LA PIETÀ

Vivons avec la nature, et pas contre.

LES CONFINÉS DE LA MUSIQUE. ÉPISODE 12

Pendant cette période pour le moins troublée et troublante, Longueur d’Ondes fait le tour des artistes mais aussi des professionnels des musiques amplifiées de l’espace francophone afin de parler de la situation et de ses conséquences… Aujourd’hui : La Pietà, l’artiste de l’année.

La Pietà vient de sortir son premier album, La moyenne. Artiste pluridisciplinaire, elle va aussi prochainement publier un roman. En attendant, confinée à Montpellier, elle tente le tout pour le tout afin de capter le public en multipliant les interventions sur les réseaux.

 

La Pietà nous répond aussi par vidéo.

 

Comment vis-tu cette période ?

À vrai dire, très bien. Pour ma part, j’avais al’impression d’être dans une course permanente depuis un bon moment, donc faire une pause cela me fait du bien et cela me permet me positionner pour la suite. C’est un retour à mes valeurs, à ce que je suis, pour réfléchir à là où je veux aller. Évidemment, comme tout le monde, je trouve tout cela très anxiogène, et d’autant plus pour notre métier. Cela fait un peu peur pour l’avenir. Je me suis autorisé cinq minutes pour la peur avant de la ranger dans un placard et de me dire que je faisais confiance à la vie car j’ai été confrontée à la mort très jeune. Peut-être est-ce pour cela que j’ai vécu chaque jour de ma vie comme s’il allait être le dernier. J’ai toujours eu en tête ce petit air qui chante “On est bien peu de choses, et mon amie la Rose me l’a dit ce matin”.

Où tu trouves-tu actuellement ?

Je suis chez moi à Montpellier. Toute seule avec mon chat. Mais à vrai dire, comme j’ai toujours été plutôt multiple dans ma tête, je ne suis pas si seule ! J’ai l’impression d’avoir de la chance. Il y a quelques années, dans un studio de 12 m2, avec une minuscule fenêtre, aucune luminosité, dans un immeuble délabrée et bruyant, j’aurais beaucoup souffert d’être confinée. Je pense surtout beaucoup à tous ceux pour qui le confinement est un enfer. Soit à cause du lieu en lui-même, soit parce qu’ils subissent de plein fouet la violence, la promiscuité, la pauvreté. Le confinement met encore plus en exergue les différences sociales et les inégalités. C’est cela qui me fait le plus mal.

Ce que nous vivons-là, ce virus qui se propage à la vitesse de la lumière et qui met le monde KO, c’était quelque chose de prévisible pour toi ?

Non, je ne suis ni médecin, ni virologue, et clairement pas assez intelligente pour prévoir ce genre de choses. On voit pourtant des documents et des discours qui en parlaient. Ce qui est sûr, c’est que casser l’hôpital public n’était franchement pas la meilleure idée pour faire face. Je lis actuellement Sapiens : une brève histoire de l’humanité, un livre de Yuval Noah Harari, et cela fait relativiser les choses. Des maladies, des pandémies, il y en a eu et il y en aura plein d’autres, surtout vu la manière dont on agit sur les écosystèmes. La question, c’est surtout comment nous allons réagir ? En nous enfermant chez nous et en allant vers un monde virtuel ? Ce n’est pas le monde vers lequel j’ai envie d’aller moi. Vivons avec la nature, et pas contre.

Pendant cette période, tu as continué à jouer et à composer ? Est-ce que ta musique a été changée ou influencée par ce qui se passe dehors ?

Bien sûr. J’ai toujours écrit en fonction de ce que je ressentais, de ce que je vivais, des émotions présentes. Alors bien sûr, aujourd’hui, j’ai envie de parler, comme beaucoup d’autres artistes, de ce que nous vivons. Je pense que c’est le rôle d’un artiste de parler de notre monde, avec son regard propre.

Est-ce que vous répétez à distance ?

Non, ce n’est pas possible à ma connaissance. Il y a de la latence de son du fait d’être à distance, ce qui ne permet pas de pouvoir jouer ensemble. Et de toute façon, La Pietà est avant tout un projet solo. J’ai toujours travaillé et créé seule. Nous répétons ensuite pour la mise en place du live. Comme nous n’avons pour l’instant plus de live, nous n’avons pas spécialement besoin de répétitions. Je préfère utiliser tout ce temps pour créer. Je bosse pas mal avec Chris Merlyn en ce moment, qui était mon ancien DJ sur scène. Il m’envoie des productions, et je pose des flows et des textes dessus. C’est cool de bosser comme ça.

 


Un mini-concert confiné !

 

Ton rapport avec les autres membres du groupe ?

On prend des nouvelles les uns des autres, et puis on a travaillé ensemble pour mettre en place une vidéo live comme me l’avait demandé un festival… Mais ils sont avant tout des amis. Notre rapport actuel est plus amical que professionnel.

Tu angoisses de ne plus faire de live ?

Non. Comme je le disais, j’étais dans une période où j’étais vraiment fatiguée de passer ma vie à courir partout… J’adore être sur scène mais je me sentais usée d’être tout le temps sur les routes donc une vraie pause me fait du bien, et je sais que je retournerai sur scène d’une manière ou d’une autre.
En attendant, je prends tout cela comme une vraie opportunité de pouvoir prendre soin de moi et me consacrer à ce que j’aime le plus, c’est-à-dire créer, écrire, composer mais aussi m’amuser à faire des reprises, à faire des vidéos et avoir des idées pour l’avenir. J’ai enfin du temps pour tout cela.

Je suis en train de préparer pas mal de choses pour la suite. Je mets notamment en place sur ma boutique en ligne l’achat de concerts. Concrètement ça veut dire qu’effectivement, les salles de concerts seront peut-être fermées pendant plusieurs mois, mais il ne sera pas interdit d’organiser des choses chez soi. Le but est de proposer aux gens des concerts à domicile devant 10, 20, 30 ou 50 personnes…  Comme ils veulent.

Je suis à la base quelqu’un de très anxieuse, mais cet handicap ma forcée, dans ma vie, à apprendre à gérer cela, ce qui n’est pas forcément le cas de gens qui se retrouve d’un coup face à de grosses angoisses. Moi, à force travail sur moi-même, de méditations et de thérapies, de beaucoup de lectures aussi, j’ai appris à dompter mes pensées négatives et en faire du positif.

Ça te fait réfléchir différemment ? Est-ce que tu vois les choses sous un autre angle désormais ?

Comme je le disais un peu plus tôt, des épreuves j’en ai eu d’autres. Et donc j’ai appris à réfléchir différemment il y a longtemps. Je suis peut-être inquiète pour le monde et pour mes proches parfois, mais pas pour moi. Si je fais les choses du mieux que je peux, alors ça se passera bien. Tout cela permet de revenir à l’essentiel. Faire la meilleure musique possible. Ecrire les mots les plus justes et sincères possibles pour que cela aille toucher les gens, que cela les soulage en disant ce qu’ils n’arrivent pas forcément à dire. Voilà ce que je veux faire le mieux possible. Toucher les gens. Alors avoir six mois ou un an à me consacrer à ça, je le prends comme une aubaine, pas comme un handicap. Je reprendrai les concerts avec plaisir quand cela sera possible. En attendant, je vis avec ma vie telle qu’elle est, avec plaisir aussi.

T’as pas eu envie de tout lâcher ?

Non, pas du tout. Au contraire, je crois que je dois continuer plus que jamais. Tout lâcher ? Pourquoi ? Parce que je risque de perdre mon intermittence ? Parce que mon album sort en pleine crise et qu’il aura peu de visibilité ? Mais on s’en fout en fait ! Je ne fais pas de la musique pour briller, ni pour faire du pognon, ni pour me farcir l’égo à longueur de médias. Je fais de la musique pour partager, toucher, poser des questions, et ça, pour l’instant, on ne me l’a pas enlevé. Je pense qu’il y aura de la place encore pour des artistes dans le monde de demain. Que j’en vive financièrement ou pas, j’en serai.

 

La pietà

 

Tu crois que tout cela aura un impact durable par la suite, est-ce que la prise de conscience sera suivie d’actes pour minimiser les risques futurs voire les anticiper, ou on reviendra dans le monde que l’on connait parce que l’argent est plus fort que tout ?

Les changements dans le monde ne se font pas du jour au lendemain, ils ne se font pas non plus en six mois, ils se font au fur et à mesure des années, des centaines d’années, de siècles. Il est fort peu probable que l’on renverse le capitalisme du jour au lendemain, et ce ne serait d’ailleurs peut-être pas si génial de le renverser. Il faut par contre le raisonner. L’humaniser. Lui rappeler que dans notre devise, en France, il n’y a pas que la notion de liberté, il y aussi celle de fraternité. Il me semble que celle-ci existe fortement dans notre pays. La solidarité aussi. Le débat houleux et permanent aussi, et tant mieux. Bien-sûr, il faudra des combats, des débats d’idées, des réflexions, il faudra apprendre la bienveillance aussi, surtout. Cela est plutôt positif qu’en France les gens s’expriment beaucoup et librement. Peut-être faudra-t-il aussi que ces mots se transforment en actes. Beaucoup le font à leur niveau, de plus en plus. Ça fait des années que je vois des gens créer un monde alternatif. Dans mon public, je vois beaucoup de gens qui sont plein de belles valeurs, qui agissent au quotidien, qui créent des associations, des actions. Allons dans ce sens, n’ayons pas peur de demain.

Il n’y a pas un monde d’avant ou un monde d’après, il y a un monde, qui existera avec ou sans nous. Nous devons l’écrire à notre façon chaque jour. J’en ai fait une chanson de ce nouveau monde-là, “Un monde meilleur”, parce que je voulais répondre à Macron, que nous ne sommes pas « en guerre », mais « en quête », et que nous sommes nombreux à y travailler, à notre niveau, à cette quête d’un monde meilleur. Cette chanson a été inspirée par ce que nous vivons actuellement, j’ai appelé les fans à me faire des petites vidéos pour participer au clip, et montrer comment nous pouvons mettre notre pierre à cet édifice.

L’industrie de la musique est paralysée, quels qu’en soit ses composants et quelle que soit la taille des acteurs qui la composent. Tu penses que tout va repartir comme avant, petit à petit, ou au contraire, il va falloir repenser certaines choses ?

Je sais que le milieu culturel va être fortement impacté, et ce sera compliqué de continuer à en vivre mais la musique et la culture doivent tenir une place importante dans le monde à venir. Un certain nombre de gens en auront conscience. Il y a trois positions à mon avis :

Être attentiste : ne rien faire et être patients en attendant que les choses reprennent, en occultant complètement ce qui se passe.
Ou être défaitiste : voir l’ampleur des dégâts, se répéter que c’est l’horreur, qu’on va tous crever, et se positionner en victimes.

Ou encore s’adapter… Le monde change, changeons avec. On a l’occasion peut-être de faire les choses différemment, de motiver nos publics à voir les choses différemment aussi. Bien-sûr que les choses seront différentes, et ce n’est peut-être pas un mal, car elles étaient loin d’être parfaites. Je prends cela comme l’opportunité de réfléchir à de nouvelles manières de faire. J’annoncerai d’ici quelques jours à mes fans ce que je suis en train de mettre en place pour qu’ils soient partie prenante dans l’avenir de mon projet. Que l’on puisse dire « Nous sommes la Pietà ».

Il me semble que toutes nos actions dans les semaines et mois à venir doivent être militantes, pour aller vers ce monde meilleur dont je parlais. Acheter des fruits et légumes locaux, soutenir au quotidien le travail d’un artiste, s’engager dans une association de lutte contre les violences faites aux femmes, écrire des articles dans un journal ou sur le web, s’engager socialement, humainement, et politiquement…

Si tu pouvais faire un vœu pour demain ?

Vivre et être libre.

Ta playlist confinement en cinq titres.

“Corps” (Yseult) > que j’adore depuis quelques mois et qui cartonne maintenant.

“Super pouvoir” (Mauvaise Bouche) >  ils sortent leur premier titre, duo montpelliérain que j’ai vu et adoré sur scène il y a quelques mois.

“Come prima” (Dalida) > j’ai besoin de ce genre de choses en me levant le matin, je suis fan !

“Take me to church” (Hozier) > quel incroyable morceau, le clip aussi.

“Violet” (Hole) > parce que, pour toujours.

 

Propos recueillis par Patrick Auffret.

 


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