La Pietà © Christophe Crénel

L’obsédée textuelle !

Soutenue par des textes emprunts de colère, La pietà délivre une image sans concession de la société urbaine contemporaine. Son premier album, La moyenne, s’affirme écoute après écoute comme le coup de poing, coup de sang, imparable de 2020.

Elle arrive démasquée, encore peinturlurée sur le corps par les stigmates d’une session photo. Elle ne se cache plus, au contraire. La Piéta, le personnage qu’elle s’est créé pour redevenir artiste peut enfin se déployer dans toute sa splendeur, sans faux-semblant. « Le masque, c’était un moment, un passage. Cela n’a jamais été prévu pour que cela dure éternellement. »
Elle concrétise aujourd’hui un travail de plusieurs mois avec la sortie d’un premier album, livré après une belle série de singles tous plus entêtants les uns que les autres. « Pour moi, enregistrer une chanson, c’est comme faire une photo. Et après on passe à autre chose. J’aime toujours les premières chansons de La Pietà, et j’en joue encore un certain nombre sur scène, mais j’ai évolué. Je ne suis plus la même personne que celle qui a commencé ce projet en 2014. »

“Besoin de toucher le fond pour mieux revenir.”

Flashback. En 2014, lassée par les turpitudes du monde de la musique, la chanteuse est alors en piste pour devenir une jolie chanteuse pop, quitte Paris et le monde de la nuit pour venir s’implanter à Montpellier avec la volonté de mettre un terme à sa carrière. L’aboutissement d’une mauvaise expérience, empreinte de dégoût du milieu musical. Recentrée sur un côté artistique, elle cherche juste à créer un rôle beaucoup plus authentique et proche d’elle ; puis décide alors de se lancer dans l’écriture d’un roman avec, dans le rôle principal, une héroïne désenchantée dénommée Louise. « C’est un mélange de choses de ma vie et des choses romancées. J’étais à un point où plein de choses explosaient dans ma vie personnelle. On a besoin, à un certain moment, de toucher le fond pour mieux revenir. J’ai eu l’impression que tout tombait en ruine, dans ma vie personnelle, financière comme dans ma vie professionnelle. Cela jouait aussi sur ma santé. » Partant de nombreux petits bouts d’histoire influencés par sa vie sans pour autant être totalement autobiographiques, c’est l’histoire d’une fille en phase avec son époque. Des textes totalement contemporains portés par une profonde blessure qui l’a amenée à renaître.

“Pas une petite chanteuse pop dans une maison de disques.”

La thérapie passe par l’écriture, également par la musique, sans que cela ne soit une obligation professionnelle : « Comme beaucoup d’artistes, je souffrais d’être à la fois dans le monde artistique et celui du divertissement. C’est un immense paradoxe. Le but du divertissement est de faire plaisir aux gens alors que celui d’un propos artistique est parfois de déranger et de pousser l’auditeur à se poser des questions. » Passionnée d’histoire de l’art, elle veut questionner le monde actuel, « ce qui n’était pas du tout ce que l’on demandait à une petite chanteuse pop dans une maison de disques. »

Peu à peu, elle reprend force et assurance, comme si elle sortait de sa chrysalide, transformée et prête pour son envol. « La Pietà est née lorsque j’ai eu envie de mettre mes textes en musique avec un logiciel de son. Je me suis amusée. » Résultat : même si c’est un projet sombre, il est réalisé dans le plaisir et par plaisir. Sans aucune autre forme de pression !

 

La Piéta

 

“Hypercynique car empreint de colère.”

De fil en aiguille, officiellement manageuse d’artistes, elle sort en catimini le clip de “La moyenne” où elle apparaît masquée. Les retours sont excellents et attirent de nombreuses personnes, dont un booker. Ce dernier la pousse à remonter sur scène sans savoir qui était derrière le masque. Le projet, « home made », est un peu schizophrène, « hyper-cynique car empreint de colère », et prend la forme d’un pied-de-nez particulièrement jouissif. « Beaucoup de gens qui me détestaient se sont mis à adorer La Pietà car ils ne savaient pas qui était derrière le masque. Cela m’a beaucoup fait rire mais je touchais au but : faire aimer la musique pour ce qu’elle est. »

Un DJ aux machines et un guitariste plus tard, le projet prend forme sur scène, sous le nom d’un hommage non dissimulé au tableau de Michel-Ange. « En fait, notre premier blaze, c’était Bonjour tristesse mais un humoriste s’est fait connaître sous ce nom-là. J’ai eu trop les boules car cela me correspondait bien. J’ai cherché un autre nom. “La Pietà” [xam : pas sûr des “”], une œuvre que je dessinais beaucoup et que j’avais étudiée en histoire de l’art, s’est imposée à travers toutes les questions qu’elle posait, notamment sur la place de la femme dans la société. » Grande fan de l’Italie, elle sera donc dans sa nouvelle vie la mère douloureuse.

Le projet se veut pluridisciplinaire, une nouvelle aire de jeux et de liberté pour sa conceptrice. Elle se remet à peindre, à faire du graphisme, des collages et travaille sur l’idée d’un masque pour renforcer le côté dé-personnifié du projet. « La Pietà n’était pas forcément incarnée par moi, mais j’avais la main dessus, le regard… » Une époque déjà révolue : « C’est juste un personnage que j’incarne. Je n’en suis qu’un messager. »

Très conceptualisé, le projet, dès ses débuts, fut longuement pensé. L’idée du roman de plusieurs chapitres de trois textes chacun s’est rapidement imposée et elle a su tenir le cap en y ajoutant musique et visuels. « La réalité financière a également empêché la concrétisation de certaines idées mais d’autres sont arrivées en cours car c’est de la matière vivante. Mais la couleur La Piétà, c’est d’abord le texte, la musique vient après. »

L’album sort en février, le roman au printemps. Le livre apparaît comme la véritable pierre angulaire du projet. « Je n’ai pas écrit des chansons pour en faire un roman, c’est dans l’autre sens. J’extrais des morceaux du roman pour en faire des chansons. “La moyenne” est un texte du roman que j’ai mis en musique. C’est le texte le plus identifiant du projet, le premier titre. C’est le commencement d’une histoire qui débute en 2014 et se finit en 2018 avec “La guerre est finie”. »

“J’ai décidé de raconter ma vie, la vraie vie.”

À l’arrivée, l’album comprend dix nouveaux titres, alors qu’une cinquantaine de textes existe, une version plus acoustique de “La moyenne” et un morceau caché. Toutes les chansons partagent le fait d’avoir été écrites sans filtre, avec un verbe parfois cru. Elle se défend néanmoins d’avoir voulu faire du trash : « Trash sous-entend une volonté de provocation que je n’ai pas. Il y a une violence et une dureté car j’ai une volonté de vérité. Dans la vie, il y a des choses douces, et d’autres plus dures. Or, tout ce que l’on nous propose, c’est du tout va bien. Il ne faut surtout pas oser dire le contraire. Quand on va mal, avoir la pression permanente de ne pas pouvoir l’exprimer, c’est pire. » D’où le côté assumé du propos. « Je n’allais pas continuer à être anorexique pour être la meilleure chanteuse pop de la terre et faire de grands sourires en écrivant une énième chanson d’amour. J’ai décidé de raconter ma vie, la vraie vie. » Le propos sincère renforce logiquement la perception brute et la vision du monde de l’artiste. « À ma manière, je montre que l’on peut faire quelque chose de lumineux et de positif à travers quelque chose d’immonde et de sombre. C’est le propre de l’art. »

Le monde dans lequel La Piéta entraîne ses auditeurs crache sur de nombreuses déviances de la société, dévoile des aspects sordides de la vie d’une femme, comme l’avortement et finalement met en scène une totale déshumanisation des relations. Ainsi, la chanson “Tapez”, par exemple, met en scène un jeune homme qui a envie de péter les plombs dans un monde déshumanisé. « Je ne suis pas en train de dire aux gens qu’il faut tout péter mais il ne faut pas s’étonner qu’il y ait des pétages de plomb si cela continue. »

Disque : La Moyenne Over Dose Your Life Editions / L’autre Distribustion / Believe
Roman : “La Moyenne, à peine” Lamao éditions

>> Site de La pietà 

PATRICK AUFFRET
Photos : CHRISTOPHE CRÉNEL 


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