MNNQNS © Guendalina Flamini

Ou le futur du rock

C’est à Rouen qu’est né et a grandi MNNQNS. Pierre angulaire de la scène rock de la ville, le groupe participe à l’effervescence qui y règne. Rien de plus normal que d’aller les rencontrer chez eux, là où tout s’est construit…

On ne parle pas assez de Rouen. La ville a pourtant été à plusieurs époques différentes la place tournante du rock en France. Il y eut bien sûr les mythiques Olivensteins et leur séminal “Fier de ne rien faire”, étendard du punk français puis les incontournables Dogs, qui une décennie durant, de Different à A million ways of killing time, furent peut-être le plus grand groupe français et auquel la ville voue aujourd’hui encore un culte éternel avant que la pop intemporelle de Tahiti 80 n’inscrive définitivement la ville normande au Panthéon du rock français.

En 2019, la relève de ces glorieux anciens arrive de la plus belle manière qui soit avec MNNQNS : Adrian, chant-guitare, Marc, guitare, Félix, basse et Grégoire, batterie. Ces jeunes gens ont réussi le pari audacieux de mêler le meilleur de la pop anglaise au bruitisme US de Sonic Youth et au rock classieux de Television. « Nous sommes super fans de ce groupe. Nous adorons aussi Talking Heads. Ces groupes ont dépassé le simple cadre musical. Il y a un truc arty, une esthétique chez eux qui nous plaît beaucoup. Les concerts de Talking Heads sont fabuleux, inventifs et en même temps leur musique reste abordable. » Comme chez Television, il y a chez MNNQNS, une classe et une élégance innées qui font toute la différence. Avec seulement deux EP’s au compteur, les Rouennais ont soulevé l’enthousiasme tant des médias que du public. On attendait avec une grande impatience un album qui, on l’espérait, allait les consacrer définitivement comme le grand groupe que l’on pressentait. Body Negative relève le gant haut la main s’élevant bien au-dessus de la production actuelle. Il est rare de rencontrer un groupe aussi jeune avec un tel bagage et une telle érudition musicale. MNNQNS, et c’est sa force, arrive à rester cohérent en passant avec une grande aisance d’une pop tubesque à un post-punk abrasif : « Le morceau idéal pour nous, c’est le morceau pas accessible, mais que tout le monde va reprendre en chantant. Le truc qui parait hyper indé mais s’avère universel. Ou l’inverse : “Desperation moon” a un côté stadium que l’on assume totalement d’ailleurs, mais tu trouves dans le morceau des sons monophoniques étranges, de l’auto-tune sur les ponts. Cela peut choquer qu’il y ait de l’auto-tune dans le rock qui est un genre ultra-référencé mais il est parfois bon de transgresser. » MNNQNS est né et a grandi à Rouen. Il était judicieux de voir le groupe dans les lieux qui l’ont nourri et fait grandir.

 

MNNQNS © Guendalina Flamini

 

Le Son du Cor

« C’est ici que l’on a donné notre premier concert dans la formule actuelle du groupe. C’était dans le cadre des Terrasses du Jeudi, un festival d’été qui a lieu tous les ans à Rouen. Là où tu vois le boulodrome, il y avait la scène. Ce n’est pas très grand mais c’était blindé de monde avec des gens dans les rues adjacentes. On jouait avec The Goaties, un groupe local qui évolue entre chanson, punk et cirque. Félix et Marc venaient tout juste de nous rejoindre. Ils n’avaient eu qu’une semaine pour apprendre les morceaux. À part ça, on aime les bars, on y passe du temps mais celui-ci nous ne le fréquentons que de temps en temps. Plutôt le dimanche en général, car c’est l’un des rares bars de la ville ouverts ce jour-là. C’est un coin sympa. Il y a plein de restos cool juste à côté. Il y a un endroit à voir absolument à deux rues de là : l’Aitre Saint-Maclou. C’est un ancien cimetière paroissial crée lors de la grande Peste Noire de 1348, l’un des rares cimetières charniers conservés en Europe. »

 

Le 106

Le 106 est l’épicentre de la scène musicale de la ville. La salle développe les activités : salles de répétition, concerts, résidences de groupe… MNNQNS s’y est produit à de nombreuses reprises et continue aujourd’hui d’y répéter. Si l’aventure a débuté à Cardiff avec le seul Adrian, c’est ici que le chanteur-guitariste, à son retour dans sa ville natale, poursuit le projet. Adrian : « On a débuté au 106. La team d’accompagnement est géniale. Elle a toujours été là pour nous et toujours de bon conseil. Cette salle a tous les avantages : elle n’est pas loin de chez nous, on y a tous nos instruments. On a fait des résidences ici mais désormais on les fait au Studio dans l’Eure, là où nous avons enregistré l’album parce qu’il n’y a aucune tentation, aucun bar, rien. Tu es obligé de n’être concentré que sur la musique parce que de toutes façons il n’y a rien d’autre à faire que cela. Tu as juste un mouton qui s’appelle Elvis et c’est tout. Pour y accéder ce ne sont que de petites routes à travers les champs. Nous sommes un peu débiles : si l’on se trouve dans un lieu où il y a un bar, on ira au bar et on ne retournera plus au studio. On a joué ici à plusieurs occasions : dans le cadre des Inouïs du Printemps de Bourges, en première partie de Black Lips. La dernière fois que nous y avons joué, on a fait le club qui contient 400 places et c’était complet. Il y a de nombreux groupes que l’on aime qui répètent ici : Elephants qui font du hard-core, SeRvo, que nous apprécions énormément, Julius Spellman et We Hate you please die, deux artistes qu’Adrian a produits. On fait partie d’un collectif qui s’appelle Soza qui s’occupait d’organiser des dates et qui est devenu avec le temps une entité qui rassemble des compétences diverses. C’est important d’avoir ce genre de collectif. La scène rouennaise a vraiment décollé il y a deux ans. C’est arrivé tout d’un coup, du jour au lendemain. Nous sommes totalement présents dans la ville. C’est difficile de dire si nous avons créé des vocations, mais on a poussé des groupes à être plus conscients de leurs qualités. Je pense à We Hate you qui sont géniaux et ne s’en rendent pas encore assez compte. Le fait qu’ils jouent aujourd’hui avec nous à Rock en Seine nous enchante. Rouen est une ville où il se passe des crossovers intéressants avec des artistes qui évoluent dans des genres musicaux très différents les uns des autres. Il y a de super artistes électro ou hip-hop. Ce serait con de se cloisonner à un truc à guitares. Il y a une grande ouverture et c’est vraiment bien que ce soit comme cela. »

 

 

Le 3 pièces

« C’est LE bar-rock de la ville. Le lieu où l’on passe la majeure partie de notre temps. On y a donné nos premiers concerts. La salle est petite (une centaine de places) mais vraiment géniale avec toujours une super ambiance. Il y a une cave superbe aussi. L’association qui gère le lieu organise plein de shows dans ce café. C’est aussi ici que se retrouve toute la scène locale. Il est impossible d’y venir sans croiser de musiciens. Même les mecs au bar sont dans des groupes. Des tonnes d’artistes intéressants jouent ici. Tu peux même y voir des groupes étrangers, comme Telescopes que l’on adore et que l’on a vu récemment. On passe nos soirées là et même certaines de nos nuits parce que si cela ferme officiellement à 2h, ça se termine souvent en after jusqu’à 7 heures du mat. »

 

Rouen

« Nous sommes tous nés à Rouen sauf Marc qui vient de l’Eure. Félix et Adrian sont nés à Mont St Aignan sur la colline. Grégoire a fait le conservatoire ici : classique, jazz et contemporain. Rouen est une petite ville. Tu en as vite fait le tour. Cela parait bourgeois mais tu y croises souvent des freaks. Il y a un mec en Batman qui s’y promène, un autre en Louis XIV qui lorsqu’il descend du bus dit : « Place » avec un ton royal. Il y a un esprit rock qui habite cette ville. Il y a quelques années, une place a été baptisée place Dominique Laboubée, le leader des Dogs. Tu peux y voir un énorme pochoir de son visage. C’est tout près de la cathédrale et donc blindé de touristes. Parfois ceux-ci demandent qui est ce mec, pensant que c’est George Harrison. Même si nous sommes un groupe de Rouen, nous ne nous sentons pas particulièrement de liens avec le passé musical de la ville. Nous n’avons jamais vraiment écouté les Dogs ni même Tahiti 80, qui est pourtant plus récent. La scène aujourd’hui est super active. Il doit bien y avoir une quarantaine de groupes intéressants en ville, ce qui est énorme. Ce qui est dommage, c’est qu’il n’y ait pas de disquaire. Il y en avait de bons autrefois, mais ils ont disparu. Il est difficile de dire si être de Rouen te rapproche musicalement de l’Angleterre qui est proche, mais nous pensons que oui. Dans tous les cas, nous nous sentons bien plus proches des groupes anglo-saxons que des français. La France n’a jamais réussi à faire de la pop. Ce pays, c’est celui de la chanson, pas de la pop-music. On a envie avec MNNQNS de créer des morceaux populaires qui fédèrent. Des titres qui restent dans le temps. Tu trouves ça chez les groupes anglais : de la musique sophistiquée, mais ancrée dans quelque chose de populaire. C’est pour cela que nous voulions signer chez un label britannique. Nous avons ciblé plusieurs indés anglais. Fat Cat Records a une plateforme où tu peux envoyer tes morceaux en ligne. On leur en a envoyé un. Ils ont répondu positivement. Nous sommes très contents d’avoir signé chez eux. Ils ont nombre d’artistes que nous aimons beaucoup comme Christopher Duncan ou Traams. »

 

MNNQNS © Guendalina Flamini

 

Chez Adrian

Adrian : « J’ai mon home-studio ici. On y joue, on y compose. Mon coloc est un ancien membre de MNNQNS. C’est bien placé, à mi-chemin du centre et du 106. J’ai plein de guitares ici et tout le matériel est analogique, comme ce truc à bandes que j’adore et dont on se sert pour nos enregistrements. J’aime bien les objets vintage. C’est pour ça que je possède un polaroid. C’est ici que l’on a finalisé les démos de l’album avant de passer à l’enregistrement. »

Le disque

Body negative – Fat Cat Records : Après deux EP’s en tous points remarquables, les Rouennais sortent aujourd’hui leur premier album. Démarrer celui-ci par un instrumental de douze secondes plus proche musicalement de la musique contemporaine que du rock est un pari osé qui montre que ces jeunes gens sont pour le moins audacieux. D’ailleurs, l’audace est sans aucun doute le mot qui qualifie le mieux cette première œuvre qui ose tout, se permet tout, embrasant trente ans d’histoire du rock maîtrisé et digérée avec une intelligence rare. MNNQNS se révèle aussi à l’aise avec des morceaux à la sophistication pop très Beach Boys que sur des titres presque avant-gardistes. Le groupe frappe très fort avec ce premier essai qui s’avère un véritable coup de maître.

 

BODY NEGATIVE

BODY NEGATIVE

 

Les projets parallèles

A Rouen, il n’est pas rare de jouer dans plusieurs groupes à la fois. MNNQNS n’est pas une exception à la règle. Ainsi, Adrian joue parallèlement au groupe avec Modern Men, duo synth-pop à la rage explosive (voir LO N°90). En plus de jouer de la guitare dans MNNQNS, Marc en joue chez Dharma Bum, un combo au son psyché-pop groovy qui fait penser aux Australiens de Tame Impala et montre ses talents de batteur dans Unschooling, combo noise-lo-fi. Il sort également des productions solo sous le nom de Marc Lebruit. Quant à Grégoire, on peut le trouver notamment sur les morceaux de Julius Spellman, groupe que produit… Adrian ! Tous ces projets divers aussi différents les uns des autres nourrissent le son MNNQNS.

 

MNNQNS © Sébastien Bance

 

MNNQNS © Patrick Auffret

 

MNNQNS © Guendalina Flamini

 

MNNQNS © Guendalina Flamini

 

MNNQNS © Guendalina Flamini

 

MNNQNS © Guendalina Flamini

 

MNNQNS © Guendalina Flamini

 

PIERRE-ARNAUD JONARD

Photos : GUENDALINA FLAMINISÉBASTIEN BANCE PATRICK AUFFRET

>> Site de MNNQNS


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