Yoanna © Lucie Locqueneux

« franc-chanter » sans tabou

Après une présence remarquée et acclamée à L’Atypik Théâtre d’Avignon pour le off en juillet dernier, Yoanna entame une nouvelle saison de tournée pour la sortie de son nouvel album 2e sexe.

Voilà une artiste surprenante qui sait capter l’attention rien que par son visage peint de guerrière d’une ethnie musicale en résistance. L’auditeur se délecte d’un français dans le texte imagé et engagé depuis ses débuts avec les albums Un peu brisée (2012), Moi bordel ! (2008) et Princesse (2015). Ses punchlines détonantes, mélodieuses et rythmiquement saisissantes aux sons de son fidèle compagnon accordéon en bandoulière savent toucher les cœurs et atteindre les consciences. « Je suis autodidacte avec un parcours singulier et je ne suis pas une grande carriériste. Je suis plutôt animale avec une tendance à agir et à réfléchir après… ce qui ne m’a pas toujours fait prendre les décisions et les chemins les plus évidents ! »

Marchant à l’affect, à l’instant T, sans plan de carrière ni se poser trop de questions, la Suissesse genevoise a développé très tôt son amour pour la musique et l’accordéon. Après des formations en danse et théâtre d’improvisation, elle se produit en spectacle avec un goût pour la scène déjà bien ancré. Elle fonce et en 2004 apparaissent ses premières compositions enregistrées sur le EP La bonne aventure avant d’entamer la Tournée des bistrots à Montréal. Prendre du plaisir est sa philosophie en musique. Elle poursuit dans cette voie et deux albums sortent dans lesquels elle exprime son inspiration nourrie par les rencontres, l’humain et les sentiments. L’accordéoniste Michel Besson, Jacques Higelin, NTM, Mano Negra, Zebda, tant d’artistes l’ont bercée et comptent encore aujourd’hui comme Nina Simone, Virginie Despentes, etc. Oui il y a un peu de chacun dans ses morceaux. Auteure-compositeure-interprète, ses textes en français sont distillés en une parfaite alchimie entre rythmes, mélodies et paroles qui cultivent un « franc-chanter » en groove avec l’accordéon à bout-portant. « De manière générale, je n’aime pas tout ce qui est tabou, interdit, illicite. Cela donne mes chansons. Quand j’écris, il y a souvent une urgence, une forme de revendication, de rébellion. Certains font de la boxe pour évacuer leur colère, moi c’est de la musique ! » Mais une colère apaisée et lucide. Engagée auprès de jeunes lycéens français dans des actions visant à faire découvrir les musiques actuelles, elle ne l’est pas moins avec des thématiques telles que la condition féminine, l’environnement ou l’argent dans son nouvel album : « Le parcours de chaque individu et les embûches rencontrées forment l’identité et le regard. Ce qui nous amène à être plus ou moins sensibles à certains sujets… »

Certains sujets interpellent plus que d’autres. À mots ouverts, Yoanna ferme savamment les portes du non-dit. Être femme pour elle, n’influe pas tant sur l’écriture et la composition que de se positionner en tant qu’artiste. Chanter des maux plus qu’actuels entraîne un certain lâcher-prise de conscience. « Je n’écris pas avec mes parties génitales. Si je n’avais pas été victime d’abus dans mon enfance et adolescence, probablement que j’écrirais sur d’autres problématiques et que je serais moins sensible aux inégalités homme/femme et à l’escroquerie totale qu’est la condition féminine. »

Une telle ouverture « d’écrits » de nos jours est plus que salutairement nécessaire.

VANESSA MAURY-DUBOIS

Photo : LUCIE LOCQUENEUX

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