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« Auto-tune, c’est la pédale disto d’aujourd’hui »

Après un disque basé sur les films de Bertrand Blier et leurs dialogues au cordeau, l’un des meilleurs combos hip-hop en français revient avec une dystopie sur les réseaux sociaux. Joie ! (… ou pas)

Rien d’étonnant quand on lit que leur 4e album ressuscite la figure de Burrhus Frédérick Skinner, psychologue et professeur d’Harvard ayant théorisé dans les années 30 les stimuli influençant nos comportements… Cabadzi nous a habitués à l’érudition. À ceci près que si la thématique, ici numérique, lorgne sur un Black Mirror1 en vogue ou la série Euphoria2 (citée d’emblée), elles furent pour le duo une référence inconsciente.
« Nous avions déjà 5 titres, lorsque je me suis mis à lire La civilisation du poisson rouge de Bruno Patino », résume Lulu (le non barbu des deux). « La tyrannie des réseaux sociaux, la servitude volontaire créée par des empires économiques, le marché de l’attention, la promesse d’optimisation individuelle, les bulles informationnelles, l’addiction… Comme une concordance des temps, mes premiers textes parlaient aussi de ce rapport à la virtualité de nos vies… Skinner nous a alors semblé être le bon fil rouge pour résumer l’approche. » Et au fond, quoi de mieux pour dénoncer le conditionné qu’un élan naturel et spontané ?

Nulle envie pour autant de jouer les prophètes de l’Apocalypse, chez Cabadzi : seulement la volonté d’envisager sa musique comme un « médium journalistique ». Une chronique du quotidien, avant d’être un disque-concept. Et un processus créatif qui, en créant des histoires à base de punchlines notées dans un carnet (façon cadavre exquis), a permis de mieux se raconter à travers le portrait d’une époque : « En instaurant une ère de la comparaison, le monde digital interroge nécessairement la notion du succès et notre rapport à l’autre », justifie le combo, notant que le narrateur du disque (et des clips) est autant acteur d’un système que son opprimé.
Mais à dénoncer les nouvelles technos, comment ne pas passer pour de vieux cons ? « Il est normal que la jeune génération s’en méfie moins. Nous, on a vu l’individualité arriver. Attention, je ne dis pas que l’outil n’a que de mauvais usages… La preuve : nous n’avons jamais eu autant accès à la musique ! Mais il faut pouvoir analyser ces nouveaux modes d’interaction et prendre du recul sur ceux-ci pour ne pas en être victime. » Pointant que l’autoproduction du duo a toujours été choisie pour la maîtrise qu’elle offrait, plus qu’une forme imposée à leurs débuts en 2010. « À l’image des données transmises sur les plateformes, très peu de groupes sont propriétaires de leurs masters ! Ironiquement, les majors commencent à créer de plus en plus de petites structures pour revenir à l’essentiel… Preuve que trop d’intermédiaires altèrent sans doute la sincérité. »

Mais que reprocher aux réseaux sociaux, canal permettant malgré tout la diffusion des œuvres du duo ? « Si l’usage est personnel et sans distance, il est en majorité générateur de tristesse. Cette brièveté et instantanéité de la réponse, couplée à des bulles homogènes d’opinions, ont des répercutions concrètes dans la vie réelle : la tolérance et la contradiction sont malmenées, les arguments se réduisent aux simples syllogismes… Or il y aura toujours quelqu’un (ou une entreprise) pour l’exploiter. »
Mais plus qu’une critique des comportements 2.0, le nouvel album de Cabadzi se veut avant tout une déclaration humanisme, dont l’ironie invite au sursaut. « Le système en place souligne par leur absence les vrais oubliés (près d’une personne sur deux). Il y a un vrai sentiment d’abandon qui invite, non pas à la fuite, mais à réaliser un roman permanent de soi-même. On voulait donc leur rendre hommage… Dans notre 1er clip extrait de l’album, nous moquions une supposée multinationale omnisciente, mais la première marque mondiale reste l’individu ! La nouvelle génération est devenue VRP d’elle-même. »

 

 

Manifestations pour les droits civiques américains et contre la guerre du Vietnam dans les années 60, chocs pétroliers, Sida et chômage dans les années 90… Si la contestation suit un cycle, les années 2020 (préemptées par Occupy Wall Street, Les Indignés, Nuit Debout, Les Gilets jaunes…) pourraient signifier le retour d’une colère (dont la musique est souvent un étendard et dont les réseaux pourraient abolir les frontières). De quoi être positif sur les prises de conscience à venir (urgence climatique, crise sanitaire, féminisme…) ? « Il y a certes un vent contestataire, mais il souffle davantage vers le complotisme (cf. l’écho du documentaire Hold up ou le soutien apporté à Didier Raoult – alors que peu d’entre nous sommes médecins). Pour moi, la révolution est finie ! D’ailleurs, #metoo n’est pas un féminisme hardcore, mais un rééquilibrage a posteriori. Le monde se polarise… Et les réseaux sociaux ont créé un avenir on/off sans contre-pouvoir, ni compromis. »

 

 

Si Cabadzi participe au système critique général, sa position reste malgré tout isolée dans une industrie hip-hop souvent dominée par la testostérone… Mais où sont donc les (autres) lanceurs d’alerte musicaux ? « Le rap conscient a effectivement changé de forme : le fait politique n’est plus réfléchi pareil. Le flow reste dingue, mais les textes ne sont pas très… inclusifs. C’est bien la preuve que l’individualité prime sur le collectif. Il n’y a pas de volonté d’un monde “lisse”, mais celle d’utiliser les mêmes armes que l’autre. L’auto-tune, c’est la pédale disto d’aujourd’hui… avec les mêmes écueils putassiers ! Mais en aucun cas, ils ne signifient que le rap serait une voix indivisible. » Vrai. Et l’arbre qui cache effectivement la forêt : défaut des algorithmes flattant l’égo, préférant mettre en valeur l’interaction sans nuance à la contradiction de l’érudit. Ou comment la forme l’a emporté sur le fond… « C’était écrit. »
Reste alors les concerts comme porte-voix, que 2020 a stoppé dans l’élan. Car à défaut des cris du corps, les cris du cœur de ce dernier album attendent leur transposition sur scène dont on nous promet un « spectacle visuel, plus narratif et autour de concepts vidéos ». En attendant, le groupe – qui devait sorti ce disque en juin dernier – a déjà écrit l’équivalent d’un album supplémentaire, en parallèle de ses clips do-it-yourself et référencés…
À force de reports de dates, on ne sait donc plus quoi leur souhaiter… Philosophe (décidément), Lulu conclue que « la joie et la tristesse font partie de la vie. C’est ce qui en fait l’intensité. Reste que ce sont de ces pics qu’il faudra désormais s’éduquer… » Pas mieux.

CABADZI COVER

Bürrhus

Le Cirque Absent

La forme libre du rap de Cabadzi est d’abord structurelle : 1. La France étant le 2e pays hip-hop après les États-Unis, les groupes hexagonaux (après avoir longtemps copié) n’ont jamais sacralisé le genre – permettant ainsi l’audace ; 2. Venant de Nantes, ville productive musicalement (mais sans véritable chapelle musicale), le duo a bénéficié de nombreuses influences – d’où la prédominance, notamment, du piano sur cet album ; 3. L’origine du groupe étant une compagnie de nouveau cirque, la dimension visuelle (et son économie de moyens) a toujours fait partie de son ADN… Résultats ? (Et ce quatrième album n’y déroge pas), il y a autant à écouter qu’à penser (la crise existentielle de “Melanco” et “Taré”), d’alternances du flow (le spoken-word des “Pigeons de Skinner”) ou de variations de tempo (les rythmes chaloupés de “Puzzle”, “Voudrait” et “Athazagoraphobe”) avec derrière chaque mot, appuyant la mélancolie des mélodies, une incontestable érudition.

 

>> Le site de Cabadzi

SAMUEL DEGASNE

 

1 Série satirique britannique interrogeant les conséquences inattendues des nouvelles technologies (et ironiquement diffusée depuis 2016 sur la plateforme de vidéos Netflix).
2 Adaptation américaine de la mini-série télévisée israélienne du même titre, coproduite par le rappeur Drake, diffusée sur HBO et abordant la construction idéologique de la Génération Z.


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