Michel Cloup

Enclencher un processus de réflexion profond

LES CONFINÉS DE LA MUSIQUE, ÉPISODE 6

Pendant cette période pour le moins troublée et troublante, Longueur d’Ondes fait le tour des artistes et professionnels des musiques amplifiées de l’espace francophone (cœur du magazine) afin de parler de la situation et de ses conséquences… Aujourd’hui : Michel Cloup, musicien d’autant plus essentiel que souvent prophétique.

Lucievacarme, Peter Parker Experience, Diabologum, Expérience… C’est peu dire que Michel Cloup a fortement marqué plusieurs générations d’auditeurs, de futurs musiciens ou rock critics. Au début des années 90, l’œuvre abrasive, vitale comme du Eustache, intime et sociale de Michel Cloup nous permettait, à nous public français souvent aveuglé par les Etats-Unis, de fièrement revendiquer une musique d’autant plus identificatoire qu’elle surpassait le rock américain (Sonic Youth, Pavement). Combien de vies le troisième album de Diabologum a-t-il influencées, modifiées, clarifiées ?

Depuis 2011, Michel Cloup officie sous son propre nom (bien qu’il collabore avec des artistes tels que Patrice Cartier, Julien Rufié, Béatrice Utrilla et Pascal Bouaziz). Cinq albums (ne pas oublier l’imposant États des lieux intérieurs) qui scrutent le privé tout en se questionnant sur la place de l’individu dans un monde « en ruine ». Déconstruire pour renaître meilleur ? Notre quotidien sous pandémie se trouvait déjà dans les compositions de l’auteur.

Déjà, Michel comment vas-tu ? Comment vis-tu ce confinement ?

Tout va bien, je suis chez moi, en famille, avec ma compagne et mes enfants. Je n’ai pas à me plaindre, nous n’habitons pas un château, mais nous avons assez d’espace pour cohabiter sans problèmes. Il y a des jours avec et des jours mous, mais je pense souvent à ceux qui vivent seuls, ou entassés dans de petits espaces, ça permet de relativiser. Je pense aussi souvent aux véritables “premiers de cordée”, ceux qui travaillent à l’hôpital, ceux qui bataillent avec les systèmes informatiques archaïques de l’éducation nationale pour enseigner à distance, bref ceux qui sont forcés de continuer à travailler, dans des conditions parfois difficiles, dans des entrepôts, dans des supermarchés, sans forcément porter un masque et/ou en craignant une éventuelle verbalisation policière abusive.

Je suis l’actualité et le flux d’information, mais parfois je me déconnecte car la colère est trop grande. J’essaie de travailler sur de la musique, sur des textes, ce n’est pas vraiment évident, surtout l’écriture, difficile d’élever son imaginaire ailleurs que dans cette crise. Je fais un peu la cuisine, je regarde beaucoup de films et de séries, sortir acheter le pain ou aller au supermarché est devenu un plaisir, presque un privilège. Et surtout, je ne tiens pas de journal de confinement pour raconter tout ça, ce n’est pas vraiment palpitant. Je me refuse aussi aux concerts depuis ma cuisine, j’ai trop peur qu’un de mes enfants me crie : « Arrête papa, tu saoules avec ta guitare. »

Si l’on repense à ta discographie en triste période de pandémie, en solo ou en groupe, de nombreux titres pouvaient déjà servir d’avertissements. “De la neige en été” me semble explicite, mais aussi une bonne moitié de ton dernier album, Danser, danser, danser sur les ruines : “Le futur dans tes yeux”, “Le jour d’après, celui qui suit” ou même “En ne pensant à rien”. Comment analyses-tu aujourd’hui le fait de voir certains de tes textes soudainement rattrapés par l’actualité ?

J’avoue que “De la neige en été” a un côté prophétique assez troublant, entre dérèglement climatique et scénario d’apocalypse tranquille. De la même manière, le dernier album Danser, danser, danser sur les ruines a anticipé ces deux dernières années, entre le mouvement des gilets jaunes (le titre “Les invisibles” jusqu’au choix du jaune fluo sur la pochette) et cette période de crise et de confinement. Sur cet album, mon parti-pris était de raconter un basculement vers un vrai nouveau monde (pas l’ancien nouveau monde vendu par Macron et ses sbires). Quasiment toutes les chansons sont des mini-scénarios qui se passent juste avant ou après cette bascule, ce fameux “grand soir”. Il n’y a pas que du négatif, bien au contraire, il y a des gagnants, et ce ne sont pas ceux que l’on imaginait. Il y a même une fin heureuse, où l’on danse sur les ruines de l’ancien monde. C’est un album assez festif.

Il y a quelques années, une magnétiseuse m’a dit que j’avais le troisième œil, après m’avoir manipulé pour tout autre chose. Je lui ai demandé à quoi ça servait, elle m’a répondu : un jour, tu comprendras !

Plus sérieusement, c’est parfois assez troublant pour moi ces correspondances avec le présent, mais ça me rassure, je ne suis pas en train d’écrire mon spleen de quadra, dans ma maison secondaire, en regardant ma piscine depuis la fenêtre.

 

 

Tu as souvent écrit sur les crises sociales. Mais ton écriture face au présent, et nous le voyons bien aujourd’hui, ne peut se restreindre à un moment précis, à la délimitation d’un mois ou d’une année. Agripper les crises du présent n’est-il pas, pour toi, une façon d’anticiper les choses, de redouter l’avenir ? Voire de mettre en garde ?

Malheureusement, je n’ai pas d’explication concrète à donner. Il doit y avoir un peu de tout ça, mais de manière inconsciente. L’écriture d’une chanson, c’est quelque chose qui m’échappe totalement. Il faudrait que je tente une séance d’hypnose pour répondre à ce genre de questions ! Je me considère comme une éponge, j’emmagasine des images, des mots, des situations, j’essaie de faire en sorte d’être imprégné par mon époque (même si elle devient tous les jours plus merdique, cette époque) et j’essaie d’estimer en quoi ça m’affecte et ça affecte (ou pas) les autres. Ensuite ça mijote dans ma tête, parfois assez longtemps et un jour cela devient une chanson. C’est aussi simple et compliqué que ça !

Sur l’album Ici et là-bas, tu mettais en parallèle le présent social et l’intime. Dirais-tu que nous vivons tous actuellement, par nécessité, dans un univers semblable à celui évoqué dans le disque (en confinement, mais le regard tourné vers les nouvelles du monde) ?

L’idée était de renouer avec la politique, après deux albums (Notre silence et Minuit dans tes bras) où les textes étaient plus portés sur l’intime, et du coup de tenter une fusion entre ces deux manières d’aborder l’écriture. Pour faire simple : comment la politique affecte nos vies et nos humeurs et mettre tout ça en lien avec mon histoire personnelle. On peut effectivement faire un parallèle avec ce que nous vivons actuellement, à la fois cet enfermement, cette distance sociale, le regard sur cette crise et ce que tout cela engendre comme angoisses, frustration, colère ou tristesse. Il va falloir attendre d’avoir digéré ce confinement pour en faire quelque chose d’intéressant. J’espère qu’un processus de réflexion profond sur ce qui est essentiel à nos vies va s’enclencher et surtout, au final, une réaction.

“Cette colère”, contre qui la manifesterais-tu, aujourd’hui ?

Contre ce système capitaliste néo-libéral qui nous dévore, contre ces hommes politiques, idiots pour la plupart, qui en sont les marionnettes.
Contre ces démocraties occidentales qui se transforment en états policiers et autoritaires.
Contre ces pseudos journalistes, experts en rien, qui propagent cette propagande libérale dans les médias du monde entier.
Contre ce mépris des plus pauvres, des petits salaires, de « ceux qui ne sont rien » mais sans lesquels toute l’économie s’arrête.
Contre ce fascisme rampant et ces extrêmes-droites qui fleurissent de manière décomplexée un peu partout, aboutissement logique de ce capitalisme poussif.
Contre cette gauche qui ne supportait pas les gilets jaunes car ça leur renvoyait un miroir de leurs échecs en tant que « gauchistes » de salon embourgeoisés.
Contre l’abêtissement, le racisme, le sexisme et l’homophobie en général, qui me donnent l’impression de vivre encore au Moyen Âge alors que nous sommes au 21ème siècle.
Bon, y’en a encore mais j’arrête là, faut que je me calme un peu. Attends, je reviens, je vais aller marcher 30 minutes avec mon attestation de sortie dans la poche…

 

 

À La ligne, le livre de Joseph Ponthus que tu mets en musique avec Pascal Bouaziz, et qui aborde le travail à la chaine, semble en plein cœur de l’actualité covid-19 puisque l’un des grands débats concerne “Les invisibles” qui permettent aux pays de continuer à vivre (caissières, caissiers, routiers, producteurs agricoles…). Sans même parler du milieu hospitalier, dont l’importance était, il y a peu, minimisée par le gouvernement en place. Penses-tu que cette crise mondiale va changer certaines mentalités politiciennes sur « les travailleurs de l’ombre » pourtant vitaux à nos existences ?

Je ne sais pas ce qu’il va se passer après, mais rien ne sera ou ne pourra être totalement comme avant, au moins dans nos têtes. La crise est immense, inédite, un joli coup de pied au cul.
« La décroissance, ça n’est pas possible, voyons ! »
« L’écologie, oui, d’accord, mais faut quand même pas exagérer quand même ! »
« Il n’y a pas d’argent magique ! »
« La dette, LA DETTE ! »

La situation actuelle ressemble au résumé d’un téléfilm Netflix :

Un virus mortel, transmis de l’animal à l’homme à cause d’un dérèglement écologique et climatique et d’une utilisation abusive des ressources de la planète met à genoux l’économie mondiale dans une ère néo-libérale poussée dans ses retranchements auto-destructeurs.

C’est tellement vite résumé, c’est tellement évident et c’est surtout tellement désespérant. Quand je pense à tous ceux qui se battent depuis des années et des années, en lançant des cris d’alerte que nos dirigeants n’écoutent pas, à la fois sur l’écologie et sur l’issue de ce libéralisme.

Du côté des politiques, c’est assez difficile à jauger. J’ai du mal à croire à un sursaut chez les dirigeants en place, leur logiciel politique semble bloqué et on va repartir directement sur la même politique d’austérité qu’après 2008, enrobé de discours faussement humanistes et sociaux. Mais cette crise va être beaucoup plus virulente que celle de 2008. En France nous sortons de presque deux années de contestation sociale de grande ampleur, la pression du peuple risque d’être telle que…

Là, c’est mon Director’s cut pour la fin du téléfilm Netflix.

 

Michel Cloup

Photo Laurent Besson – Caribou-Photo
(reproduction interdite sans l’utilisation de l’auteur) http://caribou-photo.fr/

 

D’un point de vue artistique, comment vois-tu ton propre “monde d’après” ?

Je vais continuer le projet d’adaptation du livre de Joseph Ponthus À la ligne (feuillets d’usine) avec Pascal Bouaziz et Julien Rufié, qui devrait jouer à partir de cet automne et probablement faire l’objet d’une sortie en version album. Les dates du printemps ont toutes été annulées (sauf la première). C’est un très beau livre pour lequel nous avons eu totale liberté avec le texte et je suis très fier du résultat, et heureux d’avoir pu mener ce projet à terme avec Pascal, ça fait longtemps qu’on parle de travailler sur un album tous les deux. De plus, c’est un thème qui va rester d’actualité : l’expérience de l’usine, du travail à la chaine aujourd’hui et ses répercussions physiques, psychologiques et la solidarité et fraternité humaine qui en découlent.

Sinon d’un point de vue créatif pur, j’écris des nouvelles chansons, le processus a commencé en octobre et je les enregistre seul chez moi, mais c’est tellement embryonnaire que je ne peux rien dire de plus pour l’instant.

 

 

Fermeture des salles de concerts, annulation de festivals, sortie de disques mort-nés… Comment l’impact de la pandémie affecte-t-elle ton travail quotidien de musicien ?

La situation est floue et angoissante. J’espère que mon label et mon tourneur existeront encore au sortir de la crise. Encore une fois, les grosses entreprises comme Live Nation vont perdre des millions mais quantité de petites et moyennes structures risquent de mettre la clef sous la porte en laissant sur le carreau pas mal d’artistes et de techniciens. J’espère que mes concerts annulés de ce printemps (À la ligne + ceux en duo) seront reprogrammés cet automne, mais pour l’instant, ce qui se profile, c’est la re-programmation des plus gros artistes, au détriment des petits et moyens. J’espère que cette solidarité dont certains acteurs culturels se gargarisent n’est pas juste un effet de style.

Ce qui est vraiment inquiétant pour la suite, c’est que les propositions artistiques les plus fortes, les plus audacieuses, les plus novatrices risquent de se faire rares au profit des grosses machines mainstream qui produisent avant tout du divertissement. C’était déjà un projet en marche, mais ça va s’accélérer cruellement. J’espère que le public aura conscience de tout ça.

En tant qu’artiste, arrives-tu à composer, ou à trouver inspiration, depuis le confinement ?

J’y arrive par bribes, à des moments et ça va tout de même mieux qu’au début. J’essaie de me projeter plus loin, mais ce n’est pas évident. Il y a des jours je suis tenté par une approche punk-rock à la Bérurier Noir : « CRÈVE BFMTV CRÈVE ! ». Et d’autres jours j’ai des envies de garage-rock mexicain : « AÏE AÏE AÏE CORONA ! ».

Propos recueillis par JEAN THOORIS 

 

Photo d’ouverture : RENAUD DE FOVILLE

Photo dans le texte :  LAURENT BESSON


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