avec des plages plus fouillées et travaillées. John déclare : « Il n’y a vraiment que le rock qui m’agite. Le rock est quelque chose en dehors du quotidien. On peut se croire invincible, traverser les voitures dans la rue ou s’épanouir sexuellement. Le rock est une attitude… Je me souviens des premiers concerts où j’ai dû faire le mur pour aller voir les Cramps ou Ween. Dans la salle, il y avait une atmosphère spéciale, une électricité qui craignait un peu ! Aujourd’hui, le rock est devenu une esthétique. »

Et la scène belge ? Ils n’en sont ni fiers, ni honteux : « Nous sommes très admiratif des Soulwax qui ont réussi à faire passer des gimmicks avec leur projet 2 Many DJ’s. Les Das Pop préparent aussi des choses. Mais on ne se sent pas faire partie d’une scène. » Il y a pourtant dans tous ces groupes belges un goût commun pour le décalé, l’insoupçonné, les surprises. « Mirror, Mirror » est justement à la frontière, entre instinct et réflection (du miroir), quelque part entre la fougue glam des Late of the Pier et la subtilité des tontons Radiohead. Un album à l’image de la Belgique que l’on aime : bicéphale, contradictoire, petite et grandiose à la fois. En un mot : géniale.

Ludochem

« Mirror Mirror » – Barclay / Universal

myspace.com/ghinzu


Publié le