Parlor Snakes ® Rod Maurice

Venin exquis

Les beaux parleurs reviennent avec un troisième album inspiré par les expériences qu’ils ont vécues ces deux dernières années, laissant parfois des cicatrices pas encore complètement refermées sur lesquelles plane l’ombre de Die Haut et Nick Cave.

Eugénie Alquezar (voix, synthés) et Peter K (guitare) se sont rencontrés à Paris il y a une dizaine d’années. Depuis ils cheminent à deux, formant la colonne vertébrale de leur projet, ce qui ne les empêche pas d’inviter au gré des rencontres et de leurs envies des musiciens à les accompagner notamment sur les sections rythmiques. « Nous sommes, à nous deux, capables d’assurer la fondation forte du groupe ; et à partir de là, autour de nous, des gens naviguent » explique Eugénie. Un mode de fonctionnement qui les amène aujourd’hui à revenir sur le devant de la scène avec un troisième LP plus sombre car résolument plus intime que le précédent (sobrement appelé Parlor Snakes et à la pochette sublime) de 2015, prenant ainsi à contre-pied ceux qui les pensaient à jamais ancrés dans un seul genre. « L’album précédent avait été enregistré dans un basement à New York avec une production habituée à travailler avec des groupes garage. Ça avait un petit côté retour aux sources pour Peter… Ce nouvel album est très représentatif de nos deux dernières années durant lesquelles des événements personnels ont fait que l’on avait envie de faire un album qui suivrait nos vies. »

Ces expériences que l’on n’imagine forcément pas toutes plaisantes ont enfanté Disaster Serenades, disque dont le son réverbéré et l’univers éthéré entourent délicatement les mélodies sur lesquelles la voix d’Eugénie vient se poser avec justesse, à la fois forte et fragile, témoin contemplatif du mauvais état de notre monde. Le clip du premier single “Marc Bolan’s fifth dream”, berceuse pour une petite fille apeurée (« Quand Peter est devenu père, j’ai eu envie d’écrire sur cette petite fille merveilleuse confrontée à un monde pas terrible »), puise ses couleurs et son décor dans ceux de Twin Peaks de David Lynch dont Eugénie est fan, posant d’emblée cette atmosphère lourde. Le morceau démarre sur une note assez noire avant de laisser place à une envolée, comme pour chasser les mauvais démons et surtout rappeler qu’il faut garder l’espoir en quelque chose de meilleur, particulièrement pour les générations futures qui méritent mieux que le monde que l’on est en train de leur laisser. « J’ai mis tout mon cœur dans cet album qui est celui qui me ressemble le plus, j’en suis très fière. Peter en est l’âme, je suis les tripes » confesse Eugénie, tout en précisant que c’est Peter qui est à l’origine des compositions, ensuite travaillées à 4 mains. Le décor vaporeux de la musique du duo réussit parfaitement à transmettre ces émotions auxquelles peu d’entre nous, animaux à sang chaud, pourront rester insensibles. Prenez garde à la morsure de ces serpents, leur venin a vraiment le goût d’élixir.

 

Disaster Serenades

Disaster Serenades

S’il n’est presque exclusivement question que d’amours perdus et de désillusions sur fond de constat sans concession sur l’état des choses, il ressort in fine une vraie énergie réparatrice de cet album, au climat si sombre que s’y abandonner devient un plaisir addictif. C’est le cas avec “Marc Bolan’s fifth dream”, “End of love” et “Nylon and milk”, miroirs de nos vies et de nos peurs dans lesquels s’invitent garage et pop et se reflète la musique de la scène anglaise post-punk, celle des Ian McCulloch, PJ Harvey, Siouxsie et consorts ; celle de ces disques que l’on écoute en boucle les yeux grands ouverts dans le noir, figeant ainsi le moment dans l’éternité. Disaster Serenades est de cette veine.

Disaster serenades / Hold On Music/Wagram Music

Xavier-Antoine MARTIN
Photo : ROD MAURICE

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