De A à Z

Préambule…

Une grande âme de la musique francophone nous a quitté ce 17 avril 2020. De par sa créativité tellement originale et sa soif de travailler avec des jeunes musiciens chercheurs de son, Christophe a souvent été dans nos pages, nous ouvrant les portes de chez lui ou de ses enregistrements… Le nouveau numéro de Longueur d’Ondes qui devait paraître en avril mettait précisément en “Une” cet illustre personnage, suite à une longue entrevue qu’il nous avait accordée.

Longueur d’Ondes est un magazine national né il y a 37 ans, diffusé dans toute la France, en Belgique et au Canada, et qui défend d’arrache-pied les musiques rock de l’espace francophone. Des grandes pointures ont fait sa couverture (Gainsbourg, Bashung, No One Is Innocent, Arno, Dionysos, Stupeflip, Les Wampas, Daho…) mais aussi de jeunes pousses prometteuses (Jeanne Added, MNNQNS, Therapie TAXI, Last Train, C2C…).

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Coup du sort : comme le magazine est offert au public friand de musique, tous ses points de distribution sont des endroits publics qui ont été fermés mi-mars : salles de concert, disquaires, médiathèques, salles de répétition, festivals… Donc, fabriquer le magazine pour l’envoyer à des endroits fermés semblait une hérésie. Les palettes et les colis n’auraient pas pu être livrés… même pas au Printemps de Bourges, dont nous sommes partenaire historique…

Le numéro 93 était donc prêt, mais nous ne pouvions ni l’imprimer ni le distribuer…

Et puis Christophe vient de partir rejoindre les étoiles, c’est pourquoi nous décidons malgré tout de publier numériquement son entrevue, en un hommage respectueux… Puisse sa mémoire présider sur l’avenir.

 

Christophe @ Jessica Calvo

 

C’est un bonheur, c’est un rituel. Une conversation nocturne avec celui qui reçoit à domicile et parle de tout et de rien, capable de ce véritable lâcher-prise qui le laisse apparaître tout entier dans sa confondante humanité. Abécédaire.

Les mots virevoltent d’un sujet à l’autre. C’est un mélange de précisions et de rêveries. On regarde de loin et puis on s’approche, méthodique et minutieux. Toujours des exemples à la volée, des scènes vécues. Christophe rien que Christophe. Jamais autre chose que ce qu’il a vu et ressenti. Retour sur cette carrière qui apparaît comme fendue en deux après le choc de “son 68 à lui” : le coup de hache fondateur entre le yéyé des origines et le détournement de l’avion du Succès fou vers les plaines arides d’un premier synthétiseur, le duophonique Arp Odyssey bien connu des musiciens de disco comme de new-wave. Un objet austère regorgeant pourtant d’infini, générant enfants et petits-enfants pendant cinquante ans ou presque ; des objets métalliques et carrés aux lumières colorées qui trouveront finalement un peu de répondant dans ce piano que Christophe commence à investir doucement, à partir de 1993, jusqu’à ce que, peu à peu, vienne l’équilibre, une main gauche hésitante posée sur l’instrument tandis que la tête demeure tout entière engloutie par la machine sur laquelle traîne son album fétiche A secret wish de Propaganda, 1985…

 

 

A comme allergique
Je n’aime pas les albums de duos, tous ces machins que les Ricains adoraient faire dans les années 60, Sinatra et les autres, moi j’étais allergique, j’écoutais du blues à l’époque. Ça a duré. Pascal Nègre m’a même rendu mon contrat en 2011 justement parce que c’était vraiment pénible pour moi d’imaginer un tel album. Finalement, j’ai changé d’avis (Christophe, etc., 2 volumes 2019) et je ne regrette pas, ça m’a permis d’entrer en contact avec des musiciens avec qui je vais travailler dans le futur : Son Lux et Chrysta Bell.

B comme béquille
Me plonger dans les sons, les machines, ce peut-être une bonne béquille quand les relations avec mes intimes se dégradent. Ce n’est pas que je m’en fous, je suis prêt à en chier par amour… mais je connais la vie, faut pas se faire du mal. Avec une femme, si ça dérape, je m’échappe. Il n’y aura pas un mot plus haut que les autres.

C comme chanteur
Je ne suis pas un chanteur moi, je suis un peintre, un peintre des sons.

D comme Dédé
Dédé, c’est Daniel, Daniel Darc. J’ai fait un film sur lui, incroyable. Mais je le garde pour moi.

E comme expérience
J’ai commencé très jeune, j’ai eu de la chance de tomber sur un énorme ingénieur du son : Roger Roche. Ce fut vraiment été un coup de cul de démarrer comme ça.

F comme Fernandel (fils de)
Franck Fernandel, c’est le fils de, il faisait le crooner dans les années 60. Je l’ai croisé dans un studio, j’avais 16 berges, il ne m’a pas calculé, je n’existais pas pour lui. Je me suis dit « Ah d’accord, c’est ça le métier, faut faire gaffe… Toi, connard, tu me donnes une belle leçon ». J’ai jamais oublié ce mec.

G comme Glass (Phil) –
C’est avec sa musique que je me réveille chaque jour, l’ouverture de Glassworks. Elle a tout détrôné, elle a même détrôné J.J Cale, j’en suis fou.

H comme hand
Avoir la main ou jouer un coup, ça dépend. Je suis un joueur de poker, je sais m’échapper quand il faut, mais quand faut attaquer j’attaque.

I comme Intime
J’ai jamais écouté ce disque (Live 2014,), c’était mes débuts au piano, je ne voulais pas prendre peur… Peu à peu, j’ai amélioré mon jeu et franchement ça m’excite d’avoir trouvé un style. D’accord je n’ai aucune technique mais là, je kiffe trop.

J comme Jeanne
Bruno Dumont m’a embarqué dans son film Jeanne (2019). Au début, je ne voulais pas faire l’acteur. Je ne sais pas, je faisais un peu ma star… Et puis voilà je me suis laissé faire… Chanter du Péguy tu imagines, c’était magnifique.

L comme Lego
C’est vraiment important pour moi, faire mon Lego c’est un souffle, ça me permet de méditer l’air de rien tu vois, c’est de l’oxygène… Même si quand tu y penses, c’est d’abord du plastique.

M comme « Mots bleus »
J’habite deux mois par an sur un bateau… J’adore vivre dans un port, depuis l’âge de 13 ans. J’adore le silence… Le matin on sort en mer, le soir je travaille. Je poursuis ma vie d’ici. Je suis client de tout ce qui me donne la possibilité de partir d’ici parce que j’aime tellement faire ce que je fais là, tu comprends, j’ai besoin d’un gros truc pour en sortir.

 

Christophe - @ Carolyn Caro

 

N comme nombre de pages
Je me souviens de Sylvie Fenczak, elle était chez Flammarion et voulait que j’écrive ma bio. Mais voilà, j’avais pas envie de développer une pensée… J’ai fait 300 pages, c’est là sur la table mais j’ai toujours pas envie. Elle a compris ça, elle n’est plus venue. Quelque chose s’est cassé.

O comme oiseau
Si je suis un oiseau de nuit ? Oui, si tu veux… Cela me fait penser à cette expression de musiciens des années 75 : « Eh comment ça va les oiseaux ? »… Des oiseaux, des gars qui font que passer quoi, des poètes. Rodolphe (Burger) dit toujours ça.

P comme Paradis perdus
« Aux quatre vents, quatre rapides chérubins approchent de leur bouche le bruyant métal dont le son est expliqué par la voix du héraut : le profond abîme l’entendit au loin, et tout l’host de l’enfer renvoya des cris assourdissants… »
– C’est quoi ça ?
Le Paradis perdu de John Milton (1608-1674).
– Ah ben ouais, cherche pas, c’est le 17ème. Ça déchire.

Q comme question que je ne me suis jamais posé
Ma vie, c’est cette machine, c’est là-dedans que je chine des sons qui feront mes chansons. Un moment, ça va donner un gimmick et puis un jour une exposition sonore, un disque… Est-ce que je pourrais continuer à chiner sans faire de disque ? Je ne sais pas, je ne me suis jamais vraiment posé la question.

R comme Reed, Lou Reed
J’aime tout jusqu’au bout chez lui, j’accepte tout… La première fois que l’on devait se rencontrer, il trépignait, on m’a raconté qu’il disait « Alors il vient le petit Français ? » La dernière fois que je lui ai parlé, c’était sa lecture au 104 (2008)… non, la dernière fois, c’était l’Olympia en 2012. Mais là, c’était dur… J’étais avec deux copines, il est passé devant moi en me regardant limite méchamment. J’ai pas pu aller vers lui, je me suis contenté d’écrire la chanson “Lou” (Vestige du chaos, 2016).

S comme “Señorita”
« Le chaînon manquant elvisien entre Adamo et Vega via Juvet » (Bruno Bayon). C’est ta chanson préférée tu dis ? Bah… Tiens, lis-moi encore un peu de ce John Milton s’il te plaît.

T comme toile
J’ai un peu vécu de ma peinture au moment où j’ai quitté le show-biz. J’étais à la rue vers 67-70 alors je vendais mes toiles, 700, 800 balles ou 200, tout dépendait du format. Je n’ai rien gardé sauf une…

 

Christophe @ Jessica Calvo

 

U comme “Une autre vie”
« Je veux jouer du rock, chanter dans les églises à la messe le dimanche. À deux cents à l’heure, je risquerai ma vie pour enfin te faire peur. Ne me retiens pas. Je suis comme ça, j’ai envie, j’ai envie d’une vie. J’ai envie d’un nouveau paradis. » (Vinyle 45 RPM Single, Disque Motors, 1976)

V comme Viens
Tu vois j’ai pas de manager ou d’attaché de presse, ce genre de trucs. C’est moi qui gère. Tu m’appelles, si je me sens dispo, je te dis « Viens ».

W comme Wagner
J’ai dit une fois à Alain (Bashung) : tu devrais chanter le Tannhäuser de Wagner. C’était un grand chanteur, un fou de country tu sais, il adorait ça, il me faisait des compils : « Mais faut que t’écoutes ça ! » C’était mon vrai copain.

X comme Xavier Giannoli
Moi j’écoutais Serge Reggiani et Jean Constantin ; c’étaient mes idoles quand j’avais 10 ans… Après, j’étais chanteur mais plus maintenant. Après, j’ai fait le film de Xavier Giannoli avec Depardieu où je tiens mon propre rôle, Quand j’étais chanteur.

Y comme yéyé
J’étais très fan de Lydia Lunch. J’avais absolument tout d’elle. On a commencé à échanger à propos d’Alan Vega, c’est ce qui nous a rapprochés. Et puis finalement nous nous sommes vus à Barcelone. Pour aller la retrouver sur une petite place, il a fallu traverser une église, je me souviens très bien. Et puis, elle a été très relou avec moi. Bon elle savait pas qui j’étais, elle a peut-être senti des trucs un peu yéyé tu vois… Elle avait une distance.

Z comme « Zoom sur Oum » 
J’aime écouter les gens, des types comme Rachid Taha, par exemple. J’adorais quand il se pointait, il racontait des histoires incroyables « J’adore ce texte sur Oum Kalsoum : Je m’affranchis, me dés esclave, je zoom sur Oum… » ça, c’est vraiment des mecs…

Christophe, etc. Volumes 1 et 2, Universal 2019

Adresse Instagram tapez : christophe_le_chanteur Le point C
>> Site de Christophe

Texte et montage : ANTOINE COUDER
Photos : CAROLYN CARO et JESSICA CALVO


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