Structures_ENTREVUE

Reculer pour mieux sauter

Implanté à Amiens, le groupe Structures casse actuellement la baraque musicale. Après avoir retourné le Printemps de Bourges et Bars en Trans, leur ascension a été coupée net par la pandémie. Retour sur une formation en lévitation en attendant l’explosion.

Structures, formé il y a quatre ans, se compose de quatre amis d’enfance de 26 à 29 ans. Il y a Pierre, le chanteur guitariste, Oscar, le batteur également bassiste, Marvin, le bassiste et Adrien, le guitariste et claviste du groupe. « Nous avons grandi ensemble car on se connaît depuis nos quatorze ans. Nous avons tous fait du skate, fréquentés les mêmes bars. Nous sommes dans une relation de longue durée, avec des haut et des bas… »

En 2018, le combo a sorti un premier EP abrasif et addictif, Long life. L’effet fut immédiat. Soutenu par le tourneur également Amiénois À gauche de la lune, la formation enchaîne les concerts incandescents et décide de se consacrer entièrement à la musique.

Main Square Festival, Bar en Trans, les Inouïs du Printemps de Bourges, le groupe joue partout avec une même ferveur partagée, hors des circuits convenus, par un public fidèle. Dans le rock indépendant français, cela faisait longtemps, disons depuis Stuck in the Sound, que l’on n’avait pas vu ça.

Leur premier album, enregistré avant la pandémie, est attendu pour cette année. Il va sans aucun doute enfin consacrer cette jeune formation pleine d’avenir. En fait, le groupe a dû reculer pour mieux sauter pour cause de crise sanitaire. « Ce disque, on attend désormais de pouvoir le récupérer car on nous fait de la rétention d’album ! » En cause, un rejet du label Deaf Rock Records dont le patron est accusé, suite à une enquête de Médiapart, d’avoir eu, entre 2015 et 2019, des comportements déplacés, voire violents, à caractère sexuel. Les Français de Last Train ont également quitté le label. « Nous sommes en négociation pour le rachat de l’album, mais ils essaient de nous soutirer de l’argent que nous n’avons pas. Du coup, c’est un peu compliqué… »

Enregistré avec ce label, le groupe considère aujourd’hui que How does it feel, c’est son titre, n’était pas prêt non plus. « Cela aurait été un carnage de la sortir comme cela. On a repoussé la date de sortie, on espérait pouvoir le sortir en mai ; on espère maintenant la sortir à l’automne car nous sommes en contact avec plusieurs personnes intéressées pour porter le projet et en faire quelque chose de bien. Bref, on cherche un label. »

En regardant dans le rétroviseur, les quatre musiciens considèrent aujourd’hui comme une chance de ne pas avoir sorti l’album juste avant la pandémie. « Plein d’artistes n’ont fait que quelques semaines de tournée et ont dû arrêter et jeter des albums à la poubelle. Là, nous allons revenir avec un truc encore plus fort. »

Deux singles, accompagnés de vidéo clips, sont néanmoins déjà en ligne. Ils ont tous les deux une force rare et se situent dans la droite ligne du premier EP. Le résultat est sans concession et époustouflant à entendre. « “How does it feel” n’a pas une seule couleur musicale mais vraiment beaucoup. C’est plutôt un jeu de lumières de discothèque. Il est RVB. (ndr : une référence au système de codage informatique des couleurs) »

STRUCTURES

Le résultat est un retour aux sources des eighties (Cure, Joy Division, Sisters of Mercy…) mise à la sauce actuelle. « Nous nous reconnaissons tous dans ces groupes des années 80. Après notre musique est très actuelle. Elle est juste influencée par des choses ancrées en nous depuis notre adolescence, les groupes de Manchester et la vague eighties anglaise mais nous sommes aussi très à l’écoute des groupes de ce qui se passe actuellement. Car la vie n’est qu’un perpétuel recommencement des choses. Aujourd’hui, autant revenir vers quelque chose de plus organique, plus énervé avec davantage de guitares. »

Leur musique est d’autant plus actuelle que le dernier single semble parler de la pandémie. “Robbery”, dont le clip a été réalisé par Julien, le guitariste de Last Train, scande, dans une déferlante sonore, les mots « I now, all infected ! » « C’est aussi pour cela que nous l’avons sorti pile pendant la crise mais ce titre a été enregistré en novembre 2019 et composé et écrit en février 2019. C’est un petit peu prémonitoire mais cela parle surtout corruption. C’était très drôle de jouer ce titre lors des rares concerts que nous avons fait en 2020 car les gens reprenaient les paroles en faisant le parallèle avec la situation. »

Car oui, le groupe a pu malgré tout réaliser quelques concerts l’an dernier. L’un fut particulièrement réussi, celui du festival Rock in the Barn en Normandie. Face à un public conquis et debout, Structures a ainsi pu constater sa notoriété naissante alors qu’il remplaçait au dernier moment le groupe Hotel Lux, retenu en Angleterre à cause de la pandémie. « Au moins nous, nous avons fait quelques concerts, dont une live session pour Rock en Seine, une autre pour Ricard. Et quelques dates qui ont été maintenues dont celle de Rock in the Barn, le meilleur concert que nous ayons fait depuis longtemps. C’était libérateur, totalement ouf. On en parle encore entre nous. Tout le monde était masqué, avec une sécurité très présente mais il y a eu des pogos… On s’est alors que c’était possible, que nous allions pouvoir faire plein de choses. » D’autant qu’aucune contamination n’a été découverte après le festival…

Un espoir néanmoins vite déçu avec l’arrivée des nouveaux variants mais le groupe croit toujours pouvoir reprendre bientôt sa tournée. « Nous avons testé les concerts assis, c’est mieux que rien. Il y a un vrai truc à aller chercher de ce côté-là, cela fait plus spectacle-cabaret que concert. Nous avons joué à La Carène à Brest avec les The Psychotic Monks devant un public assis. Leur show est monstrueux et peut se voir dans ces conditions car c’est comme une pièce de théâtre actée. On était assis et on regarde le show. À aucun moment, nous nous sommes dit que ce n’était pas un concert même si c’est très bizarre de faire du rock dans ces conditions. »

 

 

 

Le combo n’ayant pas répété, les quatre musiciens n’ont pas mis à profit cette période assez noire pour composer ensemble de nouveaux titres. Car si Pierre écrit tous les textes (« Notre musique sonne avec la langue anglaise, et pas le français. J’ai toujours écrit directement en anglais, sans faire de traduction »), la composition se fait à quatre.

Les chansons parlent des émotions, de la vie en général mais aussi de l’engagement. « C’est toujours traité au second degré, parfois avec sarcasmes. Ce n’est pas politique dans le sens propre, mais c’est la politique de la vie, les conséquences que celle-ci a sur les hommes. Il y a quand même beaucoup d’engagement émotionnel et de conduite, mais pas d’engagement politique en soi à part si l’on considère que respecter les êtres humains, c’est un engagement politique. »

Très performant sur scène, Structures est désormais convaincu de sa capacité à surmonter les obstacles. « Lorsque nous allons vraiment reprendre les concerts, ce sera encore mieux qu’avant. En attendant, nous allons sortir ces prochaines semaines un troisième single, puis un quatrième. Et qui sait, nous sortirons un deuxième album sans avoir pu sortir le premier ! »

Comme tous les groupes aujourd’hui, Structures est passé par la case résidence pour élaborer son show. « Cela nous a permis de réfléchir à plein de choses. Cela n’existait pas ou peu dans les années 80 mais les groupes n’avaient pas à faire face à la crise du Covid. Il n’y avait pas tous ces dispositifs, c’est plus d’avoir cela aujourd’hui. C’est un outil de travail assez génial qui nous permet de travail. »

C’est effectivement le mot qui convient. Les quatre musiciens du groupe et le cinquième élément, Charles, leur ingénieur du son, sont tous intermittents du spectacle. « Notre première année d’intermittents, c’était 2019, juste avant le Covid. Désormais, on subit… C’est un enfer, on manifeste même si pour pouvoir manifester tranquillement maintenant, il faut être d’extrême droite. C’est juste pas possible. On vit dans une époque tellement merdique que l’on n’a plus rien le droit de dire ou de faire. Nous sommes dans une espèce de dictature qui nous bouffe la vie tous les jours. Je me lève le matin, j’ai envie de chialer. »

Les confinements successifs et le couvre-feu ayant empêché Structures de poursuivre son ascension, les quatre garçons ont décidé de reprendre leur album à sortir, de le peaufiner. De refaire le mixage aussi. Le reste du temps, les musiciens ont chacun de leur côté développer des projets solos mais « le cœur n’y est pas ».

>> Le site de Structures

Texte et photos : Patrick AUFFRET

 

 


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