Jehnny Beth

Jehnny Beth @ Patrick Auffret

En solo

Son album solo To love is to live est sorti juste après le confinement. Rencontre avec la très prolifique Jehnny Beth, charismatique chanteuse du groupe Savages mais aussi animatrice télé, auteur et égérie de son homme Johnny Hostile.

Le 9 juin dernier, rendez-vous est pris dans le studio de Jehnny Beth, à deux pas du Père Lachaise, à Paris. Elle fait sa grosse journée promo, quelques jours après le déconfinement. Les journalistes se succèdent, armés tant d’une caméra que d’un stylo. Elle reçoit avec un sourire radieux mais la douche froide tombe rapidement. La belle refuse les photos, c’est définitif. Elle est pourtant sublime, fidèle à son image glacée et gominée, parfaitement urbaine.

Elle accueille néanmoins chaleureusement, sans masque, c’est parti pour trente minutes à bâtons rompus.

Reprenons depuis le début. Jehnny est originaire de Poitiers, elle a une formation de comédienne. « Par la force des choses. Mes parents étaient dans le théâtre, mon père tenait le conservatoire de théâtre de Poitiers. J’ai beaucoup étudié l’art dramatique. »

Dès l’âge de 3 ans, Camille — c’est son véritable prénom — jouait, dans les pièces mises en scène par son père, mais elle l’avoue sans détour, la musique, c’est davantage son truc… Pourtant, chacun de ses concerts ressemble à une belle mise en scène parfaitement rodée.

Expatriée en Angleterre à l’âge de 20 ans avec son homme, Johnny Hostile, elle trouvera avec Savages, une formation apte à la porter au sommet mais la route a quand même était longue. Jenny se trouve d’abord un job de professeure de français dans un collège, puis chez des particuliers. Cela lui assure le minimum vital nécessaire pour pouvoir s’adonner à sa passion. « Au bout de deux ans, je gagné assez d’argent pour vivre de ma musique. C’est une histoire de chance mais aussi de détermination. Je n’ai pas lâché. »

Elle trouve alors un travail dans un club londonien. Avec Johnny, elle travaille sur place, rencontre beaucoup de monde. « J’ai fait la connaissance là-bas des gens qui m’ont suivie pendant des années. Mon premier public, cela été d’autres artistes. Ils m’ont accueillie, encouragée, soutenue… Il faut croire en son talent. Et travailler dur. »

Avec John et Jen, sa première formation londonienne, Camille se trouve un nom prononçable à la mode anglaise et surtout pose les bases de Savages, son groupe de filles. Johnny devient le producteur, un travail dans la continuité de ce qu’il avait en France avec Lescop.

 

 

Une page pour l’instant en suspension. Jehnny voyage désormais en solo. « J’avais besoin de changement. Je n’étais pas lassée de Savages, et j’adorais vraiment jouer dans ce groupe chaque fois que nous faisions un concert. Je n’ai jamais de lassitude dans la performance. Faire un album solo était pour moi un choix risqué car je laissais de côté ces choses-là que j’aimais beaucoup. »

Soit. Le grand saut s’affirme donc avec ce nouvel album conçu d’une manière différente : « J’ai changé ma manière de travailler. Cela s’est passé dans différentes villes, avec différents producteurs, chose que je n’avais jamais faite avant. Avec Savages, j’allais trois semaines en studio, c’était un peu la photographie d’un instantané. Pas cette fois. L’ingrédient du temps est devenu un luxe que je pouvais me permettre. »

Cette fois, Jehnny conçoit tout elle-même, avec Johnny son partenaire depuis 15 ans. « C’est une chance d’avoir un partenaire dans la vie. Avec Johnny, on partage beaucoup de choses. Là, je n’avais personne qui m’attendait, donc personne ne m’a imposé un calendrier particulier. C’était intéressant de pouvoir travailler sur l’album et de l’oublier complètement par moment, pour, par exemple, faire un livre, ce que j’ai fait. » L’ouvrage s’appelle C.A.L.M. : Crimes Against Love Memories, c’est un recueil de douze nouvelles érotiques réalisé à partir de photos prises par Johnny Hostile. Le livre est un e-book en anglais, sorti en juillet dernier chez White Rabbit, un éditeur numérique.

 

Jehnny Beth

Jehnny Beth @ Johnny Hostile

Le couple est désormais prêt à affronter le public, après trois années passées à soigner l’album et six mois à préparer la scène. Le confinement et la maladie — ils ont tous les deux attrapé le coronavirus — ont forcément bousculé un peu leurs projets, mais la première sortie publique, à Londres en février, avant le confinement, s’est très passée.

De retour en France après douze années passées à Londres, la jeune femme, française d’origine, dévoile avec “To love is to live” un superbe disque porté par des sonorités allant du jazz au trip-hop. De nombreux intervenant donnent du corps à l’ouvrage, tels Romy Madley-Croft, la chanteuse de The XX, sur le titre “We will sin together”, mais force est de constater une véritable continuité avec Savages : Johnny Hostile est effectivement toujours bien présent aux côtés de Jehnny et jouera sur scène durant la future tournée.

 

 

Musicalement, des notes électros désormais presque tribales se retrouvent par exemple sur le magnifique “Innoncence”, titre sublimé par la jolie voix stratosphérique de Jen. Une chanson, “I’m the man”, se détache par sa puissance de feu dans un ensemble de onze plages toutes captivantes, y compris cet étonnant “A place above” où un comédien, Cillian Muphy, lit un texte très personnel de Jehnny Beth. « J’avais envie de faire un album constaté, mais avec un sens narratif, avec souvent des phrases qui reviennent en boucle, avec des moments très sombres mais aussi des moments de clarté, comme “Héroïne”. Dans la vie, c’est la même chose. Le bonheur, c’est éphémère, c’est ce qui lui donne sa valeur. »

Cet album remarquable place Jehnny Beth en droite lignée avec les plus grandes telles PJ Harvey, son amie, avec en plus de superbes envolées proche de la douceur absolue.

PATRICK AUFFRET

To love is to live – Caroline record

>> Site de Jehnny Beth

Jehnny Beth

Jehnny Beth @ Patrick Auffret


Publié le