@ Lola Rossi

Cold bless you

Comme le reflet de la psyché d’une société, le “cold” semble revenir en grâce après quatre décennies et son éclosion dans un contexte géopolitique en proie à une glaciation idéologique. Si le « cold » n’est pas un style de musique à part entière, mais un état d’esprit, son souffle réfrigéré parcourt aujourd’hui de nombreuses artères musicales, si bien dans la forme que dans le fond. Se faisant, il pourrait bien s’imposer dans une pop culture qui tend à faire du « dark » un élément d’identification, un trait de pensée commun et donc universellement reconnaissable.

C’est en regardant les objets qui composent l’industrie culturelle de masse que l’on peut saisir la vibration d’une époque. À ce titre, le champ des séries télé fait apparaître une certaine tendance : les vociférations de zombies amputés de leur âme fascinent les consciences (The Walking Dead), de même que les relations humaines grégaires et moyenâgeuses abreuvent de nombreux gosiers plutôt habitués à l’eau de rose (Game Of Thrones). Et que dire du cynisme technologique exposé par cette fiction anglaise, Black Mirror, dont l’effet de miroir est aussi troublant que subjuguant. Ces exemples démontrent, par leur succès à grande échelle, comment la violence du monde, et donc de l’être humain, est devenue un nouveau champ d’inspiration artistique, sémantiquement, sémiologiquement et esthétiquement.

« Noir c’est noir il n’y a plus d’espoir » chantait un illustre Gaulois érigé depuis en poète sur certains ronds-points de l’Hexagone… ça nous fait une belle jambe. Le chantre de la mélancolie ne sera pas Johnny, non, mais plutôt un objet capable, par son symbole, d’invoquer une mélancolie universellement intelligible. Ce totem, il est né en 1979 de l’autre côté de la Manche… Des camps de la mort aux fameuses divisions de la joie, la même litanie, celle de la ruine humaine, dans sa plus grande monstruosité. Le trépas de l’humain commence par le déni de son propre être, la folie psychotique n’est jamais loin et nous guette tous, tapie dans l’ombre d’un moi tiraillé par une réalité psychique tridimensionnelle. C’est une des interprétations, au-delà des ondes du premier pulsar détecté auquel elles se réfèrent, que l’on pourrait faire du visuel illustrant le premier disque de Joy Division et ses fameuses lignes chancelantes, s’érigeant au-delà de la platitude de la 2D.

 

Joy Division

 

Le mouvement imprégné par ce dessin ne saurait difficilement être autre chose que celui d’un vague à l’âme, formulé dans ce cas par un pic qui abandonne la terre pour rejoindre une dimension spirituelle d’un autre ordre. Le corps, l’esprit et la vrille entre les deux, tel que l’expérimentait Ian Curtis lors de ses accès épileptiques. Sublimé par un Manchester aux paysages industriels, baigné dans une misère sociale et économique aliénante, Joy Division instituera ainsi une nouvelle onde sonore, balançant entre romantisme sombre et lucidité écorchée, le tout bercé dans une mélancolie maladive, car subie. De ce post-punk noirâtre émergera le terme “cold wave” à la fois dans le prolongement et dans l’opposition de sa sœur siamoise, la new wave. Stanislas Chapel, fondateur de l’un des labels clés de la diffusion du post-punk en France, Meisodem Records, formule cette différence ainsi. « La cold, c’est l’entrée dans une musique moins commerciale. C’est aussi un dérivé du punk et du glam. Tous sont des enfants de David Bowie au final, même les témoignages de Joy Division vont en ce sens. » Mais attention, si l’onde cold traversant de nombreuses formations post-punk a été clairement identifiée, jamais elle ne fera l’objet d’un genre à part entière. L’appellation “cold wave” étant une idée bien française émergée d’un journaliste des Inrockuptibles qui ne devait pas avoir les oreilles trop encrassées à cette époque. Un besoin de catégoriser un nouveau style dans une période musicale en pleine mutation, car du post-punk ou de la new wave, découlera un nombre de sous-genres, qui par un effet de cross-over, se dilueront petit à petit les uns dans les autres. Minimal wave, shoegaze, dark synth batcave, indus ou plus proche de notre époque, la synthwave, tous proviennent de l’évolution du punk et en amont du glam rock.

Si les différences entre ces styles sont ténues dans la forme, reconnaissables selon les utilisations plus poussées de tel ou tel instrument, c’est donc sur le fond que leur particularisme semble s’orienter et alors sur l’intention en amont que véhicule la musique formulée. De manière contemporaine, le groupe français Spleen XXX rejoue avec les codes en tous genres de cette scène obscure et souterraine, articulant une musique entre romantisme noir et vanité. Isthmaël Baudry, son leader, en fait cette définition : « La cold, c’est une musique minimaliste, plutôt nihiliste dans le fond, avec une basse mise en avant. Souvent, on y retrouve une boîte à rythmes et une voix monocorde sur laquelle sont balancés pas mal de reverb ou de delay. Esthétiquement, on pourrait la relier à l’art minimaliste du début du XXe siècle, mais aussi au courant pictural du constructivisme russe ou encore le Suprématisme. La littérature est aussi une source d’inspiration pour ce style musical. La cold ne s’arrête pas à la musique, on peut retrouver cette température dans tous les arts, il y a de l’épure dedans, cela n’est jamais pompeux à la différence du gothique. Burroughs, Despentes et surtout Houellebecq sont tous cold, des nihilistes, tels que les personnages ratés qu’ils imaginent l’incarnent. »

 

Spleen XXX

 

 

Le cold est donc un prisme de pensée par lequel lucidité, nostalgie, mélancolie et introspection convergent pour formuler une vision du monde qui regarde dans le blanc de l’œil la réalité, abordant ainsi des thèmes bien moins vendeurs que les éternels marronniers de la pop musique. Pourtant, au début des années 80, la libération des ondes radio impulsée après l’élection de François Mitterrand permettra l’apparition d’une offre musicale autrement plus originale que celle effectuée par les stations traditionnelles. Une région en France se fera alors le chantre d’un genre en pleine ébullition, le nord-ouest. Sans plus d’outils de communication tels que nos réseaux sociaux actuels, la cold wave prendra son essor grâce au travail de passionnés, certains se faisant le relais direct de la scène musicale d’outre-Manche, d’autres des magazines britanniques spécialisés à l’instar du Melody Maker ou encore du New Musical Express. Certains disquaires contribueront également à la diffusion de cette musique d’outre-tombe, tel que New Rose à Paris.

D’autres villes, Rouen, Nancy, Metz, Lille avec les désormais cultes Trisomie 21 et enfin Rennes, dont sont issus Marquis de Sade et Orchestre Rouge, participeront à l’avènement de cette scène qui, en parallèle, commence à exploser à l’international avec des artistes de la trempe des Cure, Dead Can Dance et autres Cocteau Twins. Le suicide de Ian Curtis n’achèvera pas le genre, bien au contraire, il le sanctifiera dans les mémoires, comme résonnent encore certaines réminiscences devenues collectives, tel le fameux concert de Joy Division aux Bains Douches en 1979. Yves Royer chanteur du groupe Guerre Froide, auteur du disque Coruscant en 2017, se remémore : « Après la mort de Ian Curtis, plein de groupes ont commencé à faire de la musique sombre. On peut aussi se souvenir d’un texte du début des années 80 de la revue Actuel, « Les jeunes gens modernes aiment leur maman », qui identifiait une nouvelle scène rock issue d’un milieu plutôt aisé. L’exposition d’Agnès B en 2008 sur la scène cold-wave française a aussi réactivé cette esthétique dans les pensées. »

 

 @ Jean-Michel Nortier

 

Ce retour en grâce de la cold wave s’est ainsi réactivé depuis les années 2000 avec des groupes tels que Frustration. Il est en outre aujourd’hui mis en exergue par le succès grandissant, ici et ailleurs, de Rendez-Vous. Bien d’autres seraient à nommer, mais parmi les formations musicales actuelles, on mettra une petite pièce sur Structures, l’un des grands espoirs actuels du post-punk français. Pierre Seguin, son leader, formule ainsi le sentiment réfrigéré qui traverse sa musique : « La cold c’est une archéologie du souvenir, cela demande de se replonger dans des états d’âme pour créer. Beaucoup de théoriciens de l’art s’accordent pour dire que l’artiste ne fait que réagir à quelque chose qui le dérange. Si un artiste est heureux, il ne produira pas de la cold. »

 

@Guendalina Flamini

@ Tiago AP

 

Un arcane mentale qui entend aussi une base instrumentale similaire dans la plupart des groupes de cette couleur musicale. Michaël de Almeida de Candélabre, signé sur le label toulousain Solange Endormie précise : « Notre onde cold se traduit musicalement. La basse y est prédominante et les rythmiques nettement synthétiques. »

 

@ Chris Rod

 

Pour Pedro Peñas Y Robles, fondateur du label Unknown Pleasures, le contexte dans lequel évolue un groupe est prédominant : « Ça va être difficile de faire mieux que ce qui a été fait il y a 35 ans. Le contexte social de l’Angleterre de Margaret Thatcher était loin de vendre du rêve. Il n’y avait que peu d’échappatoires à la misère sociale hormis devenir footballeur, dealer ou musicien. La grande différence entre la new wave et la cold wave, c’est que la première regardait vers le futur alors que la seconde naissait d’un sentiment introspectif ; on était dans l’ordre d’une esthétisation du souvenir. » Si la sinistrose est un élément clé de la formulation de cette musique ténébreuse, le contexte mondial actuel tend ainsi à la réactivation d’un espace mental dans lequel l’obscur l’emporte sur le clair. Pedro rajoute : « On peut expliquer le retour du cold par le côté anxiogène de notre société, le climat à l’international. On écoute des musiques qui nous parlent par rapport à ce que l’on vit. Ainsi une musique a de la pertinence du moment où elle correspond à l’époque dans laquelle elle s’inscrit. » Dire que ce début de XXIe siècle flirte bon avec l’abracadabrantesque relève de l’euphémisme, au regard du grand foutoir dans lequel l’ignominie n’est même plus reconnue, et dans lequel des crapules ont pris le contrôle du monde. Rien de bien nouveau certes, mais dorénavant les choses se produisent au nez et à la barbe de tout bon sens. L’élection de Trump à la présidence des États-Unis, l’amoindrissement continu de la biodiversité entraînant la disparition précipitée d’un grand nombre d’espèces vivantes, le fondamentalisme, la xénophobie, bref, autant de fléaux qui participent à faire de ce monde un cirque infernal.

 

@ Alba

 

Face à ça, autant choisir la carte de l’ironie pour ne pas sombrer, c’est l’une des pirouettes effectuées par le groupe Les Pleureuses, qui a choisi de quitter le soleil de Montpellier pour formuler une musique post-punk teintée d’un glam rock empruntant au genre batcave sa théâtralité, à l’image d’un monde horrifique sur lequel on séchera bien des larmes pour laisser place à un rire jaune face à tant de démence. Collégialement, le groupe précise sa démarche : « On vit dans un monde de plus en plus cynique, cela se ressent sûrement dans la musique actuelle. Pour survivre à ça, il faut chercher la chaleur et la beauté dans le gris, les arbres morts, la brume et les corbeaux ; ça assombrit peut-être un peu l’âme, mais ça poétise la noirceur. La mort n´est pas un thème qu’on aborde vraiment, on préfère d’autres sujets noirs comme l´aliénation ou la solitude, mais sans vraiment se prendre au sérieux. Apprécier la musique triste ne veut pas forcément dire qu´on l´est.. » Et quand on leur demande si le monde est en péril, leur réponse se veut à leur image, froide et cinglante. « Oui le monde part en lambeaux, et alors, tu vas pleurer ? » Dark is the new light…

 

JULIEN NAÏT-BOUDA  &  XAVIER-ANTOINE MARTIN

>> Une page Facebook avec des sons cold wave des quatre coins du monde : Cold on the wave par Jean-Marc Junod.


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